Carte d’identité.

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Ne me demandez pas de parler de moi.

À la pure invention de la nuit même

le profil prend les aspects changeants

que le mot au fer du silence malmène

pour se déchirer pantelant

au sabre des mythologies et des fables

bien en peine de tresser

une ligne au front reconnaissable.

 

Et c’est encore RIEN que vous tiendriez

au panier de vos bras hésitants.

 

Ne me demandez pas de parler de moi.

La vérité est un coq hurlant

qui lance le vent furieux de sa cage

aux points cardinaux de mon visage

s’inventant une droiture à la gaine

des doigts forçant la commissure de gêne.

 

Et c’est toujours RIEN que vous tiendrez

au sécateur de vos bras repentants.

 

 

Barbara Auzou.

 

19 réflexions sur “Carte d’identité.

  1. CARNAC

    Mer au bord du néant,
    Qui se mêle au néant,

    Pour mieux savoir le ciel,
    Les plages, les rochers,

    Pour mieux les recevoir.

    Femme vêtue de peau
    Qui façonnes nos mains,

    Sans la mer dans tes yeux,
    Sans ce goût de la mer que

    Tu n’excéderais pas

    Le volume des chambres.

    La mer comme un néant
    Qui se voudrait la mer,

    Qui voudrait se donner
    Des attributs terrestres

    Et la force qu’elle a
    Par référence au vent.

    J’ai joué sur la pierre

    De mes regards et de mes doigts

    Et mêlées à la mer,
    S’en allant sur la mer,
    Revenant par la mer,

    J’ai cru à des réponses de la pierre.

    Ils ne sont pas tous dans la mer,
    Au bord de la mer,
    Les rochers.

    Mais ceux qui sont au loin, Égarés dans les terres,

    Ont un ennui plus bas,
    Presque au bord de l’aveu.

    Ne te fie pas au goémon : la mer
    Y a cherché refuge contre soi,
    Consistance et figure.

    Pourrait s’y dérouler
    Ce qu’enroula la mer.

    Ne jouerons-nous jamais
    Ne serait-ce qu’une heure,
    Rien que quelques minutes,
    Océan solennel,

    Sans que tu aies cet air
    De t’occuper ailleurs?

    Je veux te préférer,
    Incernable océan,

    Les bassins que tu fais
    Jusqu’aux marais salants.

    Là je t’ai vu dormir
    Avec d’autres remords.

    D’abord presque pareille
    A celle du grand large,

    De bassin en bassin
    Ton eau devient épaisse

    Et finit par nourrir
    Des espèces de vert

    Comme font nos fontaines.

    Là ça grouille dans toi,
    Mais au moins je le vois.

    Depuis ton ouverture

    Sur les rochers de
    Por en
    Dro

    Vers le grand large et l’horizon,

    Je t’ai prise à rebours
    Jusqu’aux marais salants

    Où je ne savais pas si je devais pleurer

    De n’avoir plus de toi que ces tas de sel blanc.

    Avant que tu sois là,
    Collant à la saline,

    Je t’ai vue bien souvent,
    Cernée dans les bassins,

    Rendre au soleil couchant
    L’hommage des eaux calmes.

    Mais tu sais trop qu’on te préfère,
    Que ceux qui t’ont quittée

    Te trouvent dans les blés,
    Te recherchent dans l’herbe,
    T’écoutent dans la pierre,
    Insaisissable.

    Tu regardes la mer

    Et lui cherches des yeux.

    Tu regardes des yeux
    Et tu y vois la mer.

    A
    Carnac, derrière la mer,

    La mort nous touche et se respire

    Jusque dans les figuiers.

    Ils sont dans l’air,
    Les ossements.

    Le cimetière et les dolmens
    Sont apaisants.

    Mer sans vieillesse,
    Sans plaie à refermer,
    Sans ventre apparemment.

    Église de
    Carnac

    Qui est comme un rocher

    Que l’on aurait creusé

    Et meublé de façon
    A n’y avoir plus peur

    Il y avait de pauvres maisons
    Et de pauvres gens.

    Le temps
    Pouvait n’être pas
    Celui des vivants.

