« Ames », histoire de la souffrance. Tome I. Par Tristan Garcia.

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Collection Blanche, Gallimard
Parution : 10-01-2019
Tristan Garcia.

3 réflexions sur “« Ames », histoire de la souffrance. Tome I. Par Tristan Garcia.

  1. Au levé d’une marche de nuit sans éclat j’ai l’amadou apporté…
    N-L

    LA MARCHE A L’AMOUR

    Amour
    Tu as les yeux pers des champs de rosées tu as des yeux d’aventure et d’années-lumière la douceur du fond des brises au mois de mai dans les accompagnements de ma vie en friche
    avec cette chaleur d’oiseau à ton corps craintif moi qui suis charpente et beaucoup de fardoches moi je fonce à vive allure et entêté d’avenir la tête en bas comme un
    bison dans son destin la blancheur des nénuphars s’élève jusqu’à ton cou pour la conjuration de mes manitous maléfiques moi qui ai des yeux où ciel et mer
    s’influencent pour la réverbération de ta mort lointaine avec cette tache errante de chevreuil que tu as

    tu viendras tout ensoleillée d’existence

    la bouche envahie par la fraîcheur des herbes

    le corps mûri par les jardins oubliés

    où tes seins sont devenus des envoûtements

    tu te lèves, tu es l’aube dans mes bras

    où tu changes comme les saisons

    je te prendrai marcheur d’un pays d’haleine

    à bout de misères et à bout de démesures

    je veux te faire aimer la vie notre vie

    t’aimer fou de racines à feuilles et grave

    de jour en jour à travers nuits et gués

    de moellons nos vertus silencieuses

    je finirai bien par te rencontrer quelque part

    bon dieu !

    et contre tout ce qui me rend absent et douloureux

    par le mince regard qui me reste au fond du froid

    j’affirme ô mon amour que tu existes

    je corrige notre vie

    nous n’irons plus mourir de langueur à des milles de distance dans nos rêves bourrasques des filets de sang dans la soif craquelée de nos lèvres les épaules
    baignées de vols de mouettes non

    j’irai te chercher nous vivrons sur la terre la détresse n’est pas incurable qui fait de moi une épave de dérision, un ballon d’indécence un pitre aux larmes
    d’étincelles et de lésions profondes frappe l’air et le feu de mes soifs coule-moi dans tes mains de ciel de soie la tête la première pour ne plus revenir si ce n’est pour
    remonter debout à ton flanc nouveau venu de l’amour du monde constelle-moi de ton corps de voie lactée même si j’ai fait de ma vie dans un plongeon une sorte de marais, une
    espèce de rage noire si je fus cabotin, concasseur de désespoir j’ai quand même idée farouche de t’aimer pour ta pureté de t’aimer pour une tendresse que je n’ai pas
    connue

    dans les giboulées d’étoiles de mon ciel

    l’éclair s’épanouit dans ma chair

    je passe les poings durs au vent

    j’ai un cœur de mille chevaux-vapeur

    j’ai un cœur comme la flamme d’une chandelle

    toi tu as la tête d’abîme douce n’est-ce pas la nuit de saule dans tes cheveux un visage enneigé de hasards et de fruits un regard entretenu de sources cachées et mille
    chants d’insectes dans tes veines et mille pluies de pétales dans tes caresses

    tu es mon amour

    ma clameur mon bramement

    tu es mon amour ma ceinture fléchée d’univers

    ma danse carrée des quatre coins d’horizon

    le rouet des écheveaux de mon espoir

    tu es ma réconciliation batailleuse

    mon murmure de jours à mes cils d’abeille

    mon eau bleue de fenêtre

    dans les hauts vols de buildings

    mon amour

    de fontaines de haies de ronds-points de fleurs

    tu es ma chance ouverte et mon encerclement

    à cause de toi

    mon courage est un sapin toujours vert

    et j’ai du chiendent d’achigan plein l’âme

    tu es belle de tout l’avenir épargné

    d’une frêle beauté soleilleuse contre l’ombre

    ouvre-moi tes bras que j’entre au port

    et mon corps d’amoureux viendra rouler

    sur les talus du mont
    Royal

    orignal, quand tu brames orignal

    coule-moi dans ta palinte osseuse

    fais-moi passer tout cabré tout empanaché

    dans ton appel et ta détermination

    Montréal est grand comme un désordre universel tu es assise quelque part avec l’ombre et ton cœur ton regard vient luire sur le sommeil des colombes fille dont le visage est ma
    route aux réverbères

