Maria Casares à Albert Camus (9 février 1950)

Suite de la lecture de Proust….

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Mon amour chéri,

Ce matin j’ai lu dans mon lit jusqu’à midi. Je me dépêche de finir À l’ombre des jeunes-filles en fleurs. J’ai hâte de lire les lettres de Van Gogh…Je tiens à me reposer quelques jours de Proust. Maintenant il m’agace un peu moins-j’ai passé le temps des salons-mais il m’effraie. Les fins travaux de chirurgie intellectuelle qu’il fait sur cette pauvre Albertine m’épuisent et m’épouvantent. Quand je pense qu’il t’est peut-être arrivé de me décortiquer ainsi j’en ai des frissons…Et puis..J’ai appris qu’Albertine était en réalité un Albert et là…Tu comprends..Je proteste!

Lettre de Maria Casares à Albert Camus (24 janvier 1950)/ Réponse d’Albert Camus le 26 janvier.

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Je continue Proust- Parfois il m’enchante, parfois il m’ennuie, parfois il m’agace.

Dis-moi mon chéri, n’était-il pas pédéraste par hasard? Il écrit souvent comme une femme…Mais bon, dans l’ensemble j’aime bien le lire. Son style me charme à la manière de la musique arabe, et je ne sais pas pourquoi il me plonge dans une ambiance qui m’était bien familière durant toute mon enfance, l’ambiance de luxe chaud et de rêverie paisible…

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Mais oui Proust était homosexuel! Je croyais que tu le savais…Continue. Tu m’en parleras plus longtemps…

Une mauvaise nouvelle: George Orwell est mort. Tu ne le connais pas. Écrivain anglais de grand talent ayant à peu près la même expérience que moi et exactement les mêmes idées…Il y avait des années qu’il luttait contre la tuberculose. ..Mais laissons cela

Je t’aime dans l’hiver aussi tu le sais bien puisque nous avons si peu d’étés à nous…

Albert Camus/ Maria Casares, Correspondance (1944-1959)

26 Octobre 1951/ Lettre d’Albert Camus à René Char

albert camus et rené Char

[Paris] 26 octobre 1951

Mon cher René,

Je suppose que vous avez maintenant reçu L’Homme révolté. La sortie en a été un peu retardée par des embarras d’imprimerie. Naturellement, je réserve pour votre retour un autre exemplaire, qui sera le bon. Bien avant que le livre soit sorti, les pages sur Lautréamont, parues dans les Cahiers du Sud, ont suscité une réaction particulièrement sotte et naïve, et qui se voulait méchante de Breton. Décidément, il n’en finira jamais avec le collège. J’ai répondu, sur un autre ton, et seulement parce que les affirmations gratuites de Breton risquaient de faire passer le livre pour ce qu’il n’était pas. Ceci pour vous tenir au courant de l’actualité bien parisienne, toujours aussi frivole et lassante, comme vous le voyez.

Je le ressens de plus en plus, malheureusement. D’avoir expulsé ce livre m’a laissé tout vide, et dans un curieux état de dépression « aérienne ». Et puis une certaine solitude… Mais ce n’est pas à vous que je peux apprendre cela. J’ai beaucoup pensé à notre dernière conversation, à vous, à mon désir de vous aider. Mais il y a en vous de quoi soulever le monde. Simplement, vous recherchez, nous recherchons le point d’appui. Vous savez du moins que vous n’êtes pas seul dans cette recherche. Ce que vous savez peut-être mal c’est à quel point vous êtes un besoin pour ceux qui vous aiment et, qui sans vous, ne vaudraient plus grand chose. Je parle d’abord pour moi qui ne me suis jamais résigné à voir la vie perdre de son sens, et de son sang. A vrai dire, c’est le seul visage que j’aie jamais connu à la souffrance. On parle de la douleur de vivre. Mais ce n’est pas vrai, c’est la douleur de ne pas vivre qu’il faut dire. Et comment vivre dans ce monde d’ombres ? Sans vous, sans deux ou trois êtres que je respecte et chéris, une épaisseur manquerait définitivement aux choses. Peut-être ne vous ai-je pas assez dit cela, mais ce n’est pas au moment où je vous sens un peu désemparé que je veux manquer à vous le dire. Il y a si peu d’occasions d’amitié vraie aujourd’hui que les hommes en sont devenus trop pudiques, parfois. Et puis chacun estime l’autre plus fort qu’il n’est, notre force est ailleurs, dans la fidélité. C’est dire qu’elle est aussi dans nos amis et qu’elle nous manque en partie s’ils viennent à nous manquer. C’est pourquoi aussi, mon cher René, vous ne devez pas douter de vous, ni de votre œuvre incomparable : ce serait douter de nous aussi et de tout ce qui nous élève. Cette lutte qui n’en finit plus, cet équilibre harassant (et à quel point j’en sens parfois l’épuisement !) nous unissent, quelques-uns, aujourd’hui. La pire chose après tout serait de mourir seul, et plein de mépris. Et tout ce que vous êtes, ou faites, se trouve au-delà du mépris.

Revenez bien vite, en tous cas. Je vous envie l’automne de Lagnes, et la Sorgue, et la terre des Atrides. L’hiver est déjà là et le ciel de Paris a déjà sa gueule de cancer. Faites provisions de soleil et partagez avec nous.

Très affectueusement à vous

A.C.

