Au-dessus de nos toits

Les Toits Rouges/ Marc Chagall

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La brave assurance du ciel

qui ne croit pas en sa nuit

offre son profil le plus avantageux

à la robe blanche enfouie

de l’aube qui n’a d’yeux

que pour sa propre nudité

Et c’est la tragédie éternelle

du triangle amoureux la flamme

qui se rejoue chaque matin

au-dessus de nos toits érigés

sur l’ordre du monde

sur les désordres de l’âme

 

Barbara Auzou

4 réflexions sur “Au-dessus de nos toits

  1. CHAGALL A L’OPÉRA

    I

    Ton âme peut changer comme le fond des mers
    Ton corps démesurer sa force à tes travaux
    L’univers bourdonner de tes astres rivaux
    Peuple de l’avenir parmi tes bras nouveaux
    Toujours tu parleras des enfants qui s’aimèrent

    Archipel archipel une terre qui ploie

    L’arbre est rouge où l’oiseau chante et se désespère

    L’ombre seule au printemps comme une jambe impaire

    Pèse parmi les fleurs
    Daphnis où tu te perds

    Et comme un plomb léger tes pas changent de loi

    Rien ne retombe quand vient le temps solaire
    Le monde est un passage énorme de troupeaux
    Un établi dansant où bouclent les copeaux
    Et toute chose est peinte et les prës ët la peau
    La couleur et le sang ne songent qu’a se plaire

    Quand le geste est un rire et vivre floraison
    Le iour des jeunes gens flambe comme un phosphore
    Tous les jeux que l’on joue ont des formes d’amphore
    Et
    Chloé ne sait pas pourquoi
    Daphnis est fort
    L’innocence du feu parfume la saison

    Ah prolonge un instant l’ignorance parfaite
    Couple qui n’entends point dans ta bouche formé

    Le mot d’or déjà mûr de l’aimée à l’aimé
    Et dans une île au loin regarde la fumée
    Prophète parafant le rêve que vous faites

    Maladroits merveilleux l’un l’autre un seul instant
    Sur le rivage bleu du matin de vous-mêmes
    Tout conspire à donner une rime au poème
    Car votre lèvre est ronde et va dire je t’aime
    Arrêtez-vous au bord de ce qui vous attend

    Au solstice d’été l’heure d’oaristys

    Un grand soleil sauvage aux doigts de foin coupé

    Va bondir immobile et pareil à l’épée

    En deux égales parts également frapper

    La fille et le garçon d’une même justice

    Apocalypse du bonheur ô bienvenue
    Le chant perpétuel s’élève et se sépare
    Manteau sanglant et pur en deux égales parts
    Que dieu puissant
    Chagall à ce siècle compare
    Maculés du vin noir d’un
    Samos inconnu

    II

    Il y a deux thèmes dans les toiles de
    Chagall qui reviennent
    Souvent comme si rien de rien ne pouvait s’entendre sans eux
    En premier lieu quelque part dans un coin ce sont les amoureux

    Elle en robe de mariée ou nue il faut que lui la tienne
    N’importe dans le ciel une barque ou la rue ah seulement

    Qu’il la tienne ou sans cela qui pourrait comprendre un pot de fleurs

    Ou quoi que ce soit qui satisfait l’artiste ordinairement
    Et le second thème est celui du temps qu’on ne voit pas comment

    On pourrait figurer sinon par un balancier battant l’heure

    Et l’horloge est toujours la même à
    Vitebsk à
    Vence à
    Paris
    Je veux dire que de même qu’une lampe sur la fenêtre
    N’est qu’un objet s’il n’y a point dans un creux de l’ombre deux
    êtres

    Pour expliquer le monde et l’on peut se passer de
    Jésus-Christ
    A la rigueur mais pas de ces deux-là couchés sur leur nuage
    De même il faut la pendule à colonnettes dans le tableau
    Pour mesurer le temps qui passe
    Ou ce serait vraiment

    dommage

    Mais ceci ne serait plus de la peinture à peine une image
    D’Épinal puisque le temps n’y coulerait pas comme de l’eau

    Marc
    Chagall voit d’un seul coup les amoureux et le reste des
    roses
    Parce que tandis qu’ils sont couchés ensemble ou plutôt nichés
    Ensemble ou perchés ensemble ou pour mieux dire ensemble branchés

    Parfois dans le boîtier de la pendule où leur reflet se pose
    Avec le tic-tac de ce qui se passe isolés dans leurs bras
    Ils sont tout autour la

    Ils sont comme une île dans la mer où viennent mourir les vagues

    Joliment tout autour la mer et ses poissons en fait de draps
    Mais écoutez battre le temps
    Au contraire d’à l’Opéra
    Daphnis et
    Chloé ces amants-ci le temps les tient dans sa bague

    Entre la naissance et l’enterrement tout a le mouvement
    Du balancier dans son boîtier vitré tout sur soi-même oscille
    La vie a des saisons comme les yeux des battements de cils
    Ce peintre peint le temps qui bat dans la pendule des amants 11 est le seul pour qui le temps se soit fait objet de peinture
    Car je n’en vois pas d’autre pour ma part même à l’Académie
    Et c’est il faut en convenir une singulière aventure
    Comme être la roue à la fois et le cocher de la voiture À la fois de subir le temps et de le peindre mes amis

