« Un jardin de sable » d’Earl Thompson.

 

«Toutes les familles ont leurs problèmes», met en exergue Earl Thompson dans l’édition originale américaine de son premier roman,Un jardin de sable, citant Candy Mossler – femme du monde de Long Island accusée d’avoir trucidé son mari millionnaire dans l’une des affaires de meurtre les plus sensationnelles des années 60. On sait donc tout de suite qu’on a affaire à un sacré tordu d’auteur, vu qu’il serait difficile d’imaginer clan plus problématique que la famille MacDeramid dans Un jardin de sable. Mais c’est à hauteur de braguette que se situe le plus gros de ce pavé hors normes qui relate sur 832 pages l’enfance un brin bousculée d’un orphelin élevé par ses grands-parents en bordure de Wichita, Kansas. Autant dire que cette enfance n’a rien d’un jardin japonais bien raclé.

Si Thompson évoque bien en introduction les plaines à blé et la mortelle platitude de l’ethos chrétien, c’est à un Kansas post-agraire et soiffard qu’on a affaire – un Etat dans lequel durant la Prohibition les paroissiens hypocrites raffolaient tant du sirop Hadacol (15 % d’alcool) que les drugstores le servaient au comptoir dans un shot-glass à whisky. Durant la Dépression certaines sections de Wichita étaient aussi dangereuses que Chicago, et les grands-parents du roman finiront dans une caravane sur «Nigger Alley».

Dans ce désopilant Mort à crédit midwestern, la ferme a vite été perdue au profit de la banque, et les vieux qui élèvent Jacky vivotent de petits boulots, avant de prendre un routier à côté d’une station-service qui ne sert pas que de l’essence, et d’une salle de billard qui fait boxon à l’occasion. Le môme Jack Andersen est assurément aussi mariole que le Ferdinand du Dr Destouches, et encore plus obsédé sexuel. Son grand-père, qui a réponse à tout, attribue ça au lait de chèvre qu’on a fini par lui donner pour suppléer une mère absente. Le petit pervers polymorphe étanche d’abord sa fringale de douceurs et de frottis féminins au sein généreux d’une tante pas trop gênée aux entournures, collant des gnons au vrai rejeton de la dame pour avoir la meilleure place au balcon, ou reluquer sous ses jupes. Il ne s’arrêtera pas là.

Dust storm, Elkhart, Kansas, May 1937. (BSLOC_2013_7_20)

Lors d’une tempête de sable à Elkhart, au Kansas, en mai 1937. (Photo Rue des Archives. BCA)

En fait, Jacky n’est pas complètement orphelin. Sa mère est juste en cavale, après avoir été séduite et abandonnée par son Suédois d’époux, trouvé un jour ratatiné à l’intersection de Waterman et Emporia au volant d’un bolide bricolé. Mais que faisait Miss Wichita 1932 à côté de lui sur le siège du mort, miraculeusement indemne ? Une centaine de pages plus loin, le gamin passera du voyeurisme actif à l’acte véritable en baisant sa mère, mais seulement à l’âge avancé de 11 ans (même si la version française persiste à l’appeler «le garçonnet» presque jusqu’à la fin du roman). Entre-temps, on aura amplement eu le temps de faire connaissance avec le vieux MacDeramid, ronchon à bretelles, farouche raisonneur ennemi de F. D. Roosevelt, qui fatigue les clients du routier. L’existence de la pieuse grand-mère n’est qu’un long fleuve de vexations, échecs minables ponctués des flots d’obscénités proférées par son râleur de mari. Il y a la nuit de Halloween où tout Wichita tremble à cause des Martiens et de ce con d’Orson Welles. Il y a le White Way Pool Hall derrière le restaurant et sa faune pittoresque que Thompson décrit avec une férocité et une fantaisie si extravagantes qu’il en feraient presque passer Harry Crews pour un premier communiant. On retiendra un nain maquereau particulièrement méchant nommé Boots, rancunier psychopathe qui sur plusieurs pages démolit un micheton du Texas, avant d’arracher la tronche de sa gagneuse, une brave nympho nommée Blondie. Des passages au bord de l’insoutenable, qui font songer au pire de Last Exit to Brooklyn.

