Poésie lituanienne…

Je continue mon petit tour de la littérature  étrangère méconnue en France. Pour honorer mon  visiteur lituanien: Aujourd’hui la poésie lituanienne avec Johannes Bobrowski et Avrom Sutzkever.

 

Johannes Bobrowski: « Ce qui vit encore »:

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Il est né le 9 avril 1917 à Tilsit, en Prusse Orientale, très proche du monde baltique qui va le fasciner. Il est le fils d’un cheminot et sa mère est fille d’un fondeur de cloches. Ses ascendants paternels et maternels sont tous implantés depuis longtemps dans cette région qui se situe entre Vistule et Niémen, ils sont protestants.
Il fait ses études à Meml (Niémen), et Königsberg, et séjourne souvent en Lituanie chez ses grands-parents pendant son enfance. Il passe ses vacances sur les rives du Niémen où il rencontre des Tziganes et des marchands ambulants juifs venant de l’intérieur de la Lituanie, et qu’il célébrera plus tard.
Membre d’une communauté protestante dès 1930, qui deviendra un mouvement d’opposition chrétienne au nazisme, il s’initie aux lectures bibliques.

Il étudie aussi l’orgue et l’harmonie, et la musique baroque.
En 1937 ses parents s’installent à Berlin.
Il est mobilisé de 1939 à 1945 dans l’armée allemande et il est envoyé sur le front polonais, puis sur le front russe, et il côtoie l’horreur et l’inhumanité des nazis.
En 1942 il est envoyé sur le lac Ilmen, près de Novgorod en Russie.
Il en gardera toute sa vie un profond souvenir et attachement.
Il commence alors à écrire des poèmes.
Ses études d’histoire commencées en 1941-1942 sont interrompues et il retourne auprès du lac Ilmen.
En 1943 lors d’une permission il peut épouser Johanna Buddrus. Il est fait prisonnier sur le front russe et va travailler au fond des mines de charbon de Donetsk pendant quatre ans.
Il survit et est libéré fin 1949, car Allemand de l’Est, il pourrait contribuer à l’édification du futur paradis communiste. Donc près de douze ans de sa vie, si courte, auront été ainsi balafrés par la guerre.
Il s’installe à Berlin-Est en 1949.
Il gagne sa vie comme lecteur et en 1951 il fait publier son premier recueil de poèmes Le temps sarmate.
En 1962 il obtient le prix envié du groupe 47, celui que recevra aussi Ilse Aichinger.
En 1964 paraît son chef-d’œuvre Le moulin à Levine, hommage à son grand-père et livre inoubliable.
Il est mort à Berlin Est le 2 septembre 1965 d’une péritonite mal soignée, juste au moment où il commençait à être reconnu comme l’un des plus importants poètes de langue allemande de l’après-guerre.
Une édition complète de ses œuvres en quatre volumes, Gesammelte Werke, éd. E.Haufe, est parue en 1987.

Rien de marquant dans sa vie, à part la plaie ouverte de la guerre au sein de la Wehrmacht et des massacres.

Mais il dégage une intériorité, une attention tendre et nostalgique vers aussi bien les humains que les arbres, que l’on retrouve dans ses écrits.

Alors je le sais et je pars
pas de chapeau sur les cheveux
éclat de lune sur sourcil et barbe
décrépit fasciné par ma fin
écoute donc encore une fois tout en l’air
car la trompette résonne
car le trombone résonne
et de loin le corbeau appelle
Je suis là où je suis: dans le sable
avec le diamant dans la main. (
Musique au village)

D’après un article d’Esprits Nomades.

 

Avrom (Abraham) Sutzkever: « Où gîtent les étoiles »:

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Avrom Sutzkever est un miracle permanent, aussi bien dans sa vie que par son œuvre qui proclame « la victoire de l’homme » sur l’extermination et les ténèbres.

Il est né le 15 juillet 1913 à Smorgon, bourg industriel près de Vilno (Vilnius) ville de Pologne maintenant en Lituanie. Cette ville surnommée La Jérusalem de Lituanie comprenait une grande communauté juive d’une grande richesse intellectuelle. C’était la fin pleine de soubresauts de l’empire tsariste. Cette ville du Gaon de Vilno (1720-1797),du mouvement des Lumières juif, la Haskala, était aussi la ville des pogroms et la famille dut s’enfuir en Sibérie à Omsk pour ne pas être tuée devant également l’avancée des troupes allemandes qui brûlèrent la ville. Cette rencontre avec le froid, l’immensité, la neige, les traîneaux, son fleuve étincelant, l’Irtich, le marquera à jamais. Cette lumière, ces arbres en feront un poète de la nature dans laquelle il fusionne. Toute son enfance jusqu’à l’âge de 8 ans sera imprégnée de cet espace sans fin et du silence crissant des glaces, de la blancheur étincelante de la nature. Jamais il ne s’en départira:

La neige, ma première fête.

