Le vieil homme et son potager. Récit photographique d’Olivier Le Brun.

le vieil homme et son potager1

Olivier Le Brun photographies et textes

24 € • 24 x 17 cm • 96 pages • isbn 9782359840933 • avril 2018 • collection L’œil voyage

« C’était un bel été, comme c’est l’habitude dans l’Ouest canadien, au bord du lac Okanagan. J’entrepris de photographier mon père dans son quotidien. Nous étions en 1997, il avait 92 ans. »

Ainsi commence le récit photographique d’Olivier Le Brun réalisé le temps d’une saison dans une nature à la fois ingrate et généreuse. La simplicité lumineuse du propos, l’économie des moyens choisis et la qualité des images imprègnent le lecteur tout au long du récit. Un lien intense à la terre, à la nature et à la nourriture qu’elles nous offrent se lit alors de manière implicite.

Parfois danse, injonction ou repos, parfois corps à corps avec la nature, les gestes du vieil homme dans son potager s’égrènent en 71 photographies en noir et blanc qui se répondent ou s’enchaînent pour former un corpus placé sous le signe de la lumière de l’été et d’une terre familière.

Tout à la fois parcours de vie, regard sur la nature et questionnement sur le temps, ce livre rassemble aussi les éléments d’un rêve : vivre en autarcie dans un espace dont on ne voit pas les limites, tout en atteignant, en fin de vie, une forme de sagesse.

Extrait.

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Les Entretiens de Bernard Noel.

Les éditions L’Amourier publient les entretiens que Bernard Noël a accordés à Alain Veinstein, sur France Culture, dans Les Nuits magnétiquesLa Radio dans les yeuxSurpris par la NuitDu jour au lendemain, soit une bonne vingtaine d’émissions diffusées entre 1979 et 2014, qui permettent de revenir sur l’ensemble de l’œuvre de Bernard Noël, dont les Œuvres (complètes) sont précisément en cours d’édition, depuis 2010, chez P.O.L. Quatre volumineux volumes ont pour l’instant paru : Les Plumes d’ErosL’Outrage aux motsLa Place de l’autreLa Comédie intime ; l’équivalent d’environ 2500 pages ; mais le tout serait de savoir si les lecteurs veulent bien s’embarquer…

« Notre époque est en crise parce que les hommes voudraient aller vers le sens, mais leur appartenance au corps économique ne les porte que vers la consommation, qui est pure mortalité », disait Bernard Noël dans son brûlot  La Castration mentale, qu’on peut lire aujourd’hui dans le volume de  L’Outrage aux mots. Pascal Quignard dirait que le lecteur a disparu – et ce, par définition, car il est précisément « cette défection qui préside à l’échange, il est cette disparition », écrivait-il lui-même dans son récit Le lecteur, qu’il avait publié chez Gallimard en 1976. Mais… comment dire : est-ce que « j’écris pour cesser d’écrire ? » se demandait Bernard Noël lui-même, un an plus tard, le 19 octobre 1977, quand il commençait à écrire ce qui fut finalement son premier monologue extérieur, qu’il publia sous ce titre du « 19 octobre 1977 », en 1979, dans la collection « Textes » des éditions Flammarion, et qui figure aujourd’hui dans le volume 1 des Œuvres (Les Plumes d’Eros).

