Une pluie de livres, un vrai déluge…

téléchargement (26)Nous sommes des gens très tolérants avec les idées.nous les rangeons dans les livres et nous rangeons les livres dans nos bibliothèques. Nous n’accordons tous nos soins qu’à la vie, au bel oiseau de la vie.Les idées ne nous dérangent pas plus que les oiseaux empaillés. Nous laissons ceux qui le souhaitent en faire la collection. c’est une manie bien innocente. Bien sûr on a beaucoup écrit, beaucoup fait pleurer le mot amour sur le doux papier blanc.Bien sûr. Ecrire n’est pas dire , comme vous le savez.

C’était il y a longtemps. Une pluie de livres, un vrai déluge.

Christian Bobin, L’autre visage.

« Millénium Blues  » de Faïza Guène…

«  Le monde a changé à partir du forfait Millénium. Désormais, on se parlerait sans limites. On pourrait se dire autre chose que l’essentiel. La jeunesse devenait Millénium, le monde, sous nos yeux, était en train de devenir Millénium. J’ai le Millénium Blues. Vous l’avez aussi  ? Est-ce qu’on en guérira un jour  ?  »

De la fin des années 1990 à nos jours, Zouzou promène sur son époque son regard d’enfant, d’adolescente, puis de jeune femme, et enfin de mère, tout cela dans le désordre ou presque.
On suit par épisodes, par âges, le parcours tourmenté de ce personnage, reflet de sa génération, bousculée par l’arrivée du nouveau millénaire.
Chaque épisode fort de la vie intime de Zouzou est lié de près ou de loin à un événement de notre vie collective. La coupe du monde 1998, le 11 septembre 2001, le second tour de l’élection présidentielle de 2002 ou encore la Grippe A…
Mais si le monde change à un rythme de plus en plus rapide, une chose demeure  : l’amitié qui lie Zouzou à Carmen, et qui va traverser le temps et les épreuves.
Tout commence à Paris, par un accident, en août 2003, en plein cœur de la canicule…

Parution :
10/01/2018 chez Fayard.

« être »de René Belletto.

« Héros et narrateur de l’aventure, je n’ai pas voulu (comme le lecteur l’apprendra et comme il en apprendra les raisons) que mon nom figurât sur la couverture du livre. Ah oui, « aventure » : je ne parle pas de ces prestigieuses aventures de jadis, comme écrites d’avance, ni de ces aventures sans lendemain errant à jamais entre les murs du désespoir, non, mon désir était plus ambitieux, je voulais me concevoir au cœur d’une aventure sans aujourd’hui, comme si le grand livre du Destin avait brûlé dans l’incendie de quelque bibliothèque.
Mais alors, pourquoi m’inquiéter à ce point quand Nathalie me téléphona en pleine nuit et m’annonça qu’elle craignait pour sa vie ? Je lui dis que j’arrivais au plus vite. Je traversai la ville en voiture. Toute sa maison était éclairée, la porte du rez-de-chaussée entrebâillée. J’entrai. Personne en bas. J’appelai. Nulle réponse. Je montai au premier, le cœur battant. Qu’allais-je découvrir ? Le spectacle qui m’attendait dans sa chambre dépassait mes craintes les plus inimaginables. »

 Jubilatoire. drôle parce qu’excessif.

Être est le 21éme livre de René Belletto aux éditions P.O.L.

 

René Belletto a reçu le prix du livre Inter et le Prix Fémina pour l’Enfer. Il est traduit dans le monde entier.

« La poésie sauvera le monde » par Jean-Pierre Siméon.

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« La poésie n’est pas un communiqué, elle n’informe de rien: elle interroge. »

« Nous ne sommes rien, dit le poème, que notre relation émue à l’autre, fût-il cet autre arbre ou visage. »

Jean-Pierre Siméon remplace désormais André Velter à la collection Gallimard poésie après avoir été de 2001 à 2017 le directeur du Printemps des poètes.

Je vous renvoie à l’article très complet que la revue Traversées lui consacre.

« Coupée en deux » de Charlotte Erlith.Roman (adolescents)

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Face à la juge des familles, Camille doit décider aujourd’hui si elle vivra avec son père ou sa mère.