    quand je plonge dans les nuits de sources

    si jamais je te rencontre fille

    après les femmes de la soif glacée

    je pleurerai te consolerai

    de tes jours sans pluies et sans quenouilles

    des circonstances de l’amour dénoué

    j’allumerai chez toi les phares de la douceur

    nous nous reposerons dans la lumière

    de toutes les mers en fleurs de manne

    puis je jetterai dans ton corps le vent de mon sang

    tu seras heureuse fille heureuse

    d’être la femme que tu es dans mes bras

    le monde entier sera changé en toi et moi

    la marche à l’amour s’ébruite en un voilier de pas voletant par les lacs de portage mes absolus poings ah violence de délices et d’aval

    j’aime

    que j’aime

    que tu t’avances

    ma ravie frileuse aux pieds nus sur les frimas de l’aube par ce temps profus d’épilobes en beauté sur ces grèves où l’été

    pleuvent en longues flammèches les cris des pluviers harmonica du monde lorsque tu passes et cèdes ton corps tiède de pruche à mes bras pagayeurs lorsque nous gisons
    fleurant la lumière incendiée et qu’en tangage de moisson ourlée de brises je me déploie sur ta fraîche chaleur de cigale je roule en toi

    tous les saguenays d’eau noire de ma vie je fais naître en toi les frénésies de frayères au fond du cœur d’outaouais

    puis le cri de l’engoulevent vient s’abattre dans ta gorj

    terre meuble de l’amour ton corps

    se soulève en tiges pêle-mêle

    je suis au centre du monde tel qu’il gronde en moi

    avec la rumeur de mon âme dans tous les coins

    je vais jusqu’au bout des comètes de mon sang

    haletant

    harcelé de néant

    et dynamité de petites apocalypses

    les deux mains dans les furies dans les féeries

    ô mains

    ô poings

    comme des cogneurs de folles tendresses

    mais que tu m’aimes et si tu m’aimes

    s’exhalera le froid natal de mes poumons

    le sang tournera ô grand cirque

    je sais que tout amour

    sera retourné comme un jardin détruit

    qu’importe je serai toujours si je suis seul

    cet homme de lisière à bramer ton nom

    eperdument malheureux parmi les pluies de trèfles

    mon amour ô ma plainte

    de merle-chat dans la nuit buissonneuse

    ô fou feu froid de la neige

    beau sexe léger ô ma neige

    mon amour d’éclairs lapidée

    morte

    dans le froid des plus lointaines flammes

    puis les années m’emportent sens dessus dessous je m’en vais en délabre au bout de mon rouleau des voix murmurent les récits de ton domaine à part moi je me parle que
    vais-je devenir dans ma force fracassée ma force noire du bout de mes montagnes

    pour te voir à jamais je déporte mon regard

    je me tiens aux écoutes des sirènes

    dans la longue nuit effilée du clocher de
    Saintjacques

    et parmi ces bouts de temps qui halètent

    me voici de nouveau campé dans ta légende

    tes grands yeux qui voient beaucoup de cortèges

    les chevaux de bois de tes rires

    tes yeux de paille et d’or

    seront toujours au fond de mon cœur

    et ils traverseront les siècles

    je marche à toi, je titube à toi, je meurs de toi

    lentement je m’affale de tout mon long dans l’âme

    je marche à toi, je titube à toi, je bois

    à la gourde vide du sens de la vie

    à ces pas semés dans les rues sans nord ni sud

    à ces taloches de vent sans queue et sans tête

    je n’ai plus de visage pour l’amour

    je n’ai plus de visage pour rien de rien

    parfois je m’assois par pitié de moi

    j’ouvre mes bras à la croix des sommeils

    mon corps est un dernier réseau de tics amoureux

    avec à mes doigts les ficelles des souvenirs perdus

    je n’attends pas à demain je t’attends

    je n’attends pas la fin du monde je t’attends

    dégagé de la fausse auréole de ma vie

    Gaston Miron

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