Et qu’est-ce que le monologue extérieur ? C’est ce que Bernard Noël aura fini par trouver dans son patient travail de langage et de pensée, depuis le récit  Les Premiers mots  (1973), en passant par  Le Syndrome de Gramsci  (1994), La Maladie de la chair  (1995),  La Langue d’Anna  (2001), mais aussi  Le Mal de l’espèce,  Les têtes d’iljetu,  Le Mal de l‘intime  et  Monologue du nous, tous rassemblés aujourd’hui dans le volume  La Comédie intime, où dedans et dehors se parlent l’un dans l’autre, l’un par l’autre… Le Syndrome de Gramsci : « J’appelle syndrome de Gramsci  la première manifestation d’un cancer de la langue généralement dissimulé sous la dénomination de  trou de mémoire », dit le narrateur de ce récit ; et c’est précisément ce qui lui est arrivé quand, soudain, alors qu’il parlait posément avec son ami P., « le cours naturel de la phrase s’est trouvé coupé net par l’impossibilité de poursuivre ce qui, pourtant, impliquait déjà l’existence de la suite (…) Et le comble, voyez-vous, c’est que le manque, que le trou, que la chute ont eu pour raison la brusque absence dans ma mémoire du nom de Gramsci », raconte-t-il (désespéré). Car Gramsci était ce nom depuis toujours fraternel : « Il est impensable pour moi, en vérité incroyable, de ne pouvoir le prononcer aussi spontanément que mon propre nom ! » s’exclame-t-il. C’était déjà la maladie de la chair et la maladie du sens ; la maladie de toute une époque plongée dans un oubli plus profond qu’une simple amnésie, et qui n’en est pas moins intime. C’est la disparition, la perte – de quoi ? Du corps de l’homme.

Extraits du corps : c’est quasiment le premier livre de Bernard Noël, qu’il écrit en 1956, et qui aurait pu être le dernier, à une époque où corps et langue subissaient, en France, tant d’agressions (la guerre d’Algérie, les ratonnades, le racisme, la torture). Bernard Noël a été obsédé par la guerre d’Algérie, qui est à l’origine d’un texte qu’il commence en 1958 et qu’il terminera en 1969 seulement : Le Château de Cène, qui devait être son premier roman, qu’il a écrit en levant sa propre censure (il avait alors complètement cessé d’écrire), avant d’être censuré pour de bon… En effet, Bernard Noël est le dernier (avec André Hardellet) à avoir été jugé en France pour obscénité littéraire sur plainte du Ministère public, et ce en 1973 ! Mais « peut-être faudrait-il créer le mot SENSURE, qui par rapport à l’autre indiquerait la privation de sens et non la privation de parole », dira-t-il dans « défense » du « Château de Cène », puis dans  L’Outrage aux mots. Bernard Noël a fait surgir ce double, ou ce dédoublement, auquel il se tiendra désormais. C’est ce qui fait de lui un écrivain avant tout politique, qui n’a jamais cessé d’ajouter à la poésie, à la littérature, à l’art, la politique, comme le dira un de ses grands lecteurs, Michel Surya, dans son essai  intitulé « Le Polième (Bernard Noël) », publié aux éditions Lignes en 2011.

Le polième, c’est le nom que Surya a trouvé à son tour, par la compression de polis et de poiêsis, pour dire l’art de Bernard Noël, sa politique du poème ; et il est vrai que pour beaucoup Bernard Noël est d’abord poète… Pourtant, plus d’une fois, il s’en est lui-même défendu  – et, comme Georges Bataille, il serait plutôt du côté de la haine de la poésie (pensant lui aussi qu’à la poésie véritable accède seule la haine). De toute façon, chez Bernard Noël, il s’agit moins d’écrire des poèmes, des romans, des récits – des monologues extérieurs – que de chercher la langue du corps, quand tout, en nous, parle plutôt la langue de l’esprit… « Bernard Noël : le corps du verbe », comme l’avait titré le colloque de Cerisy qui lui avait été consacré, en 2006, et dont les actes avaient été publiés ensuite chez ENS Editions, en 2008, sous la direction de Fabio Scotto.