Cela fait cinq ans que les parents de Camille ont divorcé. Chaque dimanche soir, c’est le même déchirement : il faut dire au revoir et refaire ses bagages. L’adolescente connaît la fissure créée par la garde alternée, elle l’a même apprivoisée avec le temps. Mais aujourd’hui, Camille doit faire un choix. Au Palais de justice, elle a rendez-vous avec la juge. Son avis va être entendu.

Désire-t-elle rester à Paris avec son père, sa nouvelle compagne et leur bébé ? Ou bien préfère-t-elle partir avec sa mère en Australie et changer complètement de vie ?
Comme prise au piège dans une situation où elle se sent presque étrangère, Camille doit faire face aux souvenirs, aux silences, et surtout, à la certitude implacable que rien ne sera plus comme avant.

Normalienne et agrégée de Lettres modernes, CHARLOTTE ERLIH a enseigné les arts du spectacle à l’Université de Nanterre, avant de se consacrer à l’écriture et à la réalisation.
Chez Actes Sud Junior, elle est l’auteur de Bacha Posh (récompensé par de nombreux Prix dont, le Prix NRP et le Prix Sésame)20 pieds sous terre (Prix des lycéens allemands), Highline et Coupée en deux.

Bd de Guido Buzzelli.

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En 1970, les lecteurs de Charlie Mensuel crurent voir une météorite traverser le ciel plutôt sage de la bande dessinée. Sous la signature de Guido Buzzelli, ils découvrirent, au fil d’histoires à dormir debout, un auteur se dessinant lui-même, d’abord imberbe, puis affublé d’une barbe noire, à la fois inquiet et inquiétant, parfaite victime expiatoire de la cruauté des hommes. Avec un humour grinçant, Buzzelli s’est dessiné laid, faible, paranoïaque et retors, se maltraitant sans mesure, jusqu’à disloquer son propre corps.

 

Avant de réaliser des bandes dessinées, il fut un peintre et un dessinateur capable de tout représenter avec une même virtuosité : corps et visages humains, chevaux, fauves, rapaces, foules en furie, éléments déchaînés, atmosphères asphyxiantes. Georges Wolinski, son premier éditeur en France, le soulignait : « Il fut d’abord un peintre qui faisait des bandes dessinées en attendant de pouvoir vivre de son art. » Avant d’ajouter : « Heureusement, il n’y est pas encore arrivé. Il est toujours obligé de dessiner dans les journaux. »

 

Buzzelli conjugue le grand art du dessin et celui d’une littérature inquiétante et pessimiste, où l’humour et le grotesque tiennent un rôle majeur. Il y a chez lui du Piranèse et du Goya ; il y a aussi du Gogol et du Kafka.

 

Depuis la fin des années 1980, on l’a un peu oublié. Ses premiers éditeurs ne sont plus là, ses albums ne sont pas réédités. Comment a-t-on pu vivre pendant tout ce temps dans l’ignorance de cet esprit lucide et visionnaire, dont Wolinski disait avec justesse : « Les histoires qu’il raconte en bandes dessinées sont irracontables autrement qu’en bandes dessinées : il faut les voir pour les croire. » ?

ILS EN PARLENT…
  • « Ce qui est certain, c’est que Buzzelli, lui, est un véritable artiste, un artiste majeur. […] Il est vrai que Buzzelli n’a pas toujours été compris à sa juste valeur, et il est vrai qu’on l’a un peu oublié. Cela fait une trentaine d’années que ses albums ne sont plus réédités, sinon de manière confidentielle. Comment a-t-on pu supporter tout ce temps dans l’ignorance de cet esprit visionnaire, si lucide, et si drôlement désespéré ? »

    Frédéric Pajak (Préface).

    « Michel-Ange des cauchemars, capable de représenter avec force et vivacité tout ce qui bouillonnait dans sa tête, ce grand maître pouvait rendre réaliste et crédible l’impensable, utilisait la métaphore graphique sans limite. Pessimiste forcené, il avait le bon goût de créer des farces pour rire de ses visions. Celles-ci, même prises hors contexte (l’Italie des 70’s) restent stupéfiantes et on a souvent l’impression d’halluciner devant ses planches pleines de vie et de folie. »

    Vincent Brunner. Les Inrockuptibles.

