Magie quotidienne / Lucien Becker

Entre le jour et la nuit il y a l’épaisseur d’un carreau dans lequel la lumière se dresse comme autant de hautes fougères.

Au ras du sol, les feuilles les plus lisses se préparent à recevoir le soleil qui va passer de l’une à l’autre en allumant les fanaux de la rosée.

Les sources se contractent de tout leur ventre

à mesure que le matin marche sur elles

et les herbes fumantes d’aube se séparent

pour mieux sentir le poids de chaque éclat de clarté.

Soudain les oiseaux font une pause

parce que leur cœur bat plus fort que leur chant,

les trains sortent de la nuit

comme de la plus grande gare du monde.

Et c’est le jour porté de hauteur en hauteur, renversé dans les lits de la verdure.
Le monde est enfin clair comme une goutte où la lumière tombe, frappée de vertige.

La campagne s’abandonne au premier ruisseau venu.
C’est contre ses berges, c’est par-dessus son eau qu’elle arrondit sa pleine poitrine d’herbes, c’est en lui qu’elle se sent la plus nue.

On passerait sa vie à rester immobile

loin des villages caillés, loin des routes trop sûres,

avec la respiration du jour sur le visage,

avec le bleu du ciel dans la bouche entr’ouverte.

On voudrait mourir ici

avec le soleil soudé aux yeux comme une applique, avec la tête prise dans la grande maille de l’espace, avec au cou le collier des moissons.

Mais je reste tout entier dans la pierre que le silence a jetée du haut du monde, retenu seulement par le fil que mon cœur tend à mon poignet.

4 réflexions sur “Magie quotidienne / Lucien Becker

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