Oscar Wilde raconté par son petit-fils…

INTERVIEW – À l’occasion de l’exposition consacrée à l’auteur de Dorian Gray au Petit PalaisMerlin Holland, petit-fils du génie et grand spécialiste de son œuvre, a livré ses impressions au Figaro sur son «insolent» grand-père.

De son aïeul, il a gardé le goût de la langue française, une érudition gigantesque et le sens de la formule piquante. Merlin Holland, co-commissaire de l’exposition que consacre le Petit Palais à l’éclatant dandy jusqu’au 15 janvier 2017, nous raconte son rapport à ce prestigieux ancêtre et son combat pour sa réhabilitation morale.

LE FIGARO. – Pourquoi s’être intéressé si tard à la vie et l’œuvre de votre grand-père?

Merlin HOLLAND. – Dans ma famille, nous n’évoquions jamais le sujet. Mon père (Vyvyan, second fils d’Oscar Wilde, NDLR) avait huit ans lorsqu’il est décédé. Autant dire qu’il avait peu de souvenirs à partager avec nous sur mon grand-père. De mon côté, je n’ai pas du tout un parcours littéraire. J’ai travaillé pendant des années pour une société qui fabriquait des papiers spécialisés. Pas tout à fait de l’édition, encore moins de la littérature, mais j’essayais déjà, je pense, de me rapprocher ainsi de mon grand-père!

Je ne prétends surtout pas avoir hérité des gènes d’Oscar Wilde, mais j’étais imprégné d’un tour de pensée, d’un certain penchant pour les lettres et je m’ennuyais beaucoup au travail. Le déclic a eu lieu au moment de la publication des lettres d’Oscar Wilde, en 1962. De nombreux universitaires se sont alors penchés sur l’œuvre de mon grand-père, ont dépoussiéré son image un peu superficielle et clinquante pour révéler l’homme profond qu’il était. J’ai découvert à cette occasion que j’en savais bien moins sur mon aïeul que la plupart de ces chercheurs! Je me suis alors plongé dans l’œuvre, et plus j’apprenais de choses sur mon grand-père, plus j’avais envie d’en savoir davantage.

Vous êtes co-commissaire de l’exposition que lui consacre le Petit Palais. Pourquoi «l’impertinence» est selon vous la qualité qui définit le mieux votre grand-père?

Vous savez, au début de sa carrière, mon grand-père a frôlé la respectabilité. Il était un critique de théâtre reconnu, marié, et père de famille. Finalement, à partir de la publication du Portrait de Dorian Gray, en 1890, il fait le choix d’incarner tout ce qui terrifie l’Angleterre victorienne. Il prêche l’Évangile de la sensualité à une époque où le sexe n’est même pas dicible. Il voue un culte à l’individualité quand le conformisme est la norme. Il encourage la rébellion et menace dans ses fondements l’impérialisme britannique. Wilde, c’est l’insolence faite homme!

Vous avez consacré un livre entier au procès pour homosexualité de votre grand-père. S’agissait-il d’un souhait assumé de le réhabiliter?

Au départ, pas du tout. Une nouvelle fois, il s’agit d’une coïncidence. En 2000, alors que je travaillais pour la British Library, un homme est venu me voir avec la totalité du compte rendu du procès de mon grand-père fourré dans un sac plastique! Il souhaitait que je l’utilise dans le cadre de l’exposition londonienne que je préparais pour le centenaire de sa mort. C’est comme ça que je me suis plongée dans l’histoire de son procès.

Mais c’est vrai que je tape parfois du poing sur la table face à ceux qui surexposent les scandales qui ont éclaboussé mon grand-père, voire qui inventeraient de toutes pièces de nouveaux scandales pour se faire de l’argent sur son dos. La vie d’Oscar Wilde est suffisamment sensationnelle comme ça, inutile d’en rajouter! Et puis, une partie de moi se dit que mon grand-père a besoin d’un petit coup de main familial. Alors je décortique les commérages, les fausses rumeurs…

Justement, pensez-vous être parvenu à rester parfaitement objectif dans vos ouvrages?

J’y suis obligé. Si je ne m’impose pas l’objectivité la plus ferme dans mes travaux, je ne suis pas pris au sérieux. Parce que je suis son petit-fils, je me dois d’être encore plus rigoureux dans ma démarche que n’importe quel autre universitaire. Quand je sens que cette objectivité disparaît, je me dis: «La vérité, à tout prix!» Quitte à ce que cette vérité soit douloureuse pour ma famille. Pendant longtemps ma mère a fait le choix de la censure, elle refusait que la réputation d’Oscar Wilde soit entachée par de nouvelles révélations sur sa vie. Je pense de mon côté que la vérité finit toujours par surgir, alors, autant qu’elle soit révélée par des personnes qualifiées, qui n’exploiteront pas la vie de mon grand-père à des fins commerciales. Et puis, de toute façon, le plus gros scandale de notre famille a éclaté en 1895, avec la condamnation de mon grand-père pour homosexualité et son exil forcé. Nous n’avons plus de cadavres dans le placard!

Comment expliquez-vous l’excellente réception d’Oscar Wilde en France? Et l’engouement suscité par l’exposition qui lui est consacrée?