    Les gens y étaient comme des menhirs,
    Ils étaient là depuis longtemps.

    Ils n’allaient pas regarder la mer,
    Ils écoutaient.

    De la mer aux menhirs,
    Des menhirs à la mer,

    La même route avec deux vents contraires

    Et celui de la mer

    Plein du meurtre de l’autre.

    Derrière les menhirs

    Encore un autre vent

    Sur des bois et des champs.

    La terre et moins de sable,
    C’est vert et c’est épais.

    C’est de ce pays-là
    Peut-être que la mer Était un œil ouvert.

    Ça se ressemble peu
    Tout un corps et son œil.

    Tu es pour quelque chose
    Dans la notion de
    Dieu,

    Eau qui n’es plus de l’eau,

    Puissance dépourvue de mains et d’instruments,

    Pesanteur sans emploi
    Pour qui le temps n’est pas.

    Souvent pour t’occupcr
    Tu viens nous appeler
    Vers la paix dans ton creux.

    A ruminer tes fonds
    Tu les surveilles mal,

    Ou peut-être tu pousses
    Ces monstres qui pénètrent
    Dans le lieu de nos cauchemars.

    Soyons justes : sans toi
    Que nous serait l’espace
    Et que seraient les rocs?

    Ta peur de n’être pas
    Te fait copier les bêtes

    Et ta peur de rater
    Les mouvements des bêtes,
    Leurs alarmes, leurs cris,
    Te les fait agrandir.

    Quelquefois tu mugis
    Comme aucune d’entre elles

    Entre le bourg et la plage,

    Il y avait sur la droite une fontaine

    Qui n’en finissait pas
    De remonter le temps.

    La fille qui viendrait
    Serait la mer aussi,
    La mer parmi la terre.

    Le jour serait bonté,
    L’espace et nous complices.

    Nous apprendrions

    A ne pas toujours partir.

    Nous aurions la puissance
    Et celle de n’en pas user.

    Nous serions pleins
    De notre avoir.

    Présence alors jamais trop lourde
    De vous autour de nous
    A composer le monde,

    Puisque le temps se tient
    Aux dimensions de notre avoir.

    Elle avait un visage
    Comme sont les visages
    Ouverts et refermés
    Sur le calme du monde.

    Dans ses yeux j’assistais

    Aux profondeurs de l’océan, à ses efforts

    Vers la lumière supportable.

    Elle avait un sourire égal au goéland.
    Il m’englobait.

    En elle s’affrontaient les rêves

    Des pierres des murets,

    Des herbes coléreuses,

    Des reflets sur la mer,

    Des troupeaux dans la lande.

    Ils faisaient autour d’elle un tremblement

    Comme le lichen

    Sur les dolmens et les menhirs.

    Elle vivait dessous,

    M’appelait, s’appuyait

    Sur ce que l’un à l’autre nous donnions.

    Nos jours étaient fatals et gais.

    Ce qui fait que la morte est morte
    Et moi vivant,

    Ce qui fait que la morte

    Se tient plus loin qu’auparavant,

    Océan, tu te poses

    Des questions de ce genre.

    Quand je ne pensais pas à toi,

    Quand je te regardais sans vouloir te chercher,

    Quand j’étais sur tes bords

    Ou quand j’étais dans toi,

    Sans plus me souvenir de ta totalité,

    J’étais bien,
    Quelquefois.

    Bleu des jacinthes,
    Bleu des profondeurs,

    Il vient d’un feu faiseur de rouge
    Qui tourne au violet puis au bleu.

    II est dans la terre,
    Il nous cherche.

    La mer
    Peut l’ignorer.

    Nous n’avons de rivage, en vérité,
    Ni toi ni moi.

    Écoute ce que fait

    La poudre en explosant.

    Écoute ce que fait
    Le fragile violon.

    Pas besoin de rire aussi fort,
    De te moquer si fort
    De moi contre le roc.

    De toi je parle à peine,
    Je parle autour de toi,

    Pour t’épouser quand même
    En traversant les mots.

    Je sais qu’il y a d’autres mers,

    Mer du pêcheur,

    Mer des navigateurs,

    Mer des marins de guerre,

    Mer de ceux qui veulent y mourir.