Dans « La Comédie intime », tous les récits sont hantés par le corps, par sa possible disparition : « J’ai peur que ce monde finisse dans les images, et qu’il ne reste à la surface de la Terre qu’un peu de substance trouble où l’on ne distinguera plus le corps de la fumée », lit-on dans « La Langue d’Anna ». Dans « La Maladie de la chair », le narrateur dit que c’est en apprenant à jouir du sexe qu’il a appris à jouir de la mort – « en ce sens qu’au lieu de me précipiter vers la fin, mouvement qui était ma tentation, j’ai découvert à quel point l’art de la chair consiste à savoir durer… oui, à prolonger l’envie de sauter dans l’abîme au lieu de s’y jeter. » Et dans « Le Mal de l’espèce »,   c’est précisément l’art de savoir faire durer qui est « parlé » : « Elle dit : c’est à toi de trouver les gestes adéquats, ceux qui purifient leur acte par le don. » Ou encore : « Je sens que tu sens combien je suis mouillée, là, entre mes cuisses, mais tu ne peux pas deviner ce que je désire (…) : j’ai tellement envie de baiser que je ne suis pas sûre d’avoir envie de toi. »

Un des plus grands livres de Bernard Noël s’intitule « Les peintres du désir », qu’il a publié chez Belfond en 1992. C’est un livre aux antipodes de toute histoire de l’art, dans lequel Bernard Noël parle des tableaux qu’il a vraiment regardés, les yeux dans la couleur, comme il le dira dans un autre de ses grands livres (P.O.L, 2004). C’est un livre écrit dans le plaisir de rencontrer des figures, des formes, des traces (dit-il à Veinstein). On y voit par exemple le corps en gloire de Femme devant un miroir, un tableau du dénommé Christopher Wilhem Eckersberg. C’est la grande histoire de l’œil de Bernard Noël.

Un article de Didier Pinaud pour Les lettres françaises.

La mer dans la littérature française: anthologie de Simon Leys.

9782221133613ORI

Date de parution : 22/02/2018

Pierre Loti est un écrivain marin – tout le monde le sait. Mais Victor Hugo ? Selon Simon Leys, Hugo est tout simplement le plus grand écrivain marin de la littérature universelle, et il en apporte la démonstration éclatante. Chemin faisant, le lecteur fera auprès d’auteurs qu’il croyait connaître des découvertes tout aussi saisissantes, biscornues, inspirées, drôles, bouleversantes…
L’une des originalités du livre de Simon Leys est de montrer comment la mer a inspiré les écrivains français les plus divers, de toutes les époques et de tous les styles. De Montaigne, Pascal, La Fontaine ou Corneille à La Bruyère, Rousseau, Chateaubriand, Voltaire, Flaubert ou Michelet. Et parmi les écrivains plus contemporains : Apollinaire, Bloy, Maupassant, Nerval, Rimbaud, sans parler de Jules Verne.
Simon Leys rassemble ici des oeuvres consacrées non à la littérature de la mer, excluant récits et témoignages d’exploration ou de navigation, mais à la mer dans la création littéraire. Son choix porte exclusivement sur des textes d’écrivains, poètes ou romanciers. Leys s’est aussi fixé comme règle de n’accueillir que des auteurs de langue française ou dont les écrits ont été, comme c’est le cas de Joseph Conrad, directement rédigés dans notre langue. Il montre ainsi la place prédominante que la mer occupe dans notre patrimoine littéraire et à quel point elle fut et demeure pour la plupart des écrivains un thème constant et inépuisable d’inspiration.

Une littérature à soi: Virginia et Leonard Woolf.

leonard et virginia woolf

Époux de Virginia, Leonard Woolf témoigne de son amour infini pour sa femme, belle et émouvante, écrivain de génie et suicidaire.

Ils se sont mariés en 1912 à Londres. Elle s’est suicidée en 1941, en se noyant dans l’Ouse, près de leur maison du Sussex. Entre ces deux dates, Leonard et Virginia Woolf ont vécu une vie intense d’intellectuels engagés dans l’Angleterre de l’entre-deux-guerres. Et surtout se sont aimés infiniment… par-delà la folie. Celle de Virginia que Leonard a diagnostiquée très tôt comme une psychose maniaco-dépressive et qui a fait de leur vie un enfer pour lui et pour elle. Mais un enfer amoureux et superbement créatif.