    « Noir, hilarant, virtuose, le dessinateur italien Buzzelli (1927-1992,) resurgit enfin aux Cahiers dessinés. C’est Noël ! […] Grand format qui les fait respirer, beau papier, impression soignée dans ce splendide écrin, ces quatre histoires dessinées avec une rare maestria pendant les années de plomb italiennes nous coupent le souffle, à nouveau. »

    Jean-Luc Porquet. Le Canard Enchaîné.

    « Le trait buzzellien, mêlant le réalisme frontal au burlesque charbonneux, n’a pas d’équivalent dans la BD contemporaine. Il laisse sans voix, tout simplement. »

    Arnaud Gonzague. L’Obs.

    « Maître Guido n’a pas volé son surnom de ’Goya du 9e art’. »

    L’Express.

    « Un premier volume très soigné qui rend grâce à ce génie singulier. »

    Christian Staebler. Les Cahiers de la BD.

Editions Les Cahiers dessinés, 224p

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« Déchirer les ombres » de Erik L’homme.

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La vengeance d’un homme auquel on a tout pris, même la raison. 
Un amour condamné au destin des étoiles filantes… 
Officier français de retour d’Afghanistan, grande gueule désespérée par ce qu’est devenue la France, personnage hors norme, Lucius Scrofa surgit avec sa Harley Davidson chez son ancien lieutenant. Anastasie, la nièce de ce dernier, est là, jeune, lumineuse. Elle est fascinée par cette force de la nature qu’est Scrofa, il est séduit par sa fraîcheur. Après une nuit d’amour, ils partent tous les deux en Harley pour ce qu’Anastasie découvrira être la dernière virée de Scrofa, une cavale furieuse et mystique à travers le pays, une course vers l’ultime sacrifice.
Réflexion sur le sel de la vie et l’évolution de notre monde, plaisir de la route, montage de fusils à pompe, scènes de passion truculentes… Une histoire d’amour et de mort tout en dialogues.
Éditeur : Calmann-lévy. (03/01/2018)

« Comilédie » de Jacques Cauda.


Les héros de ce roman hors-norme de Jacques Cauda sont deux fœtus jumeaux, le narrateur et son double, Sosie, particulièrement vifs et bavards, qui cherchent à se délivrer de leur mère par une voie singulière. Faisant fi du Noli tangere matrem dont se prévaut Lacan à la fin d’un texte célèbre, le terrible duetto coud le vagin maternel, comme l’adorable Eugénie de Mistival dans La philosophie dans le boudoir. Commence alors pour eux une longue odyssée les menant des lobes placentaires jusqu’à l‘« aureille senestre» en empruntant la veine cave ascendante, traversant le diaphragme, jusqu’aux épaules. C’est que, comme nul ne l’ignore, de Sade à Rabelais il n’y a qu’un pas. D’ailleurs, tout en préparant ce « À boyre! » qu’éructa Gargantua dès sa venue au monde (on boit beaucoup dans Comilédie), avant même d’être à l’air libre, les deux jumeaux se sont mis à causer, causer littérature, philosophe, théologie… Et Jacques Cauda de préciser que son roman « est à lire comme l’urinoir de Duchamp se regardait; comme une entreprise de démolition de la littérature, un éloge du mauvais goût. » Un délice donc pour tout ceux qui en ont un peu assez de l’autofiction, du politiquement correct et de la prose académique trop bien léchée.

