Les Années/Extrait/Annie Ernaux

annie ernaux

“Tout s’effacera en une seconde. Le dictionnaire accumulé du berceau au dernier lit s’éliminera. Ce sera le silence et aucun mot pour le dire. De la bouche ouverte il ne sortira rien. Ni je ni moi. La langue continuera à mettre en mots le monde. Dans les conversations autour d’une table de fête on ne sera qu’un prénom, de plus en plus sans visage, jusqu’à disparaître dans la masse anonyme d’une lointaine génération.”

Annie Ernaux, Les Années/2010

La pièce montée/ Extrait de Madame Bovary de Flaubert…

Après le saumon de Marguerite, la Pièce montée de Flaubert (surenchère d’une drôlerie féroce dont Flaubert fut le maître)…Deux milieux différents, deux époques différentes… pour une même analyse….

flaubert.jpg

 

C’était sous le hangar de la charretterie que la table était dressée. Il y avait dessus quatre aloyaux, six fricassées de poulets, du veau à la casserole, trois gigots et, au milieu, un joli cochon de lait rôti, flanqué de quatre andouilles à l’oseille. Aux angles, se dressait l’eau-de-vie dans des carafes. Le cidre doux en bouteilles poussait sa mousse épaisse autour des bouchons, et tous les verres, d’avance, avaient été remplis de vin jusqu’au bord. De grands plats de crème jaune, qui flottaient d’eux-mêmes au moindre choc de la table, présentaient, dessinés sur leur surface unie, les chiffres des nouveaux époux en arabesques de nonpareille. On avait été chercher un pâtissier à Yvetot, pour les tourtes et les nougats. Comme il débutait dans le pays, il avait soigné les choses ; et il apporta, lui-même, au dessert, une pièce montée qui fit pousser des cris. À la base, d’abord, c’était un carré de carton bleu figurant un temple avec portiques, colonnades et statuettes de stuc tout autour, dans des niches constellées d’étoiles en papier doré ; puis se tenait au second étage un donjon en gâteau de Savoie, entouré de menues fortifications en angélique, amandes, raisins secs, quartiers d’oranges ; et enfin, sur la plate-forme supérieure, qui était une prairie verte où il y avait des rochers avec des lacs de confitures et des bateaux en écales de noisettes, on voyait un petit Amour, se balançant à une escarpolette de chocolat, dont les deux poteaux étaient terminés par deux boutons de rose naturelle, en guise de boules, au sommet.

Flaubert/ Madame Bovary.

Le saumon passe et repasse…Extrait de Moderato Cantabile de Marguerite Duras…(Pour vous souhaiter de joyeuses Fêtes!)

hommage_a_marguerite_duras-d7915

Je ne redirai pas ici la place qu’occupe Marguerite Duras dans mon univers littéraire et humain…Mais je vous offre ce passage extraordinaire tiré de Moderato Cantabile qui me fit penser qu’elle avait tout compris quand je le lus (très jeune…)…35 ans après je reste retournée par son intelligence venue des tripes et fabuleuse…

Moderato Cantabile (1958)
Chapitre VII
Le saumon passe de l’un à l’autre suivant un rituel que rien ne trouble, sinon la peur cachée de chacun que tant de perfection tout à coup ne se brise ou ne s’entache d’une trop évidente absurdité.
*
Des femmes, à la cuisine, achèvent de parfaire la suite, la sueur au front, l’honneur à vif, elles écorchent un canard mort dans son linceul d’oranges. Cependant que rose, mielleux, mais déjà déformé par le temps très court qui vient de se passer, le saumon des eaux libres de l’océan continue sa marche inéluctable vers sa totale disparition et que la crainte d’un manquement quelconque au cérémonial qui accompagne celle-ci se dissipe peu à peu.
On rit. Quelque part autour de la table, une femme. Le chœur des conversations augmente peu à peu de volume et, dans une surenchère d’efforts et d’inventivités progressive, émerge une société quelconque. Des repères sont trouvés, des failles s’ouvrent où s’essayent des familiarités. Et on débouche généralement partisane et particulièrement neutre. La soirée réussira. Les femmes sont au plus sûr de leur éclat. Les hommes les couvrirent de bijoux au prorata de leurs bilans. L’un d’eux, ce soir, doute qu’il eût raison.
*
Le saumon repasse dans une forme encore amoindrie. Les femmes le dévoreront jusqu’au bout. Leurs épaules nues ont la luisance et la fermeté d’une société fondée, dans ses assises, sur la certitude de son droit, et elles furent choisies à la convenance de celle-ci. La rigueur de leur éducation exige que leurs excès soient tempérées par le souci majeur de leur entretien. De celui-ci on leur en inculqua, jadis, la conscience.