« On ne pourrait pas parler de Virginia Woolf si Leonard n’avait pas existé. Car elle n’aurait pas vécu assez longtemps pour écrire ses chefs-d’œuvre », note Cecil Woolf, dans la postface. Les extraits du volumineux journal de Leonard Woolf, choisis avec soin par la traductrice Micha Venaille, témoignent avec lucidité et tendresse de ces trente années de vie commune durant lesquelles Leonard a porté une attention de tous les instants à sa femme en proie à des épisodes de violence et à des crises de folie – elle fera trois tentatives de suicide, la dernière exaucera son désir de mort.

Plongée intime dans l’histoire de l’écrivain

Intellectuel athée d’origine juive, Leonard Woolf (1880-1969) s’embarque pour Ceylan en 1905 où l’attend un poste dans l’administration coloniale – « j’étais un impérialiste innocent, inconscient », écrit-il. Il revient sept ans plus tard, profondément anticolonialiste. De cette expérience qui a forgé ses convictions politiques – il sera un responsable influent du Parti travailliste et l’inspirateur de la Société des Nations – naît son unique roman Le Village dans la jungle. À son retour, il épouse Virginia Stephen (1882-1941) qui est issue de la haute société londonienne et qui consacrera sa vie à l’écriture, auteur des magnifiques romans que sont Les Vagues, Une chambre à soiLa Promenade au phare

Ensemble, ils fondent la Hogarth Press, une maison d’édition qui publiera leurs œuvres, mais aussi celles de Freud alors en exil à Londres et de bien d’autres auteurs anglais de renom (Katherine Mansfield, T.S. Eliot…). Ensemble, ils fréquentent les cercles littéraires, cofondent le groupe de Bloomsbury. Ensemble jusque sous les bombes en ces temps de guerre, mais inexorablement séparés ce 28 mars 1941 quand Virginia, en proie à une « dépression désespérée »alors qu’elle corrige les épreuves d’Entre les actes, s’enfonce dans la mort. Puis à nouveau réunis dans le souvenir de Leonard qui écrira : « Elle est la seule personne que j’ai connue intimement et dont je peux dire qu’elle méritait l’appellation de génie. »

• « Ma vie avec Virginia » de Leonard Woolf

Préfacé et traduit de l’anglais par Micha Venaille, Éditions Les Belles Lettres, 160 p., 13,50 €

La mendiante et le Mékong de Louise Gabriel.

la mendiante et le mékong

Présentation de l’éditeur

Carnet de route entre terre et eau, entre imaginaire et réalité, comme une pérégrination au fil de l’eau, une dérive entre deux mondes, La mendiante et le Mékong navigue entre le Mékong, son delta et les bords de la mer de Chine.

C’est un roman de l’ailleurs, où l’on suit le fantôme de la mendiante, personnage de Marguerite Duras dans son livre Le vice-consul ; un carnet de voyage sur les rivières, où l’on se baigne en compagnie des esprits et des divinités qui s’y plongent.

On y rencontre aussi le peuple de l’eau, ces navigateurs du fleuve qui ont organisé leur vie dans ses méandres, les habitants des berges et leur culture, mais aussi les légendes et figures qui ont transformé ces endroits en lieux mythiques.

Biographie de l’auteur

Louise Gabriel est professeur de Lettres et directrice du département de Français Langue Etrangère, à l’université de Bordeaux Montaigne. Elle a déjà écrit plusieurs ouvrages dont Les sentiers de poussière, (2008) et Le sommeil d’Anna (2005) chez Elytis.
Paru en 2015.

Les aventures du brave soldat Svejk par Jaroslav Hasek.

« Le soldat Chveik » devient « le soldat Svejk », en vertu d’une cohérence lexicale parfaitement expliquée et compréhensible, mais le héros de l’écrivain tchèque reste le même, et on ne peut que saluer la qualité de la traduction, qui rend à chaque personnage son langage propre, et souligne l’ « oreille » de Hasek, l’organe de perception essentiel chez lui, qui lui permet de faire exister ses personnages (alors que, par ailleurs, il les décrit assez peu : au lieu de les montrer, il les fait entendre). Etrangement, un ami m’avait parlé de Hasek (jamais lu jusqu’alors) il y a deux ou trois mois. Il faisait partie des découvertes à faire, sans se presser (comme Zorro), – jusqu’à la parution de cette traduction nouvelle, ouverte avec curiosité. Et délices : c’est sans doute pour moi la découverte de l’année.

