« Kiosque » de Jean Rouaud.

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Pilleur d’huîtres, mousse ou détective, il y a toujours une vie avant celle d’écrivain. Jean Rouaud, lui, fut kiosquier avant de recevoir le prix Goncourt en 1990 pour Les Champs d’honneur (éd. de Minuit). Dans Kiosque, il fait défiler la « galerie magnifique » de ses clients et amis qui se pressaient ou s’attardaient devant son « théâtricule » un peu futuriste de la rue de Flandres, dans le 19e arrondissement de Paris, dont « l’habitacle relevait de la capsule spatiale, l’apesanteur en moins ».

Il y avait P., son collègue anarchiste, qui mettait bien en vue Le Monde libertaire, et qui lui apprit aussi, en bon professionnel, à faire correctement les additions des invendus. Il y avait celui qu’ils appelaient Chirac, un sans-logis qui distribuait tous les tracts possibles et imaginables pour tenter d’obtenir les faveurs du maire de Paris et un logement. Il y avait encore un vieux Juif polonais, ancien résistant qui ressemblait à Chagall, et ce fan d’Elvis Presley flottant dans son cuir noir, un accroche-cœur sur le front… Chacun discutait des actualités du jour, pyramide du Louvre ou têtes couronnées, et tous ensemble ils composaient une petite « agora » fraternelle : « Comme je leur dois à tousComme ils m’ont aidé à me concilier le monde… »

Pour celui qui débarquait de sa Loire-Atlantique d’enfance, avait vaguement été journaliste à Presse-Océan et voulait devenir écrivain, la partie n’était pas gagnée. Lors de ses sept ans de réflexion quotidienne, il s’agrégeait à six heures du matin aux « colonnes de l’aube » du métro, noyé dans cette foule ensommeillée qui « se mettait en branle pour faire tourner la grande machine du monde ». Toutes les parcelles d’existence, les silhouettes, les « déferlantes de vie », il les consigna sous la forme de haïkus sur un carnet Rhodia : « Femme en boubou/Malhabile/Sur ses talons »« Il était à la première/De la jeune Maria Callas/Dans les arènes de Vérone. » Trois lignes qui suffisent à faire revivre aujourd’hui ses clients — retraités, passants sans souci ou habitués pressés —, qui venaient jadis se nourrir des nouvelles du jour. Le soir, Jean Rouaud lisait et écrivait sur un jeune homme mort à 21 ans, en 1916. Un jeune homme mort au champ d’honneur, dont ceux du kiosque l’ont aidé à comprendre et ­saisir l’humanité.

 

| Ed. Grasset, 286 p., 19 €.

Un article Télérama.

2 réflexions sur “« Kiosque » de Jean Rouaud.

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