« Transparence » de Marc Dugain

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Parution : 25-04-2019

« Cette chaise est libre? » de Jacques A. Bertrand

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Il n’est pas besoin de connaître personnellement Jacques A. Bertrand pour supposer qu’à travers les observations et pensées de cet Anatole Berthaud, qui revient de livre en livre nous délivrer ses réflexions sur l’existence et « les autres », l’écrivain dresse et peaufine au fil des ans son autoportrait — tout en ironie, en autodérision. Phi­losophe faussement badin, la mélancolie chevillée à l’âme mais drapée d’un humour qui s’emploie à la travestir tantôt en sagesse, tantôt en aimable misanthropie, Anatole a avancé sa vie durant à contre-courant. Rétif à l’ambition sociale et à la solennité, fuyant la gloire et ses inconstances, les gens célèbres dont « l’amitié est alternative » — cela, il le tient de la fréquentation de quelques spécimens de cette sorte, dont celui qu’il nomme le Chanteur —, riant des vaniteux et des esprits fats, cultivant au contraire la distance, la distraction, l’art de la dérobade : « J’ignore combien de fois vous vous êtes demandé ce que vous faisiez là. Pour moi, j’ai cessé de compter. Il me semble qu’à une époque ce me fut une forme de situation. Je devais y trouver quelque satisfaction, le monde me paraissant suffisamment étrange pour légitimer mon sentiment de décalage… » Dans cette marge, il est depuis lors demeuré.

| Ed. Julliard, 128 p

« Je ne suis pas un oiseau » d’Anne Herbauts

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Un voyage graphique et poétique, qui aborde avec délicatesse le thème de l’exil et des migrations. Et donne à la tragédie un éclairage universel.

Sur la couverture, une découpe d’oiseau striée comme les barreaux d’une cage et un titre en forme de négation. D’emblée, tout est dit : un oiseau empêché de voler n’est plus un oiseau, un homme en exil qui ne trouve pas refuge est un condamné. Voilà encore à l’œuvre la grande force du travail d’Anne Herbauts, cette fois-ci plutôt à destination des adultes, même s’il reste accessible à tous. De double page en double page, de bout de poème en bout de ficelle qui s’échoue et meurt sur le sable, elle regarde la tragédie des migrants en face mais la raconte de biais. Là, cet oiseau peut-être des­siné par un enfant, accroché en haut de la page tel un soleil ; et en écho cet autre, peint d’une main plus sûre, qui s’effondre comme abattu en plein vol. Ici elle transforme l’écriture sumérienne en empreintes d’oiseaux, plus loin elle rêve d’un radeau brisé de­ve­nu cabane puis fait se croiser Renaissances italienne et flamande, dieux grecs et nef chrétienne, visages romain et africain… Les guerres, les catastrophes et les haines chassent les hommes de chez eux, les siècles et les cultures n’y changent rien, pour preuve ce lancinant refrain qui scelle le destin humain : Je ne suis pas