Le « brave soldat Svejk » (reconnu comme débile léger par l’armée de l’Empire Austro-hongrois) est un brave type, moins idiot qu’il ne le paraît (il est doté, comme on dit, de la « sagesse populaire », de la « foi du charbonnier », etc…), qui vit de la revente de chiens qu’il vole, et qu’il maquille , – s’il ne les rapporte pas à leur maître, après les avoir « trouvés », et qu’il les « fournit » à des acheteurs désireux d’un animal de tel ou tel âge.

Mais Svejk, aussi idiot qu’ait pu le penser l’armée d’un Empire au bord du gouffre (on est en 1914), se trouve, victime d’un mouchard qui entend dans un café les réflexions qu’il émet entre deux vins, emprisonné. Puis il passe devant une commission médicale, est considéré comme un simulateur (de quoi, Svejk se le demande toujours, et le lecteur aussi), puis enrôlé dans l’armée pour une guerre à laquelle il ne comprend rien. Il ne part pas immédiatement au front – ce premier volume de ses aventures s’intitule « A l’arrière » : il est d’abord l’ordonnance d’un aumônier militaire juif (converti et devenu prêtre après la faillite de sa maison de commerce) et alcoolique pratiquant, puis d’un lieutenant fêtard amateur de jolies femmes, qui l’a gagné à l’aumônier à la suite d’une partie de poker.

Svejk est un mélange de Sapeur Camember (pour sa quiétude, et la philosophie désabusée avec laquelle il accepte les diverses péripéties de son existence), et de Sam Weller, le valet de monsieur Pickwick, dont il partage le bagout, et une telle connaissance de l’existence qu’il n’est jamais surpris par rien, et que n’importe quelle péripétie arrivée à ses « maîtres » suscite chez lui une anecdote longuement détaillée (Sam Weller est plus concis) rappelant que tout est déjà arrivé, et que rien de neuf sous le soleil.

Hasek, avec Svejk, a créé, comme Molière (dont il n’est pas éloigné, par son génie de faire de tous ses personnages des types universels) un héros (un anti-héros) qui a donné lieu un adjectif dans la langue tchèque.

Ses aventures – publiées en fascicules, comme des romans populaires à deux sous – sont hilarantes. Elles donnent à voir – comme La Crypte des Capucins, ou La Marche de Radetsky – la fin de l’Empire autrichien, mais alors que Joseph Roth écrit une solennelle marche funèbre, Hasek préfère, sur un thème similaire, griffonner des sketches dignes d’une chanson d’Ouvrard : on n’est pas loin (avec la même verve, la même drôlerie) de J’ai la rate qui s’dilate. Hasek, proche du Courteline des Gaîtés de l’escadron ou du Train de 8 h 47, offre au comique troupier (car même si Svejk est encore « à l’arrière », on sait qu’il va partir au front, et les militaires sont une des cibles favorites de l’écrivain) les nuances de la « grande comédie », de la « comédie de caractères ». Molière n’est pas loin, je l’ai dit.

Le roman, conçu comme une suite de saynètes (qui se poursuivront sur le front, dans deux autres volumes), n’est pas doté d’une architecture musicale. Il n’est pas harmonieux : il est accumulatif, et fragmentaire.

On se contentera donc de relever les fragments les plus accomplis, tels la messe dite par l’aumônier ivre (chapitre XI), la sévère biture du même aumônier (« Il s’enquit du mois en cours, demandant si on était en décembre ou en juin, et fit preuve d’une capacité à poser les questions les plus diverses : – Vous êtes marié ? Vous aimez le gorgonzola ? Est-ce qu’il y a des punaises, chez vous ? Vous allez bien ? Votre chien a-t-il eu la maladie de Carré ? »).