Grotte

Thompson, comme beaucoup d’auteurs américains de cette génération, a commencé à lire vraiment sur les vaisseaux de la US Navy juste après la guerre, apprenant le journalisme à l’université du Missouri grâce à une bourse de la G.I. Bill. Un jardin de sable est un livre ouvertement épisodique, et certains épisodes sont plus désopilants ou atterrants que d’autres. Il aurait sans doute gagné à être élagué, même si on se laisse porter par le style conversationnel de Thompson, engageant et facile à lire, qui contraste avec l’invraisenblable violence de son roman. Comme disent les autochtones en voyant le cow-boy texan quitter la table de poker avec Boots pour aller retrouver Blondie à l’hôtel, «ce gars-là comprend vraiment rien aux nains».

Quant au précoce Jacky, il semble ne penser qu’à deux choses : tuer et baiser. Il finira par faire les deux. Dans la suite de la saga Andersen,Tattoo (publiée en 1974), Jack, pour cent dollars, devient le dernier mataf américain à tuer un Jap, trois mois après la paix signée, au cours d’une opération de nettoyage sur Okinawa qui a tout de la chasse au gibier humain. Troublé quand même, Jack se demande s’il a bien tué l’homme, puisqu’en même temps un marine le cramait au lance-flammes pour le faire sortir de sa grotte. A l’inverse, le personnage le plus digne du roman est un garçon noir nommé Dink, vendeur de journaux d’une dureté qui en impose même au survolté Jacky. Durant leurs jours tranquilles à Wichita, Jacky lui promet de lui ramener deux oreilles de Jap en pendentif si jamais il arrive à se faire accepter par la Navy malgré ses déficiences en années et en kilos.«J’attends toujours», Dink fait immédiatement à Jack quand il rentre au pays.

Aberration

Tout ça pour dire qu’Earl Thompson est du genre extrême, et peut-être pas pour tous les goûts. L’auteur dédie son Jardin à Nelson Algren,«qui ne me connaît ni d’Eve ni d’Adam, et donc ne peut être tenu pour responsable». C’est à l’auteur de Walk on the Wild Side (la Rue chaude) qu’il songe sans doute, mais aussi à Somebody in Boots, son curieux début texan de 1935 (Un fils de l’Amérique). Comme Algren, Thompson écrivait en rythmes et accents bien à lui et exposait le public de l’époque à des aspects de la vie américaine que la fiction dite sérieuse n’abordait pas d’ordinaire. Mais au moment où Thompson commence sa carrière de romancier (1969), les batailles des sixtiescontre la censure sont déjà gagnées en Amérique, et même si Thompson tient un peu de Henry Miller avec son génie comique et ses exagérations, Garden of Sand tient néanmoins de l’aberration ; on a peine à croire qu’il ait été finaliste au National Book Award, ou que l’homme qui travaillait sur ses textes chez Putnam’s Sons, Harvey Ginsberg, s’occupait ailleurs de Saul Bellow et John Irving. Non que sa prose soit sans qualités ; mais, comme le fait remarquer Donald Ray Pollock (autre tordu comique notoire) dans la préface à l’édition française, on voyait plus Garden of Sand traîner chez les camionneurs ou les dope dealers que chez les intellos new-yorkais. Les critiques de l’époque furent uniformément bonnes, mais comme à contrecœur. Ce mec n’était décidément pas sortable, encore moins montrable. A la fin des années 70 on trouvait en quantités invraisemblables chez les bouquinistes les quatre romans de Thompson en éditions de poche Signet, chaque titre avec la même couverture typo, dans les tons jaunes et orange – chose curieuse pour un auteur largement oublié, mais qui prouve aussi que ces romans n’étaient pas seulement prisés pour la pignole. Ils ont souvent été réédités, des deux côtés de l’Atlantique (l’édition anglaise de Tattoo montre un seul doigt braqué en l’air, qui résume bien le programme). On découvre aujourd’hui que les livres de Thompson ont des fans et des défenseurs féroces dans la blogosphère. Comme avec Bukowski, il est fréquent de trouver des lecteurs qui ne lisent pratiquement et exclusivement que lui. Aujourd’hui pourtant, à part les pèlerins accros, Thompson attend toujours d’être redécouvert et réédité par l’inévitable et géniale collection NYRB (New York Review Books), le vivier habituel des nouveaux éditeurs branchés en France.

D’après un article de Libération.

Un jardin de sable, Earl Thompson, Janvier 2018.

2 réflexions sur “« Un jardin de sable » d’Earl Thompson.

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