Amitiés aux Mathieu, aux Roux, à tous.

4 Septembre 1948/ Lettre d’Albert Camus à Maria Casares

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Mercredi soir , pour la dernière fois il faisait très beau.Nous nous promenions avec Char sur le sommet de la montagne du Vaucluse où nous étions montés, dans la nuit, en voiture. La voie lactée plongeait dans la vallée et rejoignait la buée lumineuse qui montait des villages.

On ne savait plus ce qui était étoile ou lumière des hommes. Il y avait des villages dans le ciel et des constellations dans la montagne. La nuit était si belle, si vaste, si parfumée qu’on se sentait un coeur grand comme le monde. Et pourtant tu remplissais ce coeur. Et je n’ai jamais pensé à toi avec tant d’abandon et de joie.

Je débrunis à vue d’œil…Tu n’auras donc pas à m’envier. Nous aurons la couleur du temps.

Maintenant nous allons vivre.

Albert Camus/ Maria Casarès, correspondances (1944-1959)

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Albert Camus et René Char. (1948)

Noel 1948/ Maria Casares à Albert Camus…

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Maria (Noël 1948) : « J’ai trouvé le Merveilleux et l’on ne me donne que par autorisation et à heure fixe ! Je te veux partout, en tout et tout entier et je te voudrai toujours. Oui, toujours, et qu’on ne me parle pas de « si… » ou de « peut-être… » ou de « pourvu que… ». Je te veux, je le sais, c’est un besoin et je mettrai tout mon cœur, toute mon âme, toute ma volonté et toute ma cruauté même, s’il le faut à t’avoir. »

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Albert Camus/ Maria Casares, Correspondances 1944-1959

 

Un extrait des Vrilles de la Vigne/ Colette

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« Moi, j’aime. J’aime tant tout ce que j’aime ! Si tu savais comme j’embellis tout ce que j’aime, et quel plaisir je me donne en aimant ! Si tu pouvais comprendre de quelle force et de quelle défaillance m’emplit ce que j’aime… C’est cela que je nomme le frôlement du bonheur. Le frôlement du bonheur… caresse impalpable… frisson mystérieux près de se fondre en larmes, angoisse légère que je cherche et qui m’atteint devant un cher paysage argenté de brouillard, devant un ciel où fleurit l’aube, sous le bois où l’automne souffle une haleine mûre et musquée… Tristesse voluptueuse des fins de jour, bondissement sans cause d’un cœur plus mobile que celui du chevreuil, tu es frôlement même du bonheur… »

 

Les Vrilles de la Vigne.

J’écris/ Extrait de La Vagabonde de Colette…

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… j’écris, avec une abondance, une liberté inexplicables. J’écris sur des guéridons boiteux, assise de biais sur des chaises trop hautes, j’écris, un pied chaussé et l’autre nu, mon papier logé entre la plateau du petit déjeuner et mon sac à main ouvert, parmi les brosses, le flacon d’odeurs et le tire-bouchon; j’écris devant la fenêtre qui encadre un fond de cour, ou les plus délicieux jardins, ou des montagnes vaporeuses… Je me sens chez moi, parmi ce désordre de campement, ce n’importe où et ce n’importe comment, et plus légère qu’en mes meubles hantés…

Colette « La Vagabonde »

Les Roches Noires, Duras, et Proust

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Pour Marguerite Duras, l’hôtel des Roches noires ( Trouville ), c’est Yann Andréa Steiner, et Proust…

Pour les deux écrivains, ce sont des souvenirs qui tentent de faire advenir une vérité ; qui n’est pas forcément celle de la vie, ou plutôt, celle de la vie et du rêve, mêlés.

Un seul exemple, dans le texte même de Duras :

«  Vous dites : de quoi parlait-on dans la chambre noire. De quoi ?marguerite-duras_couv_book.jpg

( …) de ces jeunes filles cruelles qui prodiguaient le désir,

( … ) de ces soirées si lentes, vous vous souvenez, lorsqu’elles dansaient devant lui, les deux jeunes filles méchantes, lui, le supplicié du désir d’elles qui étaient au bord d’en perdre la vie et qui pleurait là, sur le canapé du grand salon avec vue sur la mer. » ( M. Duras, Yann Andréa Steiner, POL, 1992, Pages 114-115 )

Ce texte, fait référence à l’évènement de « La Recherche » – Albertine et Andrée qui dansent seins contre seins – …

«  Vous vous souvenez … (…) sur le canapé du grand salon avec vue sur la mer » M. D.

«  ces hôtels sans fin massacré, (…) ces couloirs sombres et frais, ces chambres délaissées où tellement tellement s’étaient faits les livres et l’amour » M.D.

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En 1963, Marguerite Duras acquiert l’appartement 105, au premier étage de l’hôtel des Roches noiresLes-Roches-noires.jpg où Proust Proust.jpga séjourné soixante-dix ans plus tôt, l’appartement 110

Durant les étés 1893 et 1894 Marcel Proust est à Trouville, avec sa mère et dans l’appartement 110 du premier étage de l’hôtel des Roches noires, paquebot de pierres et de briques : trois cents chambres à l’extrémité est de la plage. Les couchers de soleil, les lectures et les promenades sur le sable ou dans la campagne avec une bande d’amis (dont de futurs écrivains) l’attirent davantage que les baignades en mer.