Jacques Dupin: la poésie comme une déchirure…

Parce qu’il est sans doute l’un des poètes qui me touche le plus…

Écrire depuis toujours, pour quelqu’un, pour personne, écrire pour les pierres… écrire pour un inconnu, pour un aveugle, pour un inconnu aveugle… âcre le résidu de ce brasier, de cette fumée, de ce jet de pierres vers l’autre, vers l’ombre de l’autre, vers cet inconnu qui attend, qui est là, qui était là, depuis toujours…
Écrire sans point d’ancrage, sans point de mire, risque absolu, espace ouvert… précipice de la langue, laconisme de funambule, ¬ et le volubilis de la mort qui s’accouple à l’écriture, qui s’enroule autour…

Écrire, un mourir qui ne finit pas de s’éteindre entre mes doigts, de rougeoyer sous la cendre, et de reverdir sur l’abrupt de la falaise, comme une naissance de l’un adossée à l’agonie de l’autre, ¬ le partage à couteaux tirés de notre gémellité odorante…très loin de moi, seul, qui verse l’huile sur le feu de l’écriture, pour activer le brasier de la mort du livre, et graisser les minuscules rouages édentés de la poétique aphasie…

Écrire au fond du trou, écrire sur le fil, en disloquant, en moissonnant, en délivrant l’espace du vide vivant…

Écrire ce que chacun ¬ toi, moi, n’importe qui ¬ endure, appréhende en dormant, sous un drap de brume, avant le premier signe de l’aube…
In Fragmes, dans Échancré, © POL, 1991, repris dans Ballast, © Poésie/Gallimard, 2009, extraits (p. 129, 132, 137, 144 et 159)

Jacques DupinJacques Dupin est né en 1927 à Privas, en Ardèche. Son père est médecin-chef d’un hôpital psychiatrique tenu par des religieuses, où il passe une partie de son enfance dans le quartier des femmes. Une expérience qui le marque profondément.

Il s’installe à Paris en 1944, où il poursuit entre autres des études d’histoire et de droit. Se passionne pour l’art. En 1947 sa rencontre avec René Char, qui préface son premier recueil de poèmes, est déterminante, et lui permet d’entrer en relation avec de nombreux artistes : Brancusi, Picasso, Brauner, Lam, Calder, Hélion, Braque, De Staël, Miro, Giacometti. Il collabore avec eux et devient secrétaire des Cahiers d’art. Il se lie également d’amitié avec des poètes comme André du Bouchet, Francis Ponge, Pierre Reverdy et André Frénaud.

Lié aux plus grands artistes de son temps, il dirige en 1956 la galerie Maeght (qui deviendra la galerie Lelong à partir de 1981). En 1966, il est l’un des fondateurs de la revue L’éphémère, mêlant critique d’art et poésie, aux côtés d’André du Bouchet, Yves Bonnefoy, Gaëtan Picon, Louis-René des Forêts, Michel Leiris et Paul Célan. Il consacre de nombreux essais aux peintres contemporains, notamment Miro, dont il est le biographe, Giacometti et Tàpies.

 

Il est l’auteur d’une poésie sans concession, abrupte, tranchante, et qui aborde les choses et les êtres sous l’angle de la brisure, de la rupture. La poésie pour Dupin est toujours un échec, car, dit-il, « c’est l’acte le plus pur d’habiter l’impossible ».

Grand vent

Nous n’appartenons qu’au sentier de montagne
Qui serpente au soleil entre la sauge et le lichen
Et s’élance à la nuit, chemin de crête,
À la rencontre des constellations.
Nous avons rapproché des sommets
La limite des terres arables.
Les graines éclatent dans nos poings.
Les flammes rentrent dans nos os.
Que le fumier monte à dos d’hommes jusqu’à nous !
Que la vigne et le seigle répliquent
À la vieillesse du volcan !
Les fruits de l’orgueil, les fruits du basalte
Mûriront sous les coups
Qui nous rendent visibles.
La chair endurera ce que l’œil a souffert,
Ce que les loups n’ont pas rêvé
Avant de descendre à la mer.
In Gravir, 1963, repris dans Le corps clairvoyant, © Poésie/Gallimard, 1999, p 25