Mais qu’en est-il de la mère que le cheminement de ses jumeaux entre utérus, entrailles et organes divers ne semble pas trop perturber ? Elle se nomme Rose. Pas Rrose Sélavy, mais Rose Keller. Il s’agit de cette jeune femme que Sade aborda le 3 avril 1768, le jour de Pâques, place des Victoires, puis qu’il conduisit à Arcueil où, après l’avoir fustigée, il entailla son dos avec un canif, avant de couler sur ses plaies un onguent de son invention. La belle n’a jamais mentionné de rapport sexuel, mais saurons-nous un jour la vérité sur ce point ? En tout cas, la progression des deux fœtus jumeaux au travers du corps maternel provoque toutes sortes de rencontres plus ébouriffantes les unes que les autres. Dante, Casanova, Diderot, Baudelaire, Joyce bien sûr, Faulkner ou Picasso, mais aussi Thomas d’Aquin, maître Eckart et Pascal. Et cela occasionne des formules savoureuses: « Ma Matisse et papa coud »« Une femme a un conin et parfois de Kooning ». Roussel, Brisset et même Verheggen sont du voyage. Dans ce livre la bibliothèque est en feu, l’érudition copule avec le comique le plus débridé. Mme de Maintenon devise avec Emma Bovary, les noms et les mots dansent la gigue. Confession de l’auteur: « Je commence, comme Stendhal et Freud, à préférer le plaisir de l’écriture à celui de la lecture. »

Puis brusquement, tandis que le transit des jumeaux s’accélère dans la veine cave de la parturiente, la course folle devient celle d’une rame de métro fonçant dans le sous-sol parisien. Se trouve là toute une compagnie de joyeux fêtards parmi lesquels le célèbre abbé de Choisy qui aimait à s’habiller en femme et se faisait appeler Madame de Sancy, qui accompagnera désormais les jumeaux jusqu’au terme. S’organise alors une partouze à laquelle participent Pascal, Racine, Furetière, jusqu’à Verlaine. À la station Montparnasse, ce sont toutes les pensionnaires d’un bordel qui entrent en scène. Elles entourent gaiement Rose bientôt mère. « Une immense batterie de plumes se répand sur toute la ligne: hirondelle, rossignol, fauvette, huppe, perdrix… » Puis c’est enfin la délivrance. Comilédie. Comme il est dit.

Jacques Cauda qui est peintre et photographe tout autant qu’écrivain, a réalisé les dessins et les collages qui scandent son roman et qui, contrairement à l’image du linge parant Buffon en train d’écrire, ne sont pas là pour soutenir l’inattention.

Un article de Jean-Claude Hauc pour Les Lettres Françaises.

Comilédie, de Jacques Cauda
Editions Tinbad. 176 pages

Chronique poésie : poètes et robots.(Un article » Les Lettres françaises »…)


Convenablement programmée, alimentée par des données en masse suffisante, une machine peut produire des similis poèmes. Dira-t-on pour autant qu’il y a des robots poètes, comme il y a des robots joueurs d’échecs et de go ? Non. Un poète est apte, comme tout être humain, à faire des multiplicités d’autres choses que des poèmes. Et ces autres choses, telles qu’il les ressent, sont une des bases de son écriture. Le robot, d’une part est spécialisé dans un domaine bien défini, d’autre part, il ne ressent rien. Le temps que retombent les papillons, de Jean-Pierre Chevais, n’a rien à voir avec la robotique. L’ouvrage, composé de sept séquences de longueur inégale, précédées d’un avant-poème, fait largement part à l’intuition.

De quels papillons s’agit-il ? Pas de ceux, allant de fleur en fleur, dont le langage courant a fait le symbole de l’inconstance amoureuse. A rapprocher le titre du livre de sa page 27, les papillons sont clairement des mots, LES mots : « inger / christensen elle / quand la poussière / se lève un peu / elle dit que c’est / l’envol des pa / pillons du monde / moi quand je / souffle sur les mots / ça ne tient pas ça / bat des ailes / c’est bien la preuve ». Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Dans le poème préliminaire, les mots sont des légumes : « Maman a / vant elle / pelait les mots / une pelure par / mot ». C’est après la mort de la mère que « les papillons a / lors ont / commencé ». N’empêche que les mots ne sont pas toujours des papillons : « les mots ils / cognent / fendent cassent ». Parfois, c’est le poète qui, de ses bras, fait des ailes et s’envole, les mots ne suivent pas, il ne peut pas les abandonner, redescend.

L’indécision gouverne le rapport du poète à ses mots. Aux premières pages, il garde confiance : « sûr / je trouverai » écrit-il à la destinatrice de ses confidences, dont il cherche à écrire le nom. Un peu plus loin, il l’a perdu – comme, d’ailleurs, il avait déjà oublié le sien. Ne lui reste que l’initiale. Or, ce n’est pas uniquement un individu, une femme, qu’il faut nommer, ce sont les mots eux-mêmes, pour savoir ce qu’ils désignent. Faute de précision, le doute s’installe. Souvenons nous que Précis d’indécision est le titre d’un ouvrage antérieur de Jean-Pierre Chevais (cf. Les Lettres Françaises de septembre 2009).

