Lettres de guerre de Jacques Vaché.


« Le plus grand écrivain surréaliste est mort à 24 ans. Il n’a jamais rien écrit. Il s’appelait Jacques Vaché » : c’est par cette formule lapidaire d’un professeur de lettres, entamant un cours sur le surréalisme, que j’ai pour la première fois entendu parler de Vaché, il y a quarante ans. À l’époque, on ne trouvait de lui qu’une mince plaquette – 80 pages – contenant quinze lettres, adressées essentiellement à Breton, un poème, une brève nouvelle, et quatre textes de Breton. Éditée par Eric Losfeld au « Terrain Vague » en 1970, elle reprenait les Lettres de guerre publiées par André Breton (« Au Sans Pareil ») dès 1923.

Depuis ont été mises au jour des lettres à d’autres destinataires mais aucune édition n’est aussi complète que celle qui paraît aujourd’hui chez Gallimard : elle comprend 158 lettres, classées par ordre chronologique. Choix qui a le mérite de révéler un Jacques Vaché plus complexe – et, paradoxalement, plus simple – que l’image qu’en donnaient ses lettres à ses amis écrivains. Plus simple en ce qu’il est un poilu comme les autres, qui écrit à ses parents et leur donne des nouvelles du front, et plus complexe en ce sens que le Vaché inspirateur des surréalistes semble un Vaché en partie inventé et mis en scène, très consciemment, par lui-même.

Le mythe Jacques Vaché est né en 1923, quand Breton publia ses « Lettres de guerre», et lui consacra, l’année suivante, deux articles des Pas perdus, premier recueil de ses textes surréalistes : « Jacques Vaché » et, surtout, « La Confession dédaigneuse », dans laquelle il raconte la fameuse représentation des Mamelles de Tirésias, le 24 juin 1917 : Vaché y serait arrivé armé d’un revolver destiné à tirer sur le public, afin de protester contre la pièce d’Apollinaire. Dans ce texte, Breton évoque aussi un suicide à l’opium, une thèse qui semble écartée aujourd’hui, où l’on parle simplement de mort par overdose. Mais la légende Vaché est plus importante que sa réalité, et le suicide supposé par Breton est plus grandiose qu’une erreur de dosage.

Jacques Vaché, né à Nantes en 1895, fils d’officier, lycéen indocile, fonde, dès 1911, le groupe des « Sârs », jeunes gens passionnés d’art et de littérature. Il suit aussi des cours à l’École des Beaux-Arts et rien ne dit, s’il avait vécu plus longtemps, qu’il n’aurait pas été peintre plutôt qu’écrivain. Car il ne croyait pas à la littérature ; il ne croyait pas à grand’chose, d’ailleurs, et son admiration allait à Jarry, et à son humour – que lui appelait « umour » – et au Lafcadio des Caves du Vatican, théoricien et praticien des actes gratuits.

En décembre 1914, il est mobilisé. Il passera un certain temps sur le front, dont la plus grande partie comme interprète auprès des troupes britanniques. Blessé en septembre 1915, il est hospitalisé à Nantes, et l’Histoire se met en marche, car, à l’hôpital, il fait la connaissance d’André Breton, qui y fait office d’infirmier. Breton, immédiatement, est fasciné par ce dandy « passé maître dans l’art d’attacher très peu d’importance à toutes choses », et qui accumule, d’un trait aiguisé, les esquisses d’un portrait de Lafcadio. À sa sortie de l’hôpital, Vaché, versé dans le service auxiliaire, reste quelques semaines à Nantes, où Breton le fréquentera régulièrement. Puis c’est le retour au front, et les deux amis ne se reverront plus que cinq ou six fois, lors de permissions de Vaché à Paris, et s’écriront quelques lettres. Mais cette amitié brève a eu pour Breton une telle importance, les lettres de Vaché ont représenté pour lui un tel manifeste existentiel que le surréalisme de Breton en est issu.

L’édition intégrale des Lettres de guerre donne de Jacques Vaché, je l’ai dit, une image plus complète que ses seules lettres à Breton. Elles ressemblent, par bien des aspects, aux lettres du front traditionnelles qu’un soldat envoie à ses proches : Vaché écrit à son père, à qui il décrit sans fard la réalité atroce des tranchées ; à sa mère, souvent sollicitée pour qu’elle lui envoie de l’argent, ou des gâteaux, ou divers objets d’usage. Il exprime envers elle une tendresse assez pudique qui semble contredire la vision de Breton, selon laquelle il n’écrivait à Marie Vaché que pour lui soutirer de l’argent.