Et on terminera par un dialogue sublime entre Svejk et un soldat croisé dans un bistrot. Ils parlent de l’Empereur François-Joseph.

« Il est gâteux au dernier degré, précisa Svejk sur un ton de spécialiste, il fait sous lui et faut lui donner à becqueter comme à un petit enfant. L’autre jour, y’a un type, au bistro, qui disait que Sa Majesté l’Empereur a deux nourrices, et qu’elles lui donnent le sein trois fois par jour.

– Si seulement on pouvait en finir, soupira le soldat de la caserne. Que l’Autriche se prenne une bonne branlée, et qu’on nous foute la paix. 

Et ils poursuivirent ainsi leur discussion jusqu’à ce que Svejk finisse par condamner pour de bon l’Autriche en disant :

– Des monarchies aussi débiles, ça devrait pas exister.

Sur quoi l’autre renchérit, comme s’il voulait donner une dimension pratique à cette déclaration :

– Moi, dès que j’arrive au front, je me barre. »

On est loin des pompes tragiques de Joseph Roth, mais le destin de l’Empire semble aussi inéluctable.

Un article de Christophe Mercier pour les lettres françaises.

Jaroslav Hasek, Les aventures du brave soldat Svejk
Traduit du tchèque par Benoît Meunier
Gallimard, Folio, 430 pages

 

Oeuvres complètes de Jean Paulhan, tomes 4 et 5.

La critique littéraire par Jean Paulhan

Jean Paulhan ne veut connaître que deux manières de parler de la littérature : il parle de l’absolu ou des individus. D’un côté il y a le langage, de l’autre les amis. Entre les deux, nul moyen terme. Jamais, presque jamais, il ne parle du roman, de la poésie ou du théâtre, du tragique ou du lyrisme, c’est-à-dire des notions intermédiaires : autant de termes qui dénonceraient le spécialiste.
De chacun, que peut-on dire ? Une part de la critique littéraire relève de la galerie de portraits, ce qu’en d’autres temps on aurait appelé une prosopographie. Un propos, un poème, une page de roman sont moins des exercices de genre que les témoignages et les preuves d’une relation au langage. Un visage, c’est encore une relation au langage qui se dessine. Un ami, c’est une expérience qui requiert un témoin. Ce n’est pas un pion à favoriser sur un échiquier social, c’est une relation au langage à protéger.
On discernera plusieurs générations. Alain le philosophe, Gide le descendant des héros anciens, Valéry l’esprit. Certains ont eu leur audience, d’autres leur aura. Jean Paulhan ne s’intéresse guère à ceux qui ont déjà eu leur part de gloire. Parmi les vivants d’aujourd’hui, Pierre Oster et Michel Deguy, Jacques Roubaud et Philippe Jaccottet ont bénéficié de son suffrage, lors de prix littéraires. Jean Paulhan n’écrit pas toujours sur eux. Mais tous ont en commun le langage et c’est de chacun qu’il s’agit.

Ces deux volumes, quatrième et cinquième tome des Œuvres complètes de Jean Paulhan, se présentent comme le lexique des auteurs auxquels l’écrivain a consacré un texte propre :

Jean Paulhan, Œuvres complètes, tome IV : Critique littéraire, I, Gallimard, 2018

Le premier volume mène des lettres A à R, c’est-à-dire d’Alain à Rimbaud. C’est aller du plus littéraire des philosophes au plus éruptif des poètes. Entre eux, l’alphabet le veut, il y a Dominique Aury et Roland Barthes, Louis-Ferdinand Céline, Charles-Albert Cingria et Roger Gilbert-Lecomte, Franz Hellens et Marcel Lecomte, Roger Martin du Gard, Rainer Maria Rilke enfin. S’en tenir là serait oublier Jean Arabia et Antonin Artaud, Joe Bousquet et André Breton, Roger Caillois et René Char, Paul Éluard et Félix Fénéon, Jean Genet et Henri Michaux. Et cent autres.