Cet engouement ne date pas d’hier. Alors qu’en 1900, l’Angleterre conspue mon grand-père, que Le Portrait de Dorian Gray est voué aux gémonies pour apologie de l’homosexualité et que Salomé est accusée d’encourager l’inceste et la nécrophilie, Wilde est adulé en France et dans toute l’Europe. En Allemagne, Richard Strauss créé même un opéra à partir de la pièce Salomé. Pour les Français en particulier, mon grand-père a très vite fait partie du panthéon des grandes figures littéraires. Ce qui explique d’ailleurs qu’on ait mis autant de temps avant de monter cette exposition à Paris! Ça ne semblait pas nécessaire.

Après la biographie pour le centenaire de sa mort, l’exposition, quels sont désormais vos projets?

Je suis en train d’écrire un livre un peu plus personnel, dans lequel je souhaiterais évoquer la vie posthume d’Oscar Wilde. Mon grand-père a été impliqué dans bien plus de procès après sa mort que de son vivant! Il y sera aussi question de mon père, de moi, de la manière dont nos vies ont été influencées par lui, sans pour autant que ce récit verse complètement dans l’autobiographie. Mon nouvel ouvrage devrait paraître d’ici un an et demi.

Interview pour le Figaro en 2016.

 

Parution du manuscrit original du Portrait de Dorian Gray:

 

Le manuscrit original du Portrait de Dorian Gray

« Les livres que le monde juge immoraux sont ceux qui révèlent sa propre ignominie. »

Les éditions des Saints Pères présentent le manuscrit original du Portrait de Dorian Gray. Ce document montre le texte de Wilde ainsi qu’il est initialement écrit, dans sa toute première version. Le lecteur peut à la fois observer l’écrivain aiguisant sa prose et pratiquant une forme d’autocensure bien en amont de la publication, ayant sans doute l’intuition d’avoir franchi quelques lignes rouges sur le plan des bonnes mœurs.

couverture du livre du manuscrit du portrait de Dorian Gray

Oscar Wilde et la censure

Oscar Wilde entreprend l’écriture de ce premier jet de 13 chapitres en 1889. Il est destiné à être publié dans les pages du Lippincott’s Magazine, une revue américaine. Celles-ci révèlent le talent de leur auteur, mais aussi un contexte : celui d’une Angleterre prude et homophobe au 19e siècle, que Wilde a conscience de pouvoir choquer avec un tel texte. C’est pourquoi il atténue l’ambiguïté de la relation entre Basil et Dorian – par exemple, lorsque Basil évoque la beauté de son modèle, « beauty » devient « good looks » (allure), « passion » devient « feelings » (sentiments), etc. Certains passages entiers sont barrés, comme des confessions émouvantes et amoureuses de Basil.

En avril 1890, Wilde finit son texte et le fait taper à la machine afin de le soumettre à Lippincott’s. James Stoddart, le rédacteur en chef, l’accepte tout en redoutant son parfum homo-érotique. Il se met à lui-même censurer Le Portrait de Dorian Gray, effaçant environ 500 mots, dont des phrases entières, comme la tirade de Basil au sujet de son portrait : « Il y avait de l’amour dans chaque trait, et de la passion dans chaque couleur. »

Le manuscrit du scandale

En dépit des nombreuses strates de censure qui ont donné à Dorian Gray la forme de sa publication, le numéro de juillet 1890 de Lippincott’s suscite l’hostilité des lecteurs. Les critiques décrient le texte, le décrivant comme « une fiction toxique, dont l’atmosphère étouffante et diabolique abonde d’odeurs de putréfaction morale et spirituelle » écrite à l’attention de « nobles hors-la-loi et petits télégraphistes pervertis ».  Directe conséquence de ce tollé : la puissante enseigne WS Smith refuse de vendre le numéro dans ses librairies.

Malgré, ou grâce à cette réception scandaleuse qui ne peut qu’attirer l’attention, Wilde commence alors à retravailler et à développer l’histoire, afin de la publier sous forme de livre. Il effectue des changements de structure, imagine d’autres personnages, ajoute 6 chapitres et une sélection d’aphorismes pour préfacer l’ensemble et atténue encore un peu plus les passages décriés. La magnifique confession de Basil à Dorian disparaît alors complètement : « Il est vrai que je vous ai adulé avec une ferveur infiniment plus forte que celle qu’un homme éprouve normalement pour un ami. Je n’ai jamais aimé aucune femme… j’avoue bien volontiers que je vous ai adoré comme un fou, sans limites, de façon absurde. »

Il en résulte un roman de 20 chapitres publié par Ward, Lock and Company en avril 1891, version qui est celle que nous connaissons aujourd’hui.

Une préface de Merlin Holland

Merlin Holland est un spécialiste d’Oscar Wilde et le petit-fils de l’écrivain. Il est l’auteur de plusieurs livres de référence : The Wilde Album (1998), Coffee with Oscar Wilde (2007), A Portrait of Oscar Wilde (2008). Il est également l’éditeur de The Complete Letters of Oscar Wilde (2000) et de Irish Peacock and Scarlet Marquess: The Real Trial of Oscar Wilde (2003).

11 réflexions sur “Oscar Wilde raconté par son petit-fils…

  1. Petite anecdote au passage : ce serait lors d’un pari durant un dîner avec un éditeur du Lippincott’s que l’idée de Dorian Gray serait venu à Oscar Wilde. Ce soir-là, Conan Doyle était également présent. L’éditeur propose aux deux écrivains de lui soumettre une histoire…Nos auteurs mettent au monde deux grandes figures parcourant le brouillard victorien, grâce à cette soirée : Dorian Gray et Sherlock Holmes.

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