Dans Onze études sur la poésie moderne, publié en 1964, Jean-Pierre Richard ne s’y est pas trompé, en consacrant une vingtaine de pages à ce nouveau poète, dont il pressent l’importance, à la lecture de Gravir (1963). Et lorsque Dupin publie Embrasure (1969), c’est aussi Jean-Pierre Richard qui en rédige la préface. « Le paysage de Dupin, écrit-il, ne s’affirme qu’en se rompant. Il naît de sa propre déchirure ». Une poésie de la dislocation et de l’effondrement. Mais par-delà l’effondrement, le poème rebondit, dans un renversement, « où la dissémination devient semailles, et où la ligne de brisure apparaît comme une ouverture, une ligne d’embrasure ».

Commencer comme on déchire un drap, le drap dans les plis duquel on se regardait dormir. L’acte d’écrire comme rupture, et engagement cruel de l’esprit, et du corps, dans une succession nécessaire de ruptures, de dérives, d’embrasements. Jeter sa mise entière sur le tapis, toutes ses armes et son souffle, et considérer ce don de soi comme un déplacement imperceptible et presque indifférent de l’équilibre universel. Rompre et ressaisir, et ainsi renouer. Dans la forêt nous sommes plus près du bûcheron que du promeneur solitaire. Pas de contemplation innocente. Plus de hautes futaies traversées de rayons et de chants d’oiseaux, mais des stères de bois en puissance. Tout nous est donné, mais pour être forcé, pour être entamé, en quelque façon pour être détruit, ¬ et nous détruire.

In Embrasure, 1969, ibid p 165

À la fin de son recueil Dehors, publié en 1973, Dupin rend hommage au peintre suprématiste russe Malevitch, avec un long poème dont l’écriture appropriée traduit la vision qu’il perçoit de l’œuvre de l’artiste. En voici le début.

Malevitch

Fatal / comme en un glissement pur violent / premier visage diagone

percer ce rempart et jaillir / que le rouge et le blanc s’affrontent / et s’annulent
que le noir coupe le blanc /
et que le blanc revienne du bord / ou de l’absence de limites / compact signifiant que les couleurs écrasées s’éteignent se retirent / nous hantent désormais comme exclues de l’œil
infaillible
tirent
et recoupent / l’énergie dont il tremble lui de renaître / de se voir / encore / le plus puissant peseur de traces parmi l’abstraction de mon corps (…)

In Dehors, 1973, ibid p 349

En 1986, Dupin publie Contumace, un recueil à propos duquel son éditeur POL écrit : « La poésie. Perdue, consumée…ou bannie. Tenue à l’écart, dans ses propres marges. Dans la soute. Dans le soleil…Soustraite au jeu du monde…Dans le souffle un peu de poussière envolée qui fixe, un court instant, une autre lumière. Contumace, au dessus des cendres, un scintillement de pollen ». Ou bien, comme l’écrit le poète lui-même,  « …parole qui revient, sans être venue, / et s’écrit, en avant de nous et de soi, pulvérisant / la trajectoire qui l’occulte… ».

En 1991 paraît Échancré. Une prose fulgurante, tenant le poème à distance, questionnant l’écriture à travers l’image du ver à soie, scrutant le filage des mots. Une parole de douleur, déchirée, et qui va au-delà de la voix, au-delà du livre.

car il faut écraser le ver, et casser le filage des mots, pour qu’il vive, lui, le vers, qu’il surgisse et qu’il étincelle, à l’état naissant…et consentir au déchirement arbitraire de la langue pour qu’elle entame l’inconnu, qu’elle s’y fraye un chemin, à perte de vue…

il n’était rien que musique, métaphore instrumentale, unicorde à l’horizon d’une viole ensevelie, et remémoration de la feuille obscure, précipitation vers la fête de la folie…