Jean Paulhan, Œuvres complètes, tome V : Critique littéraire, II, Gallimard, 2018

Le second volume mène de Jacques Rivière à Georges Wolfromm. C’est partir du directeur de La NRF de la période 1919-1925 pour aller jusqu’à la fin de l’alphabet, en passant par Alain Robbe-Grillet et Gustave Roud, Sade et Saint-John Perse, Ungaretti et Vailati, Albert Thibaudet et Paul Valéry – sans compter cent autres, que l’on retrouvera dans l’index. À ce cortège s’ajoutent les textes retrouvés de cinq discours, un ensemble de textes de circonstance autour des revues littéraires, trois traités et un premier choix de réponses aux enquêtes littéraires.

Édition établie, préfacée et annotée par Bernard Baillaud. Docteur de l’université de Paris-IV Sorbonne et président de la Société des lecteurs de Jean Paulhan, Bernard Baillaud a reçu le prix du Centre Jean Schlumberger (Fondation des Treilles).

Ouvrage publié avec le concours de l’Académie française (Fondation Pierre et Jacqueline Domec).

DOCUMENT : LES RECALÉS DE L’ÉCRITURE

Enquête par Marguerite Duras

Marguerite Duras — Jean Paulhan, une grande partie de la littérature française est passée et passe encore entre vos mains, qu’elle soit éditée ou non. Quel enseignement tirez-vous de cette expérience ?

Jean Paulhan  Que la littérature, bonne ou mauvaise, est toujours utile ; même quand elle est détestable, elle montre un certain progrès chez l’auteur qui la fait. Je crois que rien n’est absolument à décourager dans cet ordre d’idée. C’est dans ce sens que j’avais songé à publier de temps en temps, sur papier bible, évidemment, un recueil de tous les manuscrits refusés dans l’année.

M. D. — En somme il n’y a pas, il n’existe pas un livre complètement détestable, complètement inutile ?

J. P.  Je n’en ai jamais lu. Il y en a peut-être, mais je n’en ai pas lu. Jamais, non. Il me semble qu’il y a toujours quelque chose à prendre dans un livre.

« Ne jetez pas... » Projet de prospectus, ms. aut. de Jean Paulhan. Archives Éditions Gallimard

M. D. — Pourquoi écrit-on ?

J. P.  Je pense que la littérature apprend toujours à celui qui la fait à se voir lui-même et à voir le monde d’une façon plus précise et plus complète qu’il ne le faisait jusque-là. C’est très difficile de voir le monde et de nous voir nous-mêmes, et cela pour une raison extrêmement claire : lorsque nous nous regardons, nous distrayons une partie de notre esprit ou de notre pensée, de sorte que ce que l’on voit ensuite est tout à fait faux et convenu. Eh bien ! n’importe quelle littérature, même si elle est très médiocre, très ennuyeuse, est un effort pour voir le monde comme si nous n’y étions pas, ce qui est tout de même le but de la littérature.

M. D. — Un auteur, même complètement solitaire, a toujours un lecteur : lui-même ?

J. P.  Toujours, et c’est bien heureux. Toute la littérature nous rapproche de la vérité et rapproche son auteur de la vérité, même si elle a l’air délirante, parce qu’il n’y a pas de littérature complètement délirante. Ou alors, dites que Lautréamont est le type de la littérature délirante.

M. D. — Donc vous employez le mot littérature pour qualifier la littérature brute…

J. P.  Oui !

M. D. — Entre cette littérature-là et l’autre, celle qui est retenue et publiée, quelle est la différence ?

J. P.  Celle qui est publiée assure — ou on croit qu’elle va assurer — un progrès général pour tous les lecteurs, au lieu que la littérature non publiée, beaucoup plus détestable sans doute, ne fait qu’assurer le progrès de son auteur. Mais c’est déjà beaucoup, après tout.

M. D. — Si on était encore plus sévère, je pense qu’au lieu des 200 romans que publie Gallimard sur 10 000 manuscrits reçus, on en publierait cinquante à peine ?