Il écrit aussi à Jeanne Derrien, sa « marraine de guerre », qui a son âge, et qui est peut-être amoureuse de lui. Les lettres qu’il lui adresse sont très personnelles. Il ne lui cache rien des horreurs de la guerre, décrite avec le style inimitable, haché, truffé de tirets, qui est sa marque de fabrique : « – Des casernes – des grandes cours carrées où sonne quelque clairon – Des trains – wagons à bestiaux – poussière – des tranchées – des trous, des bosses – des mouches – du bruit – des odeurs horribles des trous encore – des fils de fer – de la terre dans le cou – Une énorme chaleur qui tombe d’aplomb sur le crâne – Des nuits prodigieuses – pleines de fusées et d’étoiles, ponctuées d’éclatements divers – grouillantes d’ombres suspectes et de rats familiers mangeurs de cadavres – Du bruit encore, des explosions stupéfiantes, des hurlements ignobles – un lit (un lit !) – et puis la vie de bohème – le front encore – des commandements à la prussienne… » Souvent, ses lettres sont illustrées de croquis, scènes de bataille ou portraits d’officiers anglais.

C’est à Jeanne Derrien qu’il écrit « – En somme j’ai à peu près ce que je rêvais – la guerre vue par un amateur curieux et qui tient absolument à n’y jouer aucun rôle actif – j’entends absorbant – ». L’autoportrait est saisissant. Un dandy, un dandy détaché de tout : c’est l’image que Vaché voulait donner de lui-même, la posture qu’il avait choisie. Un jour, il se dessinera en « dandy au browning ». Chez lui, l’attitude est essentielle.

On comprend que ses lettres à Breton aient marqué ce dernier : elles constituent une sorte d’art poétique qui sera à l’origine du surréalisme, en même temps qu’elles sont un art de vivre. Il y définit l’ « umour » : « l’umour dérive trop d’une sensation pour ne pas être très difficilement exprimable – Je crois que c’est une sensation – J’allais presque dire un SENS – aussi – de l’inutilité théâtrale (et sans joie) de tout quant on sait ».

Cette lettre (datée du 29 avril 1917) est fondatrice, comme le sera celle du 18 août de la même année : « – L’ART n’existe pas, sans doute – Il est donc inutile d’en chanter – pourtant ! on fait de l’art – parce que c’est comme cela et non autrement – Well – que voulez-vous y faire ? » ou celle du 9 mai 1918 : « – Décidément je suis très loin d’une foule de gens littéraires – même de Rimbaud, je crains, cher ami – L’ART EST UNE SOTTISE – Presque rien n’est une sottise -– l’art doit être une chose drôle et un peu assommante – c’est tout – Max Jacob -– très rarement – pourrait être un UMOREU – mais voilà, n’est-ce pas, il a fini par se prendre au sérieux lui-même, ce qui, est une curieuse intoxication – Et puis – produire ? »

Vaché appréciait peu Rimbaud. C’est pourtant à une « Illumination » que fait penser sa magnifique lettre du 14 novembre 1918. Il faudrait la citer entièrement. « – Je serai aussi trappeur, ou voleur, ou chercheur, ou mineur, ou sondeur – Bar de l’Arizona (Whisky Gin and mixed ?), et belles forêts exploitables, et vous savez ces belles culottes de cheval à pistolet-mitrailleuse, avec étant bien rasé, et de si belles mains à solitaire. Tout ça finira par un incendie, je vous dis, ou dans un salon, richesse faite. – Well. – »

Les lettres de Vaché à Breton sont porteuses de lumière, et d’une vision unique et neuve, autant que la fameuse « Lettre du voyant » adressée par Rimbaud à Georges Izambard. Breton ne cessera de faire allusion à Vaché. Il le cite dans son Anthologie de l’humour noir, il l’évoque longuement dans ses entretiens radiophoniques de 1952.

Et il lui consacre un des plus beaux morceaux de prose qu’il ait écrits : « J’ai connu un homme plus beau qu’un mirliton. Il écrivait des lettres aussi sérieuses que les Gaulois. Nous sommes au XXe siècle (de l’ère chrétienne) et les amorces partent sous les talons d’enfants. Il y a des fleurs qui éclosent spécialement pour les articles nécrologiques dans les encriers. Cet homme fut mon ami. »

Jacques Vaché, c’est vrai, était sans doute, comme le disait mon professeur, le plus grand écrivain surréaliste. Mais il est faux d’affirmer qu’il n’a « rien écrit » : ses Lettres de guerre sont une oeuvre à part entière, et « BLANCHE ACÉTYLÈNE ! », son poème – le seul ? – daté du 26 novembre 1918, pourrait bien être le premier exemple d’écriture automatique, et un manifeste en action aussi essentiel pour le mouvement que les textes de Breton.

 

Un article de Christophe Mercier pour Les lettres Françaises.

Jacques Vaché, Lettres de guerre,
Éditions Gallimard, 2018, 470 pages

3 réflexions sur “Lettres de guerre de Jacques Vaché.

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