Jacques Roubaud. Je suis un crabe ponctuel.

jacques roubaud

Je suis un crabe ponctuel

. Anthologie personnelle 1967-2014

Collection Poésie/ Gallimard (n° 516), Gallimard
Parution : 22-04-2016

La poésie.

le monde 2, 29 octobre 2005
« les facéties de l’homme au pardessus gris »
Gilbert GARCIN, étonnant photographe.

la poésie

S’il faut fasciner les foules

et forger les fruits du semblable

en creusant au fer encore chaud

sa fosse

comme on se défait

comme on se défausse

comme on tire un trait

sur les choses vertes et le palpable,

sans fin je reste l’informulée,

la matière anonyme et dense,

le trou noir où les étoiles grandissent

sans être vues et puis s’entassent,

l’espace amoindri des fleurs qui s’exaspèrent en silence

du beau douloureux que l’on tue,

du sombre illusoire que l’on tisse.

 

Et c’est pourtant encore consentante que je glisse

sur ce complément d’âme dont la main ouvrière

plante la vie vraie au matin clair

et à l’abeille rassurante de vos tasses.

 

 

Barbara Auzou.

Le vieil homme et son potager. Récit photographique d’Olivier Le Brun.

le vieil homme et son potager1

Olivier Le Brun photographies et textes

24 € • 24 x 17 cm • 96 pages • isbn 9782359840933 • avril 2018 • collection L’œil voyage

« C’était un bel été, comme c’est l’habitude dans l’Ouest canadien, au bord du lac Okanagan. J’entrepris de photographier mon père dans son quotidien. Nous étions en 1997, il avait 92 ans. »

Ainsi commence le récit photographique d’Olivier Le Brun réalisé le temps d’une saison dans une nature à la fois ingrate et généreuse. La simplicité lumineuse du propos, l’économie des moyens choisis et la qualité des images imprègnent le lecteur tout au long du récit. Un lien intense à la terre, à la nature et à la nourriture qu’elles nous offrent se lit alors de manière implicite.

Parfois danse, injonction ou repos, parfois corps à corps avec la nature, les gestes du vieil homme dans son potager s’égrènent en 71 photographies en noir et blanc qui se répondent ou s’enchaînent pour former un corpus placé sous le signe de la lumière de l’été et d’une terre familière.

Tout à la fois parcours de vie, regard sur la nature et questionnement sur le temps, ce livre rassemble aussi les éléments d’un rêve : vivre en autarcie dans un espace dont on ne voit pas les limites, tout en atteignant, en fin de vie, une forme de sagesse.

Extrait.

Capture

Capture2

Silences alternés.

voilier

La lumière patiemment

nous a rejoints

dans les silences alternés

de ses jambes de bateau échoué

au bastingage d’un temps enfreint.

Te nommer.

Et demain prendre le large.

Boire le sel dans des gobelets ivres

sur une table de bois flotté et d’ambre.

Prolonger nos mains sages et excessives

au parquet et à l’horizon d’un nuage qui ment.

Caresser la vague de la voie effacée.

Lui offrir le ressac de nos genoux qui tremblent.

 

Barbara Auzou.

 

Dernier séjour.

dernier séjour

Je t’offre mon visage de défunte

fondu à la cire de l’été trop lourd

et j’ouvre mes vieilles tombes sans crainte

pour te faire le chemin de cailloux qui roulent à nos pieds

et à nos talons fendus de complaintes.

Nous nous en remettrons confiants au vent et à son ire.

Nos yeux trop grands quitteront le moule ancien pour bâtir

à la pierre et à la main le dernier séjour

contre la paume de l’arbre et sur une épaule de mer.

 

Barbara Auzou.

 

Les Entretiens de Bernard Noel.

Les éditions L’Amourier publient les entretiens que Bernard Noël a accordés à Alain Veinstein, sur France Culture, dans Les Nuits magnétiquesLa Radio dans les yeuxSurpris par la NuitDu jour au lendemain, soit une bonne vingtaine d’émissions diffusées entre 1979 et 2014, qui permettent de revenir sur l’ensemble de l’œuvre de Bernard Noël, dont les Œuvres (complètes) sont précisément en cours d’édition, depuis 2010, chez P.O.L. Quatre volumineux volumes ont pour l’instant paru : Les Plumes d’ErosL’Outrage aux motsLa Place de l’autreLa Comédie intime ; l’équivalent d’environ 2500 pages ; mais le tout serait de savoir si les lecteurs veulent bien s’embarquer…

« Notre époque est en crise parce que les hommes voudraient aller vers le sens, mais leur appartenance au corps économique ne les porte que vers la consommation, qui est pure mortalité », disait Bernard Noël dans son brûlot  La Castration mentale, qu’on peut lire aujourd’hui dans le volume de  L’Outrage aux mots. Pascal Quignard dirait que le lecteur a disparu – et ce, par définition, car il est précisément « cette défection qui préside à l’échange, il est cette disparition », écrivait-il lui-même dans son récit Le lecteur, qu’il avait publié chez Gallimard en 1976. Mais… comment dire : est-ce que « j’écris pour cesser d’écrire ? » se demandait Bernard Noël lui-même, un an plus tard, le 19 octobre 1977, quand il commençait à écrire ce qui fut finalement son premier monologue extérieur, qu’il publia sous ce titre du « 19 octobre 1977 », en 1979, dans la collection « Textes » des éditions Flammarion, et qui figure aujourd’hui dans le volume 1 des Œuvres (Les Plumes d’Eros).