J. P.  Sans doute, mais il faut remarquer que les prix littéraires ont été donnés souvent à des manuscrits refusés par tous les éditeurs. Lorsque Maurice Bedel a eu le prix Goncourt pour Jérôme, 60° latitude Nord, ce livre avait été refusé par tous les éditeurs de Paris. Il était revenu à Gaston Gallimard à qui Bedel l’avait porté, tout à fait en désespoir de cause. Et puis il a eu le prix Goncourt, ce qui a encouragé Gallimard et, je pense, tous les éditeurs.

Le Nouvel Observateur, 22 avril 1965, dans Jean Paulhan, Œuvres complètes, V : Critique littéraire, II, Gallimard, 2018.

Autoportrait de Paris avec Chat. Dany Laferrière.

9782246815839-001-T

Voici le roman le plus singulier de Dany Laferrière  : un roman dessiné. Et écrit à la main  ; comme tous les précédents, mais dans cet Autoportrait de Paris avec chat son écriture est reproduite en même temps que ses dessins, dans ce volume de grand format et de grande ambition. Et c’est guidés par la main du plus charmeur des académiciens français, ses lettres et ses couleurs, que nous pénétrons dans un Paris à son image, un Paris qui, d’une certaine façon, n’est autre que lui-même.
Plutôt que «  À nous deux Paris  !  », voici «  Nous deux à Paris  !  ». Le narrateur, un grand rêveur, arrive dans la ville la plus réaliste du monde. Il en fait la découverte et nous avec lui, remontant ses rues et le temps à la rencontre de ceux qui ont fait sa gloire. Paris, ses monuments de pierre et d’intelligence, l’arc de Triomphe aussi bien que Balzac, ses cafés aussi bien que ses créateurs de mode, le Flore aussi bien que Gabrielle Chanel. Paris se nourrit aussi des étrangers qui cessent d’en être dès qu’ils l’aiment et contribuent à faire ce qu’il est. Et voici donc Hemingway, et voici donc Noureev, et voici donc Apollinaire… Et puis il y a Chanana. Qui est cette mystérieuse chatte en manteau rose qui arrive chez le narrateur à minuit  ?

Paru en mars 2018 chez Grasset.

 

Et Paul Valéry reprend chair…Un été avec Paul Valéry sur France Inter.

Du lundi au vendredi à 7h54

par Régis Debray

Après Proust, Montaigne, Baudelaire, Hugo, Homère… France Inter continue sa série d’ « Un été avec ». Cette année, c’est Paul Valéry qui est conté par Régis Debray.

 

Paul Valéry vers 1940Paul Valéry vers 1940 © Getty / Bettmann

L’écrivain Régis Debray justifie son choix du poète Paul Valéry par une dette qu’il a envers lui lorsque, emprisonné en Bolivie en 1967, il se remémorait des bribes de ses poèmes pour ne pas sombrer. Et plus encore, son analyse prophétique du monde actuel rend Paul Valéry nécessaire à bien des égards.

Le propos de l’écrivain, Régis Debray, consiste, au long de ces chroniques d’été, à restituer le chemin d’une vie mais aussi celui d’une pensée, celle du poète et écrivain Paul Valéry, né à l’automne 1871 à Sète et décédé à l’été 1945 à Paris.

Les poètes, par temps de détresse, sont plus secourables qu’on ne croit.

Détenu dans les geôles boliviennes, voué à l’angoisse et l’ennui, le jeune Régis Debray avait soif de littérature et se rappelait ces vers de Paul Valéry, extraits de son chef-d’œuvre poétique, Le Cimetière Marin :

Ils ont fondu dans une absence épaisse,

L’argile rouge a bu la blanche espèce,

Le don de vivre a passé dans les fleurs.

La diversité de l’œuvre, comme sa profondeur, rendent son approche captivante puisque, selon Régis Debray : « chaque année qui passe lui donne un coup de jeune ».