 

Un extrait de Nadja/ André Breton

dessin de Nadja II

Nous tournons par la rue de Seine, Nadja résistant à aller plus loin en ligne droite. Elle est à nouveau très distraite et me dit de suivre sur le ciel un éclair que trace lentement une main. « Toujours cette main. » Elle me la montre réellement sur une affiche, un peu au-delà de la librairie Dorbon. Il y a bien là, très au-dessus de nous, une main rouge à l’index pointé, vantant je ne sais quoi. Il faut absolument qu’elle touche cette main, qu’elle cherche à atteindre en sautant et contre laquelle elle parvient à plaquer la sienne. « La main de feu, c’est à ton sujet, tu sais, c’est toi. » Elle reste quelque temps silencieuse, je crois qu’elle a les larmes aux yeux. Puis, soudain, se plaçant devant moi, m’arrêtant presque, avec cette manière extraordinaire de m’appeler, comme on appellerait quelqu’un, de salle en salle, dans un château vide : « André ? André ? … Tu écriras un roman sur moi. Je t’assure. Ne dis pas non. Prends garde : tout s’affaiblit, tout disparaît. De nous, il faut que quelque chose reste… Mais cela ne fait rien : tu prendras un autre nom : quel nom veux-tu que je te dise, c’est très important. Il faut que ce soit un peu le nom du feu, puisque c’est toujours le feu qui revient quand il s’agit de toi. La main aussi, mais c’est moins essentiel que le feu. Ce que je vois, c’est une flamme qui part du poignet, comme ceci (avec le geste de faire disparaître une carte) et qui fait qu’aussitôt la main brûle, et qu’elle disparaît en un clin d’œil. Tu trouveras un pseudonyme, latin ou arabe. Promets. Il le faut. » Elle se sert d’une nouvelle image pour me faire comprendre comment elle vit : c’est comme le matin quand elle se baigne et que son corps s’éloigne tandis qu’elle fixe la surface de l’eau. « Je suis la pensée sur le bain dans la pièce sans glaces. »

ANDRE BRETON

Ah, Ernesto! (Marguerite Duras)

ernesto2

L’histoire? Celle d’Ernesto, un petit garçon qui revient de sa première journée d’école en disant à ses parents: « Je ne retournerai plus à l’école ». Et quand on lui demande pourquoi il répond: « Parce que!… A l’école on m’apprend des choses que je ne sais pas. »
S’en suit un face à face entre Ernesto, ses parents et le maître d’école. Une confrontation au combien éloquente sur la remise en question de l’éducation, de l’enseignement tels qu’ils étaient mis en œuvres jusque là.

« Le maître ne se contient plus. Il crie:
-L’instruction est obligatoire.
-Pas partout, dit Ernesto.
-On est ici, crie plus fortement le maître. On est ici. On est ici et on n’est pas partout.
-Moi si, dit Ernesto. »
[…]
Le maître poursuit son raisonnement:
-J’ai posé une question il me semble: que savez-vous, enfant?…
Ernesto, cette fois ne se fait pas prier pour répondre:
-Non, je sais dire Non et c’est bien suffisant. »

Abasourdis, consternés, effrayés, en colère les adultes restent sans réponse face à Ernesto tant cela vient heurter leur croyances!
C’est ainsi que le texte de Marguerite Duras est manifeste dont le message est toujours d’une grande actualité: savoir dire non, être libre de penser par soi-même et de considérer que le savoir n’est pas forcément dicté par l’ordre établi, consensuel, scolaire en l’occurrence.

« La folie d’Ernesto, dans un monde entièrement assujetti à la logique du consensus, réside dans cette liberté débordante, excessive, révolutionnaire dont il voudrait disposer. Dans son refus de toute valeur préétablie, dans sa volonté de détruire et de saboter le savoir-dans son cas le savoir scolaire-pour retrouver en lui l’innocence universelle. »

Marguerite Duras.