    Je ne suis pas un dictionnaire,
    Je parle de nous deux

    Et quand je dis la mer,
    C’est toujours à
    Carnac.

    Nulle part comme à
    Carnac,
    Le ciel n’est à la terre,
    Ne fait monde avec elle

    Pour former comme un lieu

    Plutôt lointain de tout

    Qui s’avance au-dessous du temps.

    Le vent vient de plus bas,
    Des dessous du pays.

    Le vent est la pensée
    Du pays qui se pense
    A longueur de sa verticale.

    Il vient le vérifier, l’éprouver, l’exhorter,
    A tenir comme il fait

    Contre un néant diffus
    Tapi dans l’océan
    Qui demande à venir.

    A
    Carnac d’autres vents
    Font semblant d’apporter
    Des souffles de vivants
    Mais ne sont que passants.

    Les herbes de
    Carnac
    Sur les bords du chemin
    Sont herbes d’épopée
    Que le repos ne réduit pas.

    Du milieu des menhirs
    Le monde a l’air

    De partir de là,
    D’y revenir.

    La lumière y est bien,
    Pardonne.

    Le ciel

    A trouvé sa place.

    Fermes à l’écart, hameaux,
    Dans vos pins,
    Dans vos chemins,

    Vous n’êtes pas tout à fait sûrs
    De votre assise.

    Le silence
    Est obligatoire.

    Dans les terres,
    Bien souvent,

    La misère

    Est au gris fixe.

    Besoin d’un départ

    Marquant les hameaux et les fermes

    Vers la vie, davantage de vie,
    Vers la mort.

    Tremblement tous les jours
    Entre les deux.

    Sur la route de la plage, la fontaine Était là comme venue d’ailleurs,
    Mal habituée


    Ou c’était le reste.

    Parfois il y avait au large
    Des lézards gris dormant
    Sous une longue fumée.

    La vue de l’escadre

    Faisait du pays de
    Carnac

    Un verre de lampe qui peut être cogné.

    Avoue, soleil :
    C’est toi l’étendue.

    Avec de la mer, Ça te réussit.

    Tu sais comme on peut
    Apporter du vague
    Au milieu du net
    Et la mer s’y prête.

    Sans toi d’ailleurs, soleil,
    La mer serait encore
    Cognant à l’infini,
    Mais alors dans ce noir

    Qu’on suspecte la mer
    De vouloir devenir

    Quand tu es là,
    Soleil.

    Amis, ennemis,
    Le soleil, la mer,

    Fatigués l’un de l’autre, habitués,
    Mais décidés soudain

    A dépasser enfin l’extrême du désir
    Qu’ils savent, chacun d’eux,
    Pouvoir atteindre sans se perdre au sein de

    [l’autre.

    Décidés à savoir

    Ce qu’ils seront alors

    Si la chose arrive
    Que l’autre les prenne.

    Soleil sur la mer,
    Silence, un point fixe

    Auquel vous tendez
    Le soleil, la mer —

    Et l’air qui se perd
    A vous distinguer!

    Le soleil, la mer,
    Lequel de vous deux
    Prétend calmer l’autre,

    Au moyen de quoi?

    Vous voulez vous battre

    Et vous n’arrivez à vous rencontrer

    Que pour vous frôler.

    Au moins tu sais, toi, océan,
    Qu’il est inutile
    De rêver ta fin.

    Oui, je t’ai vue sauvage, hors de ta possession,
    Devant endosser les assauts du vent.

    Je t’ai vue bafouée, recherchant ta vengeance
    Et la faisant porter sur d’autres que le vent.

    Mais je parle de toi quand tu n’es que

    [toi-même,
    Sans pouvoir que d’absorber.

    «
    Désossée », « dégraissée »,
    Ce sont des voix.

    «
    Décolorée »,

    «
    Grise, grise, grise »,

    C’est une autre voix.

    Elles t’en veulent, ces voix,

    Elles sont dans le vent, dans le soleil,

    Dans ta couleur, dans ta masse.

    C’est bon, n’est-ce pas?

    De lécher le pied des rochers,

    Ça te change de toi.

