Les Controverses littéraires: 4/9 Madame Bovary de Flaubert.

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Que disaient donc les critiques et les premiers lecteurs de l’oeuvre ?

Un prépublication dans la Revue de Paris:

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Les lecteurs ne découvrent ni Gustave Flaubert ni Madame Bovary lors de la publication du roman en 1857. Si ses Mémoires d’un fou, pourtant rédigées en 1838, ne paraissent certes qu’à titre posthume et que Madame Bovary est bien le premier roman publié de l’auteur, c’est tout au long de l’année 1856 dans les pages de La Revue de Paris que les lecteurs et critiques découvrent le sulfureux feuilleton ainsi que la personnalité de son auteur, Gustave Flaubert.

Ce texte, inspiré notamment du roman La Femme de trente ans d’Honoré de Balzac mais également du combat absurde de Don Quichote de Cervantes, est le fruit d’un long travail de cinq ans, de 1851 à 1856, année pendant laquelle le texte est progressivement publié. De nombreuses critiques sont donc antérieures à la sortie du roman en 1857 et une partie de son destin se joue avant même la parution de celui-ci.

Dans l’une des premières critiques du roman, publiée le 12 octobre 1856 dans la rubrique « Le petit bulletin de la grande littérature » du Figaro, le journaliste J. Habans loue le style de Flaubert tout en lui conseillant de ne pas « glisser dans le vulgaire » dans la suite du texte.

Pour Maxime Du Camp, écrivain et cofondateur de la Revue de Paris ainsi que pour Laurent Pichat, directeur de la revue, il a pourtant toujours été question d’adoucir le ton du roman, de faire des coupes là où certains lecteurs verraient outrages et immoralité. Maxime Du Camp, ami de Flaubert lui écrit ainsi en ces termes en juillet 1856 :

« Laisse-nous maîtres de ton roman pour le publier dans la Revue ; nous y ferons faire les coupures que nous jugeons indispensables ; tu le publieras ensuite en volume comme tu l’entendras, cela te regarde. Ma pensée très intime est que, si tu ne fais pas cela, tu te compromets absolument et tu débutes par une œuvre embrouillée à laquelle le style ne suffit pas pour donner de l’intérêt. Sois courageux, ferme les yeux pendant l’opération, et fie-t’en, sinon à notre talent, du moins à notre expérience acquise de ces sortes de choses et aussi à notre affection pour toi. » 

Flaubert n’apprécie cependant pas la lettre et refuse catégoriquement les coupes, jusqu’aux mois décembre donc, où il se voit contraint d’accepter. Maxime Du Camp et Laurent Pichat savent qu’ils risquent gros avec la censure et retirent de nombreux passages. Se sentant dépossédé du texte, Flaubert fait précéder la conclusion de son roman par une mise en garde :

« Des considérations que je n’ai pas à apprécier ont contraint la Revue de Paris à faire une suppression dans le numéro du 1er décembre 1856. Ses scrupules s’étant renouvelés à l’occasion du présent numéro, elle a jugé convenable d’enlever encore plusieurs passages. En conséquence, je déclare dénier la responsabilité des lignes qui suivent ; le lecteur est donc prié de n’y voir que des fragments et non pas un ensemble. — G. Flaubert. » 

Maxime Du Camp et Laurent Pichat ont vu juste cependant. Ce dernier ainsi que Flaubert et l’imprimeur sont accusés d’« outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes moeurs ». Le procureur n’est autre qu’Ernest Pinard, ancien ministre, qui est également tristement à l’oeuvre dans le procès de Baudelaire pour ses Fleurs du mal mais aussi dans celui d’Eugène Sue pour ses Mystères de Paris.

Le procès:

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Le procès se déroule dans les derniers jours du mois de janvier 1857. Le réquisitoire de Pinard porte autant sur le style de l’auteur que sa morale. De fait, pour Pinard, les deux sont inextricablement liés.