Par son modernisme il parvient à décrire sans fard le monde en furie. Il sait aussi procéder par allusions. Mais la force extrême de sa poésie est que sa poésie est sa biographie.
Certains affirment qu’écrire est pour eux vivre. Pour Sutzkever ce ne fut pas une formule, mais une réalité absolue : « Quand j’étais dans le ghetto de Vilno, je croyais, comme un juif pratiquant croit dans le Messie, que tant que j’écrivais, j’étais capable d’être un poète, j’avais une arme contre la mort. »
Il a dit « mon corps est la langue ». Et cette langue yiddish, nul n’aura pu la lui arracher. Certes il aurait pu écrire en hébreu qu’il savait parfaitement et ainsi gagner un plus vaste public, mais pour la mémoire de sa mère, pour la mémoire de tous les morts, il restera fidèle au yiddish :
Jamais ils ne déracineront ma langue, ils ne brûleront pas mes habits, mon corps est ma langue, je ne peux l’abandonner. Je réveillerai toutes les générations avec mon rugissement ».

Sa victoire contre les nazis était ses poèmes : « Mes poèmes vivront à jamais et les nazis ne pourront vaincre l’esprit, j’ai démantelé l’Holocauste par mes écrits, avec mes talents de poète j’ai pu au cœur de la destruction parler aux hommes. »
Aussi écrire était sa survie, son existence.Ses poèmes le maintenaient humain et vivant.
Il se sert souvent de métaphores emblématiques (abeilles de feu, neige, violon cassé, oiseaux dans la nuit…). La fusion panthéiste avec la nature est souvent présente, même aux pires heures de sa vie. Il fait circuler son sang dans la poitrine de la terre. Il se fond pour s’alléger de la mort.
Fonds-moi dans l’atmosphère
Fonds-moi dans l’espace infini
De mon corps délivre-moi
De mon corps fourbu et las…
(Le cri).

Le traduire est complexe, car il utilise des rimes inouïes, des assonances, des images foisonnantes, des jeux de mots. Il ne place pas, comme le « Verlaine juif » Itsik Manguer, la musique avant tout au cœur de chaque vers.
Il a un côté expérimental, et la langue yiddish aura été enrichie et ensemencée par lui. Il oppose au chaos du monde, la rigueur de sa forme : métrique, rythme, assonances, rimes.

Puis il semble qu’il croit avoir épuisé la force de pénétration de la poésie. Alors il se consacre à des écrits en prose : Aquarium vert (1953-1954) et Où gîtent les étoiles (1975-1978). Dans ces courts récits, petites nouvelles de l’enfer, il se révèle comme un écrivain du fantastique, de l’étrange, de l’indicible. Ses plongées après coup sur le génocide juif glacent le sang. Dans ce monde qu’il retrace, monde déchiré, écartelé, béant d’horreur, les mots de Sutzkever, couronne pour les morts, mémoire pour les vivants, colmatent le néant, lui font rendre gorge. Une étrange harmonie monte de ses poèmes.

Sous tes étoiles blanches:

Sutzkever
Sous tes étoiles blanches
tends-moi ta main blanche
mes mots sont larmes
qui veulent se reposer dans ta main blanche,
vois, comme leur lueur s’obscurcit
au travers de mon regard enfermé dans la cave
et je n’ai même pas un coin
pour te les renvoyer à nouveau.
et pourtant je veux, mon cher Dieu
te faire totalement confiance
car un feu brûle en moi
et ce feu consume mes jours
je ne peux trouver un repos misérable
que dans les caves et les fossés
Alors, je vole haut à travers les toits
Te cherchant ardemment. Où es-tu, où?
Des mauvais esprits me traquent
me chassant dans les escaliers et dans les cours
je pends comme la corde cassée d’un violon
et je chante ainsi vers toi :
Sous tes étoiles blanches
tends-moi ta main blanche
mes mots sont larmes
qui veulent se reposer dans ta main blanche.

adaptation personnelle d’un poème mis en musique

par Abraham Budno et chanté dans le ghetto de Vilno

D’après un article d‘Esprits Nomades.

 

6 réflexions sur “Poésie lituanienne…

  1. Merci pour cette présentation d’un pays rarement visité en francophonie (je vis au Québec)… Je note que sur les 4 livres affichés sur la page, un seul a pour langue le lituanien proprement dit : Tomas Venclova. Dommage que vous n’en ayez rien dit.

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