    Sur la plage et les terres
    Le soleil se rattrape.

    Là il est maître et là

    Ce n’est pas
    Jui qu’il voit

    Autant que dans la mer.

    Là, il se voit le père.

    A
    Camac, le linge qui sèche
    Sur les ajoncs et sur les cordes

    Retient le plus joyeux
    Du soleil et du vent.

    Appel peut-être
    A la musique.

    Il y a dans les cours de fermes
    Du purin qui ne s’en va pas

    Et c’est pour leur donner
    De l’épaisseur terrestre.

    Que dis-tu de ce bleu

    Que tu deviens sur les atlas?

    As-tu parfois rêvé
    De ressembler à ça?

    On ne peut pas te boire,
    Tu refuses nos corps.

    Mais on te touche
    Un peu.

    On a ton goût surtout
    Et ton odeur qui fait
    S’agrandir la distance

    Et parfois s’engouffrer

    Dans le temps de tes origines.

    Tu peux être fraîche
    Et douce à la peau
    Dans les jours d’été,

    Mais tu ne parles pas

    Des souvenirs communs d’il y a quelque temps,

    Comme fait la source.

    On peut plonger en toi.

    Tu l’acceptes très bien,
    Même tu le demandes.

    Mais ce n’est que toucher

    Un passé légendaire

    Qui s’oublie dans ta masse

    Dont tu parais absente.

    Cet homme que tu prends,
    Tu en as bientôt fait,
    Au bout de quelques mètres,
    Un objet simple et blanc

    Qui n’a pour avenir
    Que d’être plus défait

    Au rythme régulier

    De la tranquille exécution de tes sentences.

    Prise entre des rochers
    Au cours de la marée,
    Tu t’y plais, on dirait.

    Douce, douce, caressante —
    Et c’est peut-être vrai.

    Ils n’ont pas l’air de te comprendre,
    Ceux qui vivent dans toi,
    Ceux qui sont faits de toi,
    Ces poissons, ces crevettes.

    Il me semble pourtant
    Qu’à bien les regarder,
    Les toucher, les manger,

    Ils nous disent de toi
    Ce qu’on ne saurait pas,

    Qu’ils nous disent surtout
    Ce que tu sens de toi.

    Tu n’as pour te couvrir
    Que le ciel évasé,

    Les nuages sans poids
    Que du vent fait changer.

    Tu rêvais de bien plus,
    Tu rêvais plus précis.

    Toujours les mêmes terres
    A caresser toujours.

    Jamais un corps nouveau
    Pour t’essayer à lui.

    L’insidieux est notre passé,
    Chargé sur nous de représailles.

    Pourquoi faut-il que l’on t’y trouve,
    Océan, accumulation?

    Quand tu reçois la pluie
    Reconnais-tu ta fille?

    Exilée, revenue,
    Ignorant son histoire,

    Qui croit qu’elle te frappe
    Ou peut-être t’apaise.

    Contre le soleil
    Tu as voulu t’unir,

    Mais avec quoi,
    Sauf avec lui?

    Si l’espace une fois
    Brûlait en rouge et bleu
    Mais plus loin, sur la terre,

    Ce serait ta fête.

    Tu pourrais être douce, après.

    Tu ne changeras pas au cours des ans,
    Même si tu en rêves à coups de vagues.

    Mais pour moi d’autres jours
    Pourraient venir de mon vivant.

    Ce sera comme un cercle
    Qui se réveille droite,

    Une équation montée
    Dans l’ordre des degrés,

    D’autres géométries
    Pour vivre la lumière.

    Alors, que seras-tu pour moi?
    Que dirons-nous?

    Alors, j’irai

    Vers le total moi-même.

    Ma paix sera plus grande
    Et voudra te gagner.

    Les profondeurs, nous les cherchons,
    Est-ce les tiennes?

    Les nôtres ont pouvoir de flamme.

    Même assis sur la terre
    Et regardant la terre,

    Il n’est pas si facile
    De garder sa raison
    Des assauts de la mer.