    Et puis le temps il a bon dos
    Explique-t-il que ce bonhomme
    Avec sa canne sur les toits s’en aille ainsi se promener
    Ou que votre tête s’envole et cela sans vous étonner
    Qu’on ait deux visages se voit sans qu’on vous montre chez
    Barnum

    Certes tout cela ne va pas sans troubler les gens plus ou moins

    Habitués que les objets un par un occupent leur place

    La pomme sur le compotier les pieds par terre et qu’on ait soin

    De montrer par la perspective ou s’ils sont près ou s’ils sont loin

    Comme depuis toujours n’est-ce pas nous les voyons dans les glaces

    Et quand la noce dans la rue avance avec un violon
    Est-ce que le porteur d’eau cesse d’équilibrer sa palanche
    Qui pourrait bien s’imaginer une neige autrement que blanche
    Et le sable alors serait-il le sable s’il n’était pas blond
    Peut-être qu’il en est ainsi mais dites-moi le temps qui passe
    Est-il jaune ou vert ou tient-il forcément la faux à la main
    Car ce peintre qui peint le temps à la fois doit peindre l’espace
    Un tableau c’est une mémoire et que voulez-vous qu’on y fasse
    Chaque jour y bouscule tout pour faire place au lendemain

    On l’a bien vu le
    Louvre est trop petit pour que
    Chagall s’y loge
    Ici les plafonds ne sont faits que pour la couronne des
    Rois
    Or cet homme est une forêt
    Tous les palais lui sont étroits
    Comme doit douloureusement au temps être étroite l’horloge
    Comme dans son cœur on porte douloureusement son pays
    Avec ces inoubliables détails oubliés qui vous blessent
    Et soudain vous sentez en vous quelque chose qui n’obéit
    Plus
    Est-ce l’âme
    II suffit d’un parfum qu’elle soit éblouie
    II suffit d’une petite maison bleue et basse ô faiblesse

    III

    Quel désordre il y a dans tout ce que l’on voit

    Il pousse dans les champs des fleurs qui n’ont rien à y faire

    Et
    Chagall dit sur tous les tons qu’il n’est pas mais là pas

    Du tout réaliste et sans doute

    On peut facilement le lui concéder

    Mais pourtant
    Marc si tu permets cette familiarité poétique
    Laisse-moi te dire que c’est la réalité que je trouve admirable chez toi

    Breughel du vingtième siècle
    Et ce n’est point par hasard qu’Ambroise
    Vollard qui était
    Un homme bizarre et malin t’a demandé
    D’illustrer les
    Fables de
    La
    Fontaine
    Ton œuvre est une grande fable et l’on sait bien
    Que sans la réalité jamais les renards
    Ne parleraient aux corbeaux dans les arbres

    Quel désordre il y a dans tout ce que l’on voit
    Rivalise si tu peux avec ce désordre des choses
    Avec les morceaux de verre brillant dans la poubelle univers
    La paille dans les cheveux de qui dormit contre une meule
    L’homme déjà sait imiter les étoiles filantes
    Mais le plus difficile est une histoire de tous les jours
    Comme ce paysage à la fenêtre ou ce grand bouquet de muguets

    Tu racontes toujours la fable de toi-même

    Et tu peux bien prendre une tête de cheval ou de bœuf

    Tu seras toujours la fable de toi-même ah

    Quel désordre il y a dans tout ce que l’on voit

    C’est un ordre déjà de montrer le désordre

    La fable a beau feindre de tout inventer

    S’il n’y avait pas de palissade à côté de la maison grise

    L’aurait-elle ou la lampe sur la table

    Qui éclaire le
    Smolenskïï
    Viestnik imaginée

    Bien sûr l’homme toujours s’efforce de corriger la nature
    Et c’est le propre de cet art que nous appelons la peinture
    Le peintre a son désordre à lui comme son ordre un jardinier
    C’est quand il invente qu’il copie

    Nous sommes arrivés à l’époque où l’on ne fait plus rien sans excuses

    Même un petit cheval ou de jolis bouquets

    Quel désordre il y a dans tout ce que l’on dit
    N’empêche qu’on aperçoit toujours dans le fond les oignons d’or

    Et les toits verts de
    Vitebsk

    Même quand le tableau représente
    Paris

    Ô fable ô grande femme au-dessus de la ville

    Rivalise si tu peux avec la nature et toi-même

    Et même le cheval et le bœuf te ressemblent car au fond

    Ce sont des portraits que tu peins

    Des portraits ressemblants de toi-même

    Tu es là comme autrefois c’était la coutume

    Devant une adoration des bergers le martyre d’une
    Sainte

    Ou la crucifixion

    D’agenouiller les donateurs

    Chagall ô
    Donateur qui n’as point épargné

    Le lait de la vache et le vin de la vigne

    Et quand nous sommes arrivés chez toi les servantes

    Nous ont doucement lavé les pieds de leurs cheveux épars

    Ayant d’avance mis le linge frais au grand lit à courtines

    Où nous allons rêver la nuit comme en plein jour

    Chagall ô
    Donateur qui ne comptes point la monnaie

    Louis Aragon

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