¬ lui dont je tiens la transparence, la fidélité de mon pas, mon ascétisme de joueur, le fil d’encre dont je meurs…

une résille d’étoiles dures ouvre la magnanerie à feu d’angles, ¬ et ce seront des nœuds, des alliances, et l’annonce d’un dénouement, entre la rumeur du torrent et le crissement de la soie…

In Tiré de soie, dans Échancré (1991), repris dans Ballast, p 118

En 1996 paraît Le grésil, un recueil qui mène encore plus loin la mise à nu de l’écriture, en même temps que la mise à l’épreuve de son auteur, avec une thématique de l’amenuisement, de la raréfaction, du silence, de la mort et de la suffocation. Il n’existe guère d’issue ni d’ailleurs, dans cet univers où l’on ne trouve comme perspective qu’une apparence de soupirail, une embrasure.

Le froid, le fendre

et sonner comme une pierre
devenue aveugle
devenue
lumière errante

les marques sur le cou
de la pierre d’un nom

le stigmate atroce et bleu
de l’air, ou de

la strangulation de l’encre

ou de l’autre
vive et morte

une pieuvre sous la langue
sous la pierre

qui tire le souffle

In Le grésil (1996), repris dans Ballast, p 236

 

Écart, publié en 2000, est un court recueil, où se mêlent les souvenirs d’enfance, l’épreuve de la maladie et de la vieillesse, et l’amour exaltant de la peinture. « Pour moi, confie-t-il, l’au-delà je le trouve dans un tableau, une œuvre d’art ».

 

Dans la nuit, un corps. De l’écriture le combustible et le conducteur. Un corps. Terre immense, ouverte, qui embaume. Qui n’a pas de mesure. Ni centre, ni aiguilles, ni lisières. Une terre, ou un corps, sans origine ¬ insomniaque, inhumain ¬ offert à la jouissance des monstres, et déréglant les rythmes, bousculant les vides de la feuille et les espacements du souffle (…)

La nuit écrit. Élargissant l’espace, extravaguant la page, pulvérisant le cercle de pierres. Et enrôlant la mort. On lui doit un surcroît de force, et l’aggravation du silence. On lui doit de toucher l’extrême fond de la faiblesse, et la cime de nos plissements.

 In Écart, © POL, 2000, p 32, extrait

Son dernier recueil, Coudrier, est paru en 2006. Avec sa baguette de sourcier ¬ la pointe de son crayon ¬, le poète détecte les forces souterraines de son existence, tous ces gisements invisibles qui constituent le matériau profond de l’écriture. Un recueil écrit devant l’imminence du désastre, au cœur de ce chantier perpétuel d’une vie désaccordée, comme une liasse de morceaux éparpillés, de débris d’une pensée pulvérisée, de perceptions sur le cheminement d’une vie, de réflexions sur l’écriture, de désarroi…

le tourniquet donne le la
et, à la nuit, le lit, la lie, le tourment
la peur

comme gravir les hoquets
d’une échelle assujettie

irai-je jusqu’à récrire
les pleins et les déliés
du nul

d’une vie désaccordée

qui s’en est allée dans la touffe
et la procession de folles

par lesquelles tout a commencé

In Coudrier, © POL, 2006, p 41

À ceux que rebuterait une certaine difficulté à la lecture de l’œuvre de Dupin, Dominique Viart rétorque : « Il faut buter sur les mots, trébucher sur le sens. S’y reprendre, s’égarer. Et dans l’égarement, faire l’expérience d’une autre parole…Les mots comme les pierres roulent sous les pas et font dévier la marche volontaire » (Jacques Dupin, matière d’origine, revue Faire Part, n° 20-21, 2007).

Jacques Dupin reçoit le Prix National de Poésie, en 1988. La revue Europe lui consacre un numéro spécial (n° 998-999, juin-juillet 2012) quelques mois avant sa mort, le 27 octobre 2012.

d’après un article La pierre et le sel.

 

 

 

 

 

 

 

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