    En somme, avec toi,
    Qu’on soit sur tes bords,
    Qu’on te voie de loin

    Ou qu’on soit entré

    Te faire une cour

    Que la courbe impose

    Où sont le soleil, le ciel et le sol,

    N’importe où qu’on soit,
    On est à la porte.

    On est à la porte,
    On a l’habitude,
    On ne s’y fait pas.

    A la porte de l’océan
    Et parlant, parlant.

    Le difficile,
    C’est d’être lui

    Et si tu l’étais
    C’est de rester toi,

    Assez pour savoir
    Que tu es les deux

    Et pour en crier.

    Cogne, cogne, cogne,
    Puisque ça t’occupe

    Et puisque pour nous
    Le spectacle est grand.

    On comprend bien
    Que ça t’obsède

    D’être un jour dressée
    A la verticale
    Au-dessus des terres.

    On comprend bien.

    Tu rêves des rochers

    Pour t’en faire un squelette.

    Continue, continue,
    Flatte-les de tes vagues

    Et reste invertébrée.

    Beaucoup d’hommes sont venus,
    Sont restés.
    Terre d’ossements,
    Poussière d’ossements.

    Il y avait donc
    L’appel de
    Carnac.

    6

    Comment chantaient-ils,
    Ceux des menhirs?

    Peut-être est-ce là

    Qu’ils avaient moins peur.

    Centre du ciel et de la mer,
    De la terre aussi,
    La lumière le dit.

    Chantant, eux,

    Pas loin de la mer,

    Pour être admis par la lumière.

    Regardant la mer,
    Lui tournant le dos,
    Implorant la terre.

    Il arrive qu’un pin
    Du haut de la falaise
    Te regarde et frissonne
    Tant que dure le jour.

    Il y a des moments
    Où l’on peut s’endormir
    Même tout près de toi
    Sans te manquer d’égard.

    Ce sont peut-être ceux
    Qu’un grand calme t’inflige,

    Quand tu as fait tes comptes
    Et les as trouvés bons.

    Il arrive à chacun,
    Même à toi, forcenée,
    D’être content de soi.

    Calme, calme et contente
    D’avoir fait ton bilan.

    Horizontale et l’acceptant,
    Le temps que tu savoures
    Les postes de l’actif.

    Le désert et toi —
    C’est le sable.

    La montagne et toi, la haute montagne,
    C’est le vent.

    Mais dans le désert,

    Dans le vent sur la montagne,

    Elle n’y est pas,
    Ta volonté.

    Ruminant, toi,
    Rabâchant, rabâchant,

    Quand les coquelicots
    Ne parlaient que de vivre.

    Pas délicate,
    Pas difficile,
    Pas assez femme.

    Tu prends tout,
    Parfois tu rejettes.

    Sans corps,
    Mais épaisse.

    Sans ventre,
    Mais molle.

    Sans oreilles,
    Mais parlant fort.

    Sans peau,
    Mais tremblante.

    Pour garder tes nuits,
    As-tu supplié
    Parfois les rochers?

    Si vaste, si lourde
    Et si limitée.

    Un peu de sable
    Que tu remues.

    Il te faut longtemps
    Pour bien peu de chose.

    On dirait que ça te répugne
    De mouiller ce que tu touches.

    Comme si c’était
    Te donner trop.

    Allez donc!
    Allez!
    Trêve de nos pointes.

    Paix sur toi, la grande,
    Et paix sur nous.

    On ne se dit rien,
    On s’ignore, on va
    Chacun dans sa loi.

    Tu veux qu’on essaye
    En feignant de croire
    Que ce soit possible?

    Trop large

    Pour être chevauchée.

    Trop large

    Pour être étreinte.

    Et flasque.

    Je te baptise

    Du goût de la pierre de
    Carnac,

    Du goût de la bruyère et de la coquille d’escargot,

    Du goût de l’humus un peu mouillé.

    Je te baptise

    Du goût de la bougie qui brûle,
    Du goût du lait cru,

    Du goût différent de plusieurs jeunes filles,
    Du goût de la pomme verte et de la pomme très

    [mûre.

    Je te baptise

    Du goût du fer qui commence à rouiller,

    Du goût d’une bouche et d’une langue avides,

    Du goût de la peau que tu n’as pas salée,

    Du goût des bourgeons, des jeunes girolles.