Extrait de La Vagabonde/ Colette

Colette_08
« Seule ! J’ai l’air de m’en plaindre, vraiment!
« Si tu vis toute seule, m’a dit Brague, c’est parce que tu le veux bien, n’est-ce pas? »
Certes, je le veux « bien », et même je le veux, tout court. Seulement voilà.. il y a des jours où la solitude, pour un être de mon âge, est un vin grisant qui vous saoule de liberté, et d’autres jours où c’est un tonique amer, et d’autres jours où c’est un poison qui vous jette la tête aux murs.
Ce soir, je voudrais bien ne pas choisir. Je voudrais me contenter d’hésiter, et ne pas pouvoir dire si le frisson qui me prendra, en glissant entre mes draps froids, sera de peur ou d’aise.
Seule… et depuis longtemps. Car je cède maintenant à l’habitude du soliloque, de la conversation avec la chienne, le feu, avec mon image… C’est une manie qui vient aux reclus, au vieux prisonniers; mais, moi, je suis libre… Et, si je me parle en dedans, c’est par besoin de rythmer, de rédiger ma pensée.
J’ai devant moi, de l’autre côté du miroir, dans la mystérieuse chambre des reflets, l’image d' »une femme de lettres qui a mal tourné ». On dit aussi de moi que je « fais du théâtre », mais on ne m’appelle jamais actrice. Pourquoi? Nuance subtile, refus poli, de la part du public et de mes amis eux-mêmes, de me donner un grade dans cette carrière que j’ai pourtant choisie…
Une femme de lettres qui a mal tourné : voilà ce que je dois, pour tous, demeurer, moi qui n’écris plus, moi qui me refuse le plaisir, le luxe d’écrire…
Ecrire! pouvoir écrire! cela signifie la longue rêverie devant la feuille blanche, le griffonnage inconscient, les jeux de la plume qui tourne en rond autour d’une tache d’encre, qui mordille le mot imparfait, le griffe, le hérisse de fléchettes, l’orne d’antennes, de pattes, jusqu’à ce qu’il perde la figure lisible de mot, mué en insecte fantastique, envolé en papillon-fée…
Ecrire… C’est le regard accroché, hypnotisé par le reflet d’une fenêtre dans l’encrier d’argent, la fièvre divine qui monte aux joues, au front, tandis qu’une bienheureuse mort glace sur le papier la main qui écrit. Cela veut dire aussi l’oubli de l’heure, la paresse au creux du divan, la débauche d’invention d’où l’on sort courbatu, abêti, mais déjà récompensé, et porteur de trésors qu’on décharge lentement sur la feuille vierge, dans le petit cirque de lumière qui s’abrite sous la lampe…
Ecrire! verser avec rage toute la sincérité de soi sur la papier tentateur , si vite, si vite que parfois la main lutte et renâcle, surmenée par le dieu impatient qui la guide… et retrouver, le lendemain, à la place du rameau d’or, miraculeusement éclos en une heure flamboyante, une ronce sèche, une fleur avortée…
Ecrire! plaisir et souffrance d’oisifs! Ecrire! … « 
La Vagabonde.

« Transparence » de Marc Dugain

product_9782072797033_195x320

Parution : 25-04-2019

« Cette chaise est libre? » de Jacques A. Bertrand

téléchargement (2)

Il n’est pas besoin de connaître personnellement Jacques A. Bertrand pour supposer qu’à travers les observations et pensées de cet Anatole Berthaud, qui revient de livre en livre nous délivrer ses réflexions sur l’existence et « les autres », l’écrivain dresse et peaufine au fil des ans son autoportrait — tout en ironie, en autodérision. Phi­losophe faussement badin, la mélancolie chevillée à l’âme mais drapée d’un humour qui s’emploie à la travestir tantôt en sagesse, tantôt en aimable misanthropie, Anatole a avancé sa vie durant à contre-courant. Rétif à l’ambition sociale et à la solennité, fuyant la gloire et ses inconstances, les gens célèbres dont « l’amitié est alternative » — cela, il le tient de la fréquentation de quelques spécimens de cette sorte, dont celui qu’il nomme le Chanteur —, riant des vaniteux et des esprits fats, cultivant au contraire la distance, la distraction, l’art de la dérobade : « J’ignore combien de fois vous vous êtes demandé ce que vous faisiez là. Pour moi, j’ai cessé de compter. Il me semble qu’à une époque ce me fut une forme de situation. Je devais y trouver quelque satisfaction, le monde me paraissant suffisamment étrange pour légitimer mon sentiment de décalage… » Dans cette marge, il est depuis lors demeuré.

| Ed. Julliard, 128 p

« Je ne suis pas un oiseau » d’Anne Herbauts

zoom-je-ne-suis-pas-un-oiseau

Un voyage graphique et poétique, qui aborde avec délicatesse le thème de l’exil et des migrations. Et donne à la tragédie un éclairage universel.

Sur la couverture, une découpe d’oiseau striée comme les barreaux d’une cage et un titre en forme de négation. D’emblée, tout est dit : un oiseau empêché de voler n’est plus un oiseau, un homme en exil qui ne trouve pas refuge est un condamné. Voilà encore à l’œuvre la grande force du travail d’Anne Herbauts, cette fois-ci plutôt à destination des adultes, même s’il reste accessible à tous. De double page en double page, de bout de poème en bout de ficelle qui s’échoue et meurt sur le sable, elle regarde la tragédie des migrants en face mais la raconte de biais. Là, cet oiseau peut-être des­siné par un enfant, accroché en haut de la page tel un soleil ; et en écho cet autre, peint d’une main plus sûre, qui s’effondre comme abattu en plein vol. Ici elle transforme l’écriture sumérienne en empreintes d’oiseaux, plus loin elle rêve d’un radeau brisé de­ve­nu cabane puis fait se croiser Renaissances italienne et flamande, dieux grecs et nef chrétienne, visages romain et africain… Les guerres, les catastrophes et les haines chassent les hommes de chez eux, les siècles et les cultures n’y changent rien, pour preuve ce lancinant refrain qui scelle le destin humain : Je ne suis pas un oiseau. Un chant poignant de simplicité, un poème visuel tout en délicatesse, qu’elle entonne sans une once de grandiloquence. Si Anne Herbauts n’appuie nulle part, elle touche pourtant en plein cœur.

 

| Ed. Esperluète, coll. Hors-formats, 80 p., 22 €.

Un article Télérama.fr