Mais qui était vraiment Henry Gauthier-Villars dit « Willy »?

 

 

En 1900, lorsque paraît Claudine à l’Ecole, Henry Gauthier-Villars, dit Willy, est sans conteste l’un des personnages les plus considérables de la Belle Epoque. Mais voilà, tout ce que ladite époque suggère aujourd’hui d’égoïsme et de frelaté, il se trouve que Willy semble l’incarner à merveille. Avec sa barbiche et son haut-de-forme à bords plats, sa canne et ses gants, son embonpoint et sa lippe de viveur, ses amitiés dans le tout-Paris des lettres et des arts, ses frasques, ses duels et ses dépenses somptuaires, fort, surtout, de sa solide indifférence à tout ce qui – socialement, politiquement, géographiquement – ne touche pas à son petit univers, l’homme campe d’abord l’archétype du littérateur bourgeois d’avant-guerre.

Et puis, le Pygmalion malgré lui ne facilitera pas vraiment l’envol du vrai grand écrivain de la famille Gauthier-Villars, Colette. Le succès de la série des Claudine, on le sait, doit plus, dès ses premiers épisodes, à sa discrète épouse qu’à son signataire officiel. Du reste, Willy endosse la paternité d’autres écrits de sa femme, comme il encaisse la plus grosse part des droits des «ateliers Willy», ces équipes de plumitifs parfois connus (Francis Carco, Paul-Jean Toulet) qu’il entretient pour gonfler le chiffre d’affaires de sa PME littéraire. S’il n’a pas inventé le système, il le perpétue et le bonifie, accordant par exemple une attention très moderne à ce qui ne s’appelle pas encore le marketing.

Le catho de bonne famille est bien sûr devenu romancier polisson, le polémiste est féroce, le critique musical, plus ou moins compétent, s’avère outrageusement influent, le boulevardier trouve le temps de faire des affaires, le journaliste copie, l’auteur traduit, le joueur malchanceux est un dépensier insolvable. Revers de cette boulimie brouillonne, la marque Willy se déprécie vite. Trop de marketing tue le marketing, et l’apprenti publicitaire ne le sait pas. Au-delà des jalousies d’usage, les appréciations de ses pairs témoignent d’un certain mépris pour la dispersion et la légèreté de l’artiste. Or l’homme Willy ne rattrape guère le produit. Dans la grande affaire de sa vie, sa relation avec Colette, c’est elle, malgré ses frasques, qui passe très tôt – et souvent à juste titre – pour une victime dans les salons de l’époque, plus encore aux yeux de la postérité.

Côté politique ? Pas mieux. Henri Gauthier-Villars servira dans la même batterie qu’un jeune lieutenant d’active de son âge, Alfred Dreyfus. Après des années d’un antidreyfusisme mou couplé à un antisémitisme assumé, Willy reconnaîtra, avec son époque, l’innocence du capitaine. Voici alors comment ce témoin capital nous résume l’Affaire : «Je ne puis croire à la trahison d’un homme qui jouait si bien du cor de chasse». Non, décidément Willy n’est jamais sérieux, pas toujours gentil et pas vraiment honnête. Ce n’est donc que justice, dira-t-on, si aujourd’hui le pauvre Willy boy est tenu pour un moins que rien littéraire, un journaliste sans déontologie, un mari et un homme de peu.

Réhabiliter Willy?:

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C’est ce à quoi s’est attaché François Caradec lorsqu’il publie en 2004: Willy, le père des Claudine.En habile avocat d’une cause – presque – désespérée, François Caradec, à qui l’on doit aussi des «bios» de Lautréamont, Jarry, Alphonse Allais et Jane Avril, s’attache à nous rendre le type sympathique. D’accord, l’ex de Colette, masque blafard agitant grotesquement les cotillons d’une fête depuis longtemps éteinte, n’a guère que son humaine faiblesse pour susciter l’empathie. Mais le bourgeois installé qui s’attaquait dans les Claudine aux ligues de vertu ne manquait pourtant pas d’un certain courage. Et puis, Willy n’est pas mauvais écrivain – il est presque bon poète, à ses heures. Il tire le calembour comme pas un, ne rechigne jamais à un bon duel (même Erik Satie, son plus fidèle ennemi dans les cercles musicaux, finira pas le trouver «brave homme»), manie aussi bien l’érudition que la gaudriole, affirme enfin en tout temps et en tout lieu un bel esprit et une mauvaise foi également bien français. 

Colette elle-même, qui pourtant ne lui pardonnait pas d’avoir, un jour de dèche, bradé les droits d’auteur de ses Claudine, affirmait de «son héros, contrebandier de l’Histoire littéraire [qu’il était]… d’une taille et d’une essence à inspirer, et à supporter, la curiosité».

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