    C’est sans effet sur toi, oui.
    C’était pour moi.

    Balayure de roses,
    Corne de chèvrefeuille,
    Galet d’églantine,
    Pépin de joue pâle,
    Rayons de vin,
    Sourires de viscère, Éperons d’étoupe, Éclairs de marbre,

    Ça ne te dit rien, n’est-ce pas? Ça n’a pas de rapports avec toi?

    Pas moins d’ailleurs
    Que les autres choses
    Que je dis de toi?

    Je crois que si.

    Ne t’énerve pas, ne te laisse pas
    Noyauter, vider,
    Seconde après seconde.

    Prends ces moments

    L’un après l’autre. Épuise-les.

    Fais-toi.
    Fais

    Ton contentement.

    Ou crie et souffre, crie,
    Mais pas ce creux
    Qui prend du volume.

    Comprends que je sais.

    Pas plus seul qu’un autre
    Au sein de ta masse,
    Devant ta masse,
    Pas plus veuf qu’un autre,

    Mais sans programme,
    Sans ouvrage.

    Pas absente du vent
    Quand le vent se dépasse

    Et fait autour de nous
    Un creux pareil au tien.

    Pas absente du vent —
    Ou c’est ton souvenir.

    Infatigable, fatiguée —

    Mais quelle est l’épithète
    Qui ne te conviendrait?

    Ton père :
    Le silence.

    Ton devoir :
    Le mouvement.

    Ton refus :
    La brume.

    Tes rêves.

    Toi, sans abri
    Contre le vent, bien sûr,
    Et contre le soleil
    Qui affûte les heures,

    Sans rien pour te voiler
    La procession des astres
    Et leurs cérémonies
    De longue adoration.

    Sous nos pieds la terre,
    Comme si de rien n’était.

    Toi, l’indifférence
    Ne t’est pas donnée.

    Je suis des tiens, va !

    Tout bien pesé,
    Tout bien aimé,
    Tout bien maudit,

    Je suis des tiens.

    Il s’est passé quelque chose à
    Camac,
    Il y a longtemps.

    Quelque chose qui compte
    Et tu dis, lumière,

    Qu’il y a lieu
    D’en être fier.

    Maisons blanches, vous de
    Camac,

    A tendre votre chaux contre qui veut dormir,

    Vous la fin de la terre
    Et la fin de la mer,

    Où le soleil enfin
    Ne peut plus s’étaler,

    Mais cogne, mer,
    Comme tu fais.

    Autant que les maisons,
    Les gens s’abandonnaient.

    Il y avait parfois tant de vent
    Que le temps n’était pas pesant.

    Mais le vent
    Camouflait le temps.

    Si par hasard tu crois à la valeur des sons
    Tu dois bien frissonner
    A ce seul nom de mer.

    Puissante par moments
    De force ramassée
    Comme pour un travail,

    Claquant contre le roc
    Et tombant lourdement,

    Quelquefois projetée
    Comme un vomissement.

    Pardonne-moi si le caillou
    Ramassé dans un coin de terre,

    Même sur un sentier
    Piétiné, harassé,

    Me parle plus

    Que tes galets, parfois.

    Crois-tu qu’il t’aime, le sable,
    Qui sans toi serait debout
    Dans le roc qui te domine,

    Alors qu’il te sert de lieu
    Où tu viens te promener?

    Entre la mer et la terre
    Cultivée, arrangée,

    La lande fait la transition
    Et plaide pour ne pas choisir.

    Tu devrais être la première
    A comprendre et savoir
    Que l’on aime la terre,

    Que l’on peut préférer
    Y vivre loin de toi.

    Le vent, le sable et toi
    Aviez des rendez-vous

    Dont vous faisiez semblant
    De parler en passant.

    Il y a des milliers d’années

    Que les menhirs te tiennent tête

    Et à ce vent que tu leur jettes.

    Remue, dors ou remue,
    L’horloge va sa loi,

    Plus parente de toi
    Que l’horloge ne croit.

    Vraisemblablement,
    Sans toi, l’océan,

    Ils n’auraient rien fait à
    Carnac,
    Ceux des menhirs.