Et qu’est-ce que le monologue extérieur ? C’est ce que Bernard Noël aura fini par trouver dans son patient travail de langage et de pensée, depuis le récit  Les Premiers mots  (1973), en passant par  Le Syndrome de Gramsci  (1994), La Maladie de la chair  (1995),  La Langue d’Anna  (2001), mais aussi  Le Mal de l’espèce,  Les têtes d’iljetu,  Le Mal de l‘intime  et  Monologue du nous, tous rassemblés aujourd’hui dans le volume  La Comédie intime, où dedans et dehors se parlent l’un dans l’autre, l’un par l’autre… Le Syndrome de Gramsci : « J’appelle syndrome de Gramsci  la première manifestation d’un cancer de la langue généralement dissimulé sous la dénomination de  trou de mémoire », dit le narrateur de ce récit ; et c’est précisément ce qui lui est arrivé quand, soudain, alors qu’il parlait posément avec son ami P., « le cours naturel de la phrase s’est trouvé coupé net par l’impossibilité de poursuivre ce qui, pourtant, impliquait déjà l’existence de la suite (…) Et le comble, voyez-vous, c’est que le manque, que le trou, que la chute ont eu pour raison la brusque absence dans ma mémoire du nom de Gramsci », raconte-t-il (désespéré). Car Gramsci était ce nom depuis toujours fraternel : « Il est impensable pour moi, en vérité incroyable, de ne pouvoir le prononcer aussi spontanément que mon propre nom ! » s’exclame-t-il. C’était déjà la maladie de la chair et la maladie du sens ; la maladie de toute une époque plongée dans un oubli plus profond qu’une simple amnésie, et qui n’en est pas moins intime. C’est la disparition, la perte – de quoi ? Du corps de l’homme.

Extraits du corps : c’est quasiment le premier livre de Bernard Noël, qu’il écrit en 1956, et qui aurait pu être le dernier, à une époque où corps et langue subissaient, en France, tant d’agressions (la guerre d’Algérie, les ratonnades, le racisme, la torture). Bernard Noël a été obsédé par la guerre d’Algérie, qui est à l’origine d’un texte qu’il commence en 1958 et qu’il terminera en 1969 seulement : Le Château de Cène, qui devait être son premier roman, qu’il a écrit en levant sa propre censure (il avait alors complètement cessé d’écrire), avant d’être censuré pour de bon… En effet, Bernard Noël est le dernier (avec André Hardellet) à avoir été jugé en France pour obscénité littéraire sur plainte du Ministère public, et ce en 1973 ! Mais « peut-être faudrait-il créer le mot SENSURE, qui par rapport à l’autre indiquerait la privation de sens et non la privation de parole », dira-t-il dans « défense » du « Château de Cène », puis dans  L’Outrage aux mots. Bernard Noël a fait surgir ce double, ou ce dédoublement, auquel il se tiendra désormais. C’est ce qui fait de lui un écrivain avant tout politique, qui n’a jamais cessé d’ajouter à la poésie, à la littérature, à l’art, la politique, comme le dira un de ses grands lecteurs, Michel Surya, dans son essai  intitulé « Le Polième (Bernard Noël) », publié aux éditions Lignes en 2011.

Le polième, c’est le nom que Surya a trouvé à son tour, par la compression de polis et de poiêsis, pour dire l’art de Bernard Noël, sa politique du poème ; et il est vrai que pour beaucoup Bernard Noël est d’abord poète… Pourtant, plus d’une fois, il s’en est lui-même défendu  – et, comme Georges Bataille, il serait plutôt du côté de la haine de la poésie (pensant lui aussi qu’à la poésie véritable accède seule la haine). De toute façon, chez Bernard Noël, il s’agit moins d’écrire des poèmes, des romans, des récits – des monologues extérieurs – que de chercher la langue du corps, quand tout, en nous, parle plutôt la langue de l’esprit… « Bernard Noël : le corps du verbe », comme l’avait titré le colloque de Cerisy qui lui avait été consacré, en 2006, et dont les actes avaient été publiés ensuite chez ENS Editions, en 2008, sous la direction de Fabio Scotto.

Dans « La Comédie intime », tous les récits sont hantés par le corps, par sa possible disparition : « J’ai peur que ce monde finisse dans les images, et qu’il ne reste à la surface de la Terre qu’un peu de substance trouble où l’on ne distinguera plus le corps de la fumée », lit-on dans « La Langue d’Anna ». Dans « La Maladie de la chair », le narrateur dit que c’est en apprenant à jouir du sexe qu’il a appris à jouir de la mort – « en ce sens qu’au lieu de me précipiter vers la fin, mouvement qui était ma tentation, j’ai découvert à quel point l’art de la chair consiste à savoir durer… oui, à prolonger l’envie de sauter dans l’abîme au lieu de s’y jeter. » Et dans « Le Mal de l’espèce »,   c’est précisément l’art de savoir faire durer qui est « parlé » : « Elle dit : c’est à toi de trouver les gestes adéquats, ceux qui purifient leur acte par le don. » Ou encore : « Je sens que tu sens combien je suis mouillée, là, entre mes cuisses, mais tu ne peux pas deviner ce que je désire (…) : j’ai tellement envie de baiser que je ne suis pas sûre d’avoir envie de toi. »

Un des plus grands livres de Bernard Noël s’intitule « Les peintres du désir », qu’il a publié chez Belfond en 1992. C’est un livre aux antipodes de toute histoire de l’art, dans lequel Bernard Noël parle des tableaux qu’il a vraiment regardés, les yeux dans la couleur, comme il le dira dans un autre de ses grands livres (P.O.L, 2004). C’est un livre écrit dans le plaisir de rencontrer des figures, des formes, des traces (dit-il à Veinstein). On y voit par exemple le corps en gloire de Femme devant un miroir, un tableau du dénommé Christopher Wilhem Eckersberg. C’est la grande histoire de l’œil de Bernard Noël.

Un article de Didier Pinaud pour Les lettres françaises.