Sauf erreur, c’est la première fois qu’un de ses livres pratique en son entier l’enjambement des vers par les mots, sans même un trait d’union. Rien que la respiration du lecteur.
Outre Inger Christensen, d’autres écrivains sont nommés : Charles Ferdinand Ramuz, Carlos Levi, Mahmoud Darwich (c’est nous qui mettons des majuscules) ou évoqués par allusions. Le célèbre « je préférerais pas » introduit le personnage d’Herman Melville, qui, lui sait ce qu’il ne veut pas, c’est à dire tout : « je préférerais pas / qu’on m’ap / pelle bartle / by ». Ce serait en effet une erreur. Jean-Pierre Chevais accueille, essaie, par exemple, d’ajouter des herbes aux mots afin de leur donner un peu de poids.

Une seule lettre substituée à une autre et tout change, ainsi « à la longue » engendre « ça fait / drôle / à / la langue / ces mots / qui / parfois / remontent ». L’ironie est partout perceptible, elle est le voile pudique d’une désespérance qui en vient, aux dernières pages, à disloquer les vocables de manière imprononçable : « J’a / i pas les m /ots / on m / e dit / ça », « il est t / ard dé / jà j / e / tombe / avec la / dernière a / ile ». Rassurons-nous. Si l’auteur en peine déclare : « j’ / aurais pas / dû / faire / papillon », il n’y a aucun risque qu’il en déduise « j’aurais dû faire / robot ».

Les robots ne sont pas nostalgiques. André Duprat intitule son livre Une nostalgie nombreuse. Le poème d’ouverture est une dédicace à hélène, en quatre distiques énonçant un retournement : « Toi qui ensemences la terre d’ici / Avec tes racines retournées ». Les vingt-et-un poèmes qui suivent sont en numérotation inversée, de 21 à 1 Lire la suite

Une réédition d’actualité: « De l’éducation des femmes » de Choderlos de Laclos.

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Extrait :

O femmes ! Approchez et venez m’entendre. Que votre curiosité, dirigée une fois sur des objets utiles, contemple les avantages que vous avait donnés la nature et que la société vous a ravis.
Venez apprendre comment, nées compagnes de l’homme, vous êtes devenues son esclave ; comment, tombées dans cet état abject, vous êtes parvenues à vous y plaire, à le regarder comme votre état naturel ; comment enfin, dégradées de plus en plus par une longue habitude de l’esclavage, vous en avez préféré les vices avilissants mais commodes aux vertus plus pénibles d’un être libre et respectable.

Si ce tableau fidèlement tracé vous laisse de sang-froid, si vous pouvez le considérer sans émotion, retournez à vos occupations futiles. Le mal est sans remède, les vices se sont changés en mœurs.
Mais si au récit de vos malheurs et de vos pertes, vous rougissez de honte et de colère, si des larmes d’indignation s’échappent de vos yeux, si vous brûlez du noble désir de ressaisir vos avantages, de rentrer dans la plénitude de votre être, ne nous laissez plus abuser par de trompeuses promesses, n’attendez point les secours des hommes auteurs de vos maux : ils n’ont ni la volonté, ni la puissance de les finir, et comment pourraient-ils vouloir former des femmes devant lesquelles ils seraient forcés de rougir ?

Apprenez qu’on ne sort de l’esclavage que par une grande révolution.
Cette révolution est-elle possible ? C’est à vous seules à le dire puisqu’elle dépend de votre courage.
Est-elle vraisemblable ? Je me tais sur cette question ; mais jusqu’à ce qu’elle soit arrivée, et tant que les hommes régleront votre sort, je serai autorisé à dire, et il me sera facile de prouver qu’il n’est aucun moyen de perfectionner l’éducation des femmes.

 De l’éducation des femmes
De Choderlos de Laclos
Préface de Geneviève Fraisse
Editions des Equateurs (Janv. 18)