    Je me suis souvent demandé
    Ce que tu pensais des couleurs.

    Je sens que la question te gêne,
    Mais remarque :

    Jamais l’idée ne m’est venue
    De la poser à l’hortensia.

    Si tu pouvais nous dire

    Au moins sur le passage

    Du gris glauque au bleu vert.

    C’est qu’on n’y comprend guère
    A seulement te regarder.

    Il faudrait être ton amant.

    Il y a des hommes

    Qui ne voient en toi que la nourricière.

    Je les envie peut-être,
    Car j’aime aussi
    Prendre un crabe qui court
    Ou sortir des poissons,

    Mais j’ai bien un peu peur

    Que ce que j’aime alors

    Soit de l’ordre de la revanche.

    Quand tu parais dormir,
    Vaincue par le soleil,
    Ta fatigue ou les songes,

    Alors le goéland

    Crie durement pour toi.

    Ne va pas croire

    Que le spectacle que tu donnes

    Soil toujours suffisant.

    On peut être assis sur tes bords,
    Vivre tes vagues, la marée,

    Regarder le complot

    Que vous mettez au point,

    Toi, l’air et l’horizon,

    Déplorer que jamais
    Tu ne sois là t’ouvrant,
    Montrant tes profondeurs,

    Et ne pas toujours Être intéressé.

    Je te parle et je suis
    Obligé de le faire.

    Je te parle et je fais
    Comme si quelquefois
    Tu m’entendais parler.

    Je te parle et dis-moi

    Si tu comprends pourquoi.

    Alignés, les menhirs,
    Comme si d’être en ligne
    Devait donner des droits.

    En imploration

    Comme les étoiles par tant do nuits

    Sont souvent les menhirs

    Et la lune les fait
    S’enquérir d’autres monde3,

    Alors qu’au moins toi
    On ne dirait pas.

    Sois ici remerciée

    De n’être pas pareille à nous

    Dont le rêve est toujours
    D’être réconciliés

    Quand pourtant

    Ce n’est pas possible.

    J’écris de toi dans un pays
    Où le végétal
    Ne cesse d’attaquer
    Comme si c’était toi
    Qui grondais jusqu’ici.

    Les menhirs sont en rang
    Vers quelque chose
    Qui doit avoir eu lieu.

    A
    Carnac, l’odeur de la terre

    A quelque chose de pas reconnaissable.

    C’est une odeur de terre

    Peut-être, mais passée

    A l’échelon de la géométrie

    Où le vent, le soleil, le sel,
    L’iode, les ossements, l’eau douce des fontaines,
    Les coquillages morts, les herbes, le purin,
    La saxifrage, la pierre chauffée, les détritus,
    Le linge encore mouillé, le goudron des barques,
    Les étables, la chaux des murs, les figuiers,
    Les vieux vêtements des gens, leurs paroles,
    Et toujours le vent, le soleil, le sel,
    L’humus un peu honteux, le goémon séché,

    Tous ensemble et séparément luttent
    Avec l’époque des menhirs

    Pour être dimension.

    Femme, femme, au secours
    Contre le souvenir
    Enrôlcur de la mer.

    Mets près de moi
    Ton corps qui donne.

    Toujours nouvelle — et pas
    Parce que tu changes.

    Toujours nouvelle

    Puisque je t’apprends

    Et jamais ne sais ce que tu seras.

    Donc tu donnes, quand même,
    Tu ouvres.

    Donne au moins ce qu’en loi
    Nous avons investi.

    Pour remplacer ce
    Dieu
    Où nous t’avons jetée,

    Nous avons besoin
    De trouver la fête.


    Il ne semble pas
    Que tu aies la tienne.

    Pour se faufiler

    Dans l’étroit canal

    Qui menait au port avant les bassins,

    Elles se pressaient, tes vagues,
    Lors de la marée,
    Elles se bousculaient.

    Elles avaient besoin
    Que l’interminable
    Soit fini pour elles.

    Je parle mal de toi.

    Il me faudrait parler
    Aussi vague et confus
    Que rabâchent tes eaux.

    Et des éclats
    Pour ta colère,

    Tes idées fixes
    Sous le soleil.