Après avoir cité un extrait de l’oeuvre situé dans le récit juste après l’adultère de Madame Bovary, voici ce que dit le procureur :

« Voila un portrait, messieurs, comme sait les faire M. Flaubert. Comme les yeux de cette femme s’élargissent ! Comme quelque chose de ravissant est épandu sur elle, depuis sa chute ! Sa beauté a-t-elle jamais été aussi éclatante que le lendemain de sa chute, que dans les jours qui ont suivi sa chute ? Ce que l’auteur vous montre, c’est la poésie de l’adultère, et je vous demande encore une fois si ces pages lascives ne sont pas d’une immoralité profonde !!! » 

Quant à l’outrage à la morale, le procureur cite le passage de la confession :

« Dans quelle langue prie-t-on Dieu avec les paroles adressées à l’amant dans les épanchements de l’adultère ? Sans doute on parlera de la couleur locale, et on s’excusera en disant qu’une femme vaporeuse, romanesque, ne fait pas, même en religion, les choses comme tout le monde. Il n’y a pas de couleur locale qui excuse ce mélange ! Voluptueuse un jour, religieuse le lendemain, nulle femme, même dans d’autres régions, même sous le ciel d’Espagne ou d’Italie, ne murmure à Dieu les caresses adultères qu’elle donnait à l’amant. Vous apprécierez ce langage, messieurs, et vous n’excuserez pas ces paroles de l’adultère introduites, en quelque sorte, dans le sanctuaire de la divinité ! »

Le style de Flaubert est pour lui une preuve que ce sont ses pensées qui sont traduites dans le roman, qu’il ne saurait se retrancher sous de quelconques licences poétiques :

« Je signale ici deux choses, messieurs, une peinture admirable sous le rapport du talent, mais une peinture exécrable au point de vue de la morale. Oui, M. Flaubert sait embellir ses peintures avec toutes les ressources de l’art, mais sans les ménagements de l’art. Chez lui point de gaze, point de voiles, c’est la nature dans toute sa nudité, dans toute sa crudité ! »

La vision du public de Flaubert par Pinard, si l’on passe outre la misogynie et la condescendance du propos, est intéressante. L’oeuvre doit être condamnée et censurée car elle a un fort pouvoir de corruption :

« Qui est-ce qui lit le roman de M. Flaubert ? Sont-ce des hommes qui s’occupent d’économie politique ou sociale ? Non ! Les pages légères de Madame Bovary tombent en des mains plus légères, dans des mains de jeunes filles, quelquefois de femmes mariées. »

S’il n’était certes pas intentionnel, le procureur, par son réquisitoire, rend un bel hommage au pouvoir de la littérature.

Cela ne sera cependant pas suffisant. Défendu quatre heures durant par son avocat Maître Senard, à qui il dédicacera d’ailleurs le roman, Flaubert est acquitté de toute charge. Le jugement porte également sur les règles littéraires, aussi biens stylistiques que morales puisque les deux sont donc liées :

« Il n’apparaît pas que son livre ait été, comme certaines oeuvres, écrit dans le but unique de donner une satisfaction aux passions sensuelles, à l`esprit de licence et de débauche, ou de ridiculiser des choses qui doivent être entourées du respect de tous […]. Il a eu le tort seulement de perdre parfois de vue les règles que tout écrivain qui se respecte ne doit jamais franchir, et d’oublier que la littérature, comme l’art, pour accomplir le bien qu’elle est appelée à produire, ne doit pas seulement être chaste et pure dans sa forme et dans son expression. »

Le jugement est reproduit dans de nombreux journaux, généralement sans autre commentaire comme dans le Journal des débats politiques et littéraire, Le siècle ou La Presse.

L’acquittement est bien entendu un soulagement pour Flaubert mais il garde de nombreuses blessures de cet épisode, qui n’est pourtant pas pour rien dans le succès du roman.

 À lire ici

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