« Ecrire » selon Colette…Divers extraits.

« Écrire ! pouvoir écrire ! cela signifie la longue rêverie de la feuille blanche, le griffonnage inconscient, les jeux de la plume qui tourne en rond autour d’une tache d’encre, qui mordille le mot imparfait, le griffe, le hérisse de fléchettes, l’orne d’antennes, de pattes, jusqu’à ce qu’il perde sa figure lisible de mot, mué en insecte fantastique, envolé en papillon-fée…
Écrire… C’est le regard accroché, hypnotisé par le reflet de la fenêtre dans l’encrier d’argent, la fièvre divine qui monte aux joues, au front, tandis qu’une bienheureuse mort glace sur le papier la main qui écrit. Cela veut dire aussi l’oubli de l’heure, la paresse au creux du divan, la débauche d’invention d’où l’on sort courbatu, abêti, mais déjà récompensé, et porteur de trésors qu’on décharge lentement sur la feuille vierge, dans le petit cirque de lumière qui s’abrite sous la lampe…
Écrire ! verser avec rage toute la sincérité de soi sur le papier tentateur, si vite, si vite que parfois la main lutte et renâcle, surmenée par le dieu impatient qui la guide… et retrouver, le lendemain, à la place du rameau d’or, miraculeusement éclos en une heure flamboyante, une ronce sèche, une fleur avortée…
Écrire ! plaisir et souffrance d’oisifs ! Écrire !… j’éprouve bien, de loin en loin, le besoin, vif comme la soif en été, de noter, de peindre… Je prends la plume, pour commencer le jeu périlleux et décevant, pour saisir et fixer, sous la pointe double et ployante, le chatoyant, le fugace, le passionnant adjectif… Ce n’est qu’une courte crise, la démangeaison d’une cicatrice…
Il faut trop de temps pour écrire ! Et puis, je ne suis pas Balzac, moi… » (La Vagabonde)

« Pas de narration, bon Dieu ! Des touches et des couleurs détachées, et aucun besoin de conclusion, je me fous qu tu demandes pardon à sa mémoire de l’avoir méconnu, Proust, et je me fous que Sardou ait été “un des rois du théâtre contemporain”, tu comprends ? Même-chose-pareil pour Iturri… Un dîner “charmant et délicat”, une “conversation qui vagabonde d’un sujet à un autre” qu’est-ce que tu me montres, en écrivant ça ? Pouic. Colle-moi un décor, et des convives, et même des plats, sans quoi ça ne marche pas ! malgré toi, tu penses à Mme Brisson. Je te le défends. Libère-toi. Et tâche, ô mon cœur, de nous cacher que ça t’emmerde d’écrire. » (Lettres à Marguerite Moreno, septembre 1924)

« Je voudrais dire, dire, dire tout ce que je sais, tout ce que je pense, tout ce que je devine, tout ce qui m’enchante et me blesse et m’étonne ; mais il y a toujours, vers l’aube de cette nuit sonore, une sage main fraîche qui se pose sur ma bouche, et mon cri, qui s’exaltait, redescend jusqu’au verbiage modéré, à la volubilité de l’enfant qui parle haut pour se rassurer et s’étourdir… » (Les Vrilles de la vigne)

« […] la réussite est moins affaire de pensée que de rencontre de mots. Signes errants dans l’air, parfois les mots, appelés, daignent descendre, s’assemblent, se fixent… Ainsi semble se former le petit miracle que je nomme l’œuf d’or, la bulle, la fleur : une phrase digne de ce qu’elle a voulu décrire. » (Mélanges)

« C’est folie de croire que les périodes vides d’amour sont les ‘blancs’ d’une existence de femme. Bien au contraire. Que demeure-t-il, à le raconter, d’un attachement passionné? L’amour parfait se raconte en trois lignes : Il m’aima, je L’aimai, Sa présence supprima toutes les autres présences ; nous fûmes heureux, puis Il cessa de m’aimer et je souffris…
Honnêtement, le reste est éloquence, ou verbiage. L’amour parti, vient une bonace qui ressuscite des amis, des passants, autant d’épisodes qu’en comporte un songe bien peuplé, des sentiments normaux comme la peur, la gaieté, l’ennui, la conscience du temps et de sa fuite. Ces ‘blancs’ qui se chargèrent de me fournir l’anecdote, les personnages émus, égarés, illisibles ou simples qui me saisissaient par la manche, me prenaient à témoin puis me laissaient aller, je ne savais pas, autrefois, que j’aurais dû justement les compter pour intermèdes plus romanesques que le drame intime. Je ne finirai pas ma tâche d’écrivain sans essayer, comme je veux le faire ici, de les tirer d’une ombre où les relégua l’impudique devoir de parler de l’amour en mon nom personnel. » (Bella-Vista)

« Je suis devenue écrivain sans m’en apercevoir, et sans que personne s’en doutât. Sortie d’une ombre anonyme, auteur de plusieurs livres dont quelques-uns étaient signés de mon nom, je m’étonnais encore que l’on m’appelât écrivain, qu’un éditeur et un public me traitassent en écrivain, et j’attribuais ces coïncidences renouvelées à un hasard complaisant, hasard qui de palier en palier, de rencontre en prodige, m’a amenée jusqu’ici. » (Discours de réception à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique)

« […] il importe seulement que je dénude et hisse au jour ce que l’œil humain n’a pas, avant le mien, touché… » (Sido)

14 réflexions sur “« Ecrire » selon Colette…Divers extraits.

  1. J’ai lu un livre de Colette quand j’étais enfant. Je ne me souviens pas du titre mais je me souviens qu’il avait été publié dans une série de livres roses, ceux dédiés aux lecteurs (ou mieux) aux lectrices de livres d’amour. Et Colette était considérée comme une écrivaine légère. J’avais donc honte de dire que le roman de Colette m’avait plu, qu’il m’avait intéressé. Oh, la société qui enseigne aveuglément certains discriminants!!

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