    Je n’ai jamais compris
    Pourquoi, où qu’ils soient,
    Toujours les gens causaient

    Et rarement j’ai su de quoi.

    Tu fais comme eux,
    Tu veux causer,
    Tu te racontes.

    Ce qu’aussi tu veux

    C’est t’allonger jusque dans les terres,

    C’est les pénétrer, c’est être avec l’herbe.

    Tu fais des rivières,
    De vieux marais.

    Mais là tu te perds
    En perdant ta masse

    Et ce néant
    Qui te traverse.

    Toute une arithmétique
    Est morte dans tes vagues.

    Il y a des moments

    Où l’on te trouve entière,

    Brutale d’être toi.

    Là tu viens verticale et verte te dresser
    A toucher notre face.

    Là tu nais en toi-même

    A chaque instant que nous faisons.

    Parfois tu étais
    Un moment de moi.

    Je nous exposais
    Au risque d’aller,

    Car plus tard

    Est toujours présent.

    Quand je te regardais jusqu’au plus loin possible,
    C’est vers le midi
    Que je me tournais.

    Je l’ai su depuis,
    Lumière extasiée,
    Horizon vaincu.

    Il me semble parfois
    Qu’entre nous il y a
    Le souvenir confus
    De crimes en commun.

    Nous voici projetés face à face
    Pour comprendre.

    Eugène Guillevic

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  2. J’entre par la voix d’une photo floutée et marche à pas lents au travers d’un vide annoncé qui m’apparaît de plus en plus plein…

    « Ne me demandez pas de parler de moi.

    À la pure invention de la nuit même

    le profil prend les aspects changeants

    que le mot au fer du silence malmène

    pour se déchirer pantelant

    au sabre des mythologies et des fables

    bien en peine de tresser

    une ligne au front reconnaissable… »

    Oui l’aspect est changeant, comme un secrétaire vénitien, il des tiroirs visibles qui n’ont pas les images claires de ceux dont le mécanisme est secret. Car nous voilà au coeur d’une histoire vraie se dévoilant sans se mettre visiblement à nu…

    La déchirure est et restera, fera pantelante au centre m’aime d’un éclair de joie. L’amour quand ça vous étripe pour commencer à écrire, impossible de lui demander de se faire son propre buvard. L’encre de sang ne sèche pas même en canicule. Reste l’image qu’on arrive pas à dépasser, l’image qui sans rien dire, vous fait plus que Caïn dans tous les recoins….

    « La vérité est un coq hurlant

    qui lance le vent furieux de sa cage

    aux points cardinaux de mon visage

    s’inventant une droiture à la gaine

    des doigts forçant la commissure de gêne… »

    Dans le choc de la vague intemporelle, reste le sel, son irrépressible saumure…qui quoi qu’on en dise de plus rien être vous conserve… vous tient comme si croire à l’espoir c’était son acte de vivre…
    C’est puissant Barbara, plus fort de vérité, mais on ne la prononce jamais aussi clairement que lorsqu’on trouve la raison d’être quelque chose, rejetant le rien…

    Aimé par 1 personne

    • Je ne me sens pas gêné d’ignorer le solfège poétique, Toi, tu le possèdes c’est mieux pour le propager. Ma sensibilité demeurant vierge de savoir, perçoit chacune de tes couleurs le plus primitivement qui soit. Seulement je regrette que des « savants » ne s’expriment pas sur ta richesse poétique.
      Tu mérites mieux que l’avis d’un con.

      Aimé par 2 personnes

      • Merci Max-Louis, bien que ça ne constitue pas une découverte, il est regrettable que ce que Barbara écrit ne déclenche pas plus de commentaires. Ta présence lui est d’un apport que seul l’échange permet de nourrir d’un écho qui permet de savoir que ce monde n’est pas sourd.. Nous sommes peu, identifiables par l’écoute, l’entrée, la vision élargie qu’elle crée, sans avoir ce réflexe de machine à liker…rien que de l’écrire ce mot m’évoque le chien qui branle de la tête sur la plage arrière des bagnoles…cette bestiole qui n’a rien du chien que je suis…

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