Les controverses littéraires 5/9: Les Diaboliques de Jules Barbey D’Aurevilly

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Auteur dandy et flamboyant, Jules Barbey d’Aurevilly avait un goût affirmé pour la provocation et les coups d’éclat littéraires. Par ses articles, pamphlets, nouvelles ou romans, le critique littéraire faisait régulièrement irruption dans les pages littérature des journaux du XIXe siècle.

Au cœur de ses romans, l’auteur, pourtant fervent catholique, aimait mettre en scène les sentiments humains les plus noirs, les plaisirs les plus cruels. Quoique remarqués et commentés, ses récits ne lui ont jamais valu d’être inquiétés par la justice. Cela change en 1874 lorsque parait son recueil de nouvelles Les Diaboliques. A peine imprimés, des exemplaires de l’ouvrage sont immédiatement saisis par la justice. Jules Barbey d’Aurevilly était-il jaloux de l’accueil réservé aux Fleurs du mal de son ami Baudelaire ? A-t-il tout fait pour provoquer le scandale ?

Un polémiste hors pair:

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Alors que Baudelaire est aujourd’hui inlassablement enseigné à l’école et que Madame Bovary est depuis de longues années devenu un classique de la littérature, Jules Barbey d’Aurevilly a connu une postérité plus discrète que ses sulfureux contemporains. En 1874, l’écrivain dandy est pourtant l’un des grands noms de la littérature française. Sa plume, trempée dans un acide sulfurique que ne goûtent certes pas tous les lecteurs, est tout à la fois crainte et respectée. L’écrivain est un pamphlétaire à la formule assassine et est reconnu comme tel. D’abord rédacteur en chef de La Revue du Monde catholique jusqu’en 1848, il écrit ses critiques littéraires pour Le Pays, quotidien officieusement bonapartiste, de 1852 à 1865. Il les publie ensuite pour le journal démocrate Le Nain jaune, épisodiquement, avant de travailler par la suite au très libéral Constitutionnel à partir de 1869.

Quel que soit le journal, il ne cesse de s’attaquer aux grandes figures de la littérature  -et à s’attirer des ennuis. En 1856, le polémiste s’attaque à son vieil ennemi Victor Hugo et à ses Contemplations, alors que le romancier est au sommet de sa gloire :

Il faut se hâter de parler des Contemplations, car c’est un de ces livres qui doivent descendre vite dans l’oubli des hommes. Il va s’y enfoncer sous le poids de ses douze mille vers.

Victor Hugo n’est pas le seul à s’attirer les foudres du critique. Flaubert et sa Tentation de Saint Antoine sont également frappés en 1874 :

La Tentation de saint Antoine pourrait être le suicide définitif de M. Flaubert. Le livre, tel que le voilà venu, est tellement incompréhensible qu’on n’en aperçoit ni l’idée première, ni même l’intention. 

Quelques années auparavant, il s’était déjà attaqué à Madame Bovary :

C’est un livre, en effet, sans tendresse, sans idéalité, sans poésie, et nous oserions presque dire sans âme.

Ces auteurs pourraient n’en porter aucune séquelle si d’Aurevilly n’était pas ou peu lu ; c’est cependant le cas. Sa critique au vitriol de l’oeuvre du poète allemand Johann Wolfgang Goethe (« De tous les obus allemands qui pleuvaient sur mon quartier, le plus lourd, c’était encore pour moi ses Oeuvres complètes« ), publiée en 1873 dans Le Constitutionnel, est ainsi âprement commentée par la presse, comme au Figaro qui partage ses impressions …

L’art du critique d’Aurevilly ne se résume pas à ses coups de griffe, fussent-ils nombreux et incisifs. Le critique use aussi de ses talents pour célébrer les écrivains qui trouvent grâce à ses yeux, tels Stendhal ou Baudelaire, dont l’admiration fut réciproque et l’amitié fidèle.

Pour Baudelaire, il écrit dans Le Pays une longue critique fort élogieuse lors du procès de ce dernier, ceci afin de le soutenir et de peser de tout son poids d’auteur catholique face à la censure qui guette le poète. L’article n’est cependant pas publié et d’Aurevilly est contraint de la lui envoyer par la poste :

S’il n’y avait que du talent dans les Fleurs du mal de M. Charles Baudelaire, il y en aurait certainement assez pour fixer l’attention de la Critique et captiver les connaisseurs, mais dans ce livre difficile à caractériser tout d’abord, et sur lequel notre devoir est d’empêcher toute confusion et toute méprise, il y a bien autre chose que du talent pour remuer les esprits et les passionner.

Admiré, respecté mais aussi craint en tant que polémiste et critique littéraire, Jules Barbey d’Aurevilly a connu une une fortune différente en tant qu’écrivain.

Les Diaboliques:

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 Les Diaboliques est un recueil composé de six nouvelles dont trois inédites. L’auteur a consacré de nombreuses années à la confection de cet ouvrage qui ne parait qu’en 1874 alors que l’auteur est déjà âgé de soixante-six ans et que sa réputation est déjà faite. Les premières critiques sont élogieuses.

Le 12 décembre, on apprend dans Le Siècle que les exemplaires en fabrication chez l’imprimeur sont saisis  :

Le délit constaté par le parquet est « attentat à la morale publique »

L’auteur réussit à éviter les poursuites mais par un cruel échange : l’auteur accepte, résigné, d’arrêter la publication de l’ouvrage. Les termes du marché sont écœurants pour Barbey d’Aurevilly mais lui assurent un certain prestige dans le monde des lettres qui est désormais volontiers cité comme « l’auteur des Diaboliques » (que ce soit dans Le Figaro, L’écho de ParisLe Tintamarre, Le Matin ou La Justice) signe que cette oeuvre a eu une portée plus décisive que ses romans.

Le livre est réimprimé en 1882.

Dans un pamphlet contre le mauvais goût artistique de l’Eglise catholique intitulé Un brelan d’excommuniésLéon Bloy, auteur se revendiquant de Barbey d’Aurevilly et partageant sa foi, condamne en 1889 l’acharnement de l’Eglise et des catholiques en général contre l’art et particulièrement contre le critique dandy et apporte des lumières quant aux motifs de la censure :

Les Diaboliques parurent pour la première fois en 1874, c’est-à-dire en pleine effervescence des pèlerinages propitiatoires, des comités catholiques et royaux pour organiser l’ordre moral et régénérer la patrie. Oiseuse fomentation des enthousiasmes décédés et des paroxysmes éteints, dont le souvenir même est, aujourd’hui, complètement effacé.

Le chef-d’œuvre, aussitôt fut dénoncé à toutes les vindictes et ce fut au prix de démarches infinies et en considération de l’imposante notoriété de l’écrivain, qu’une ordonnance de non-lieu fut obtenue et que Barbey d’Aurevilly, déjà frustré de son salaire par la saisie, put échapper à je ne sais quelle infamante condamnation.

Avec Les Diaboliques et son interdiction, l’auteur a pu imposer son style non seulement de pamphlétaire et de critique mais aussi d’écrivain, ce dont le Siècle rend justement compte en avril  1889, quelques jours avant que l’auteur ne meurt.

L’intégralité de l’article est à lire ici

 

Barbey le Diabolique from Franck Sanson on Vimeo.

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2 réflexions sur “Les controverses littéraires 5/9: Les Diaboliques de Jules Barbey D’Aurevilly

  1. Bonjour ! J’ai adoré cet article très instructif du début à la fin ! Barbey est vraiment un auteur à lire. J’aurais aimé le « rebloguer », mais je ne trouve pas le bouton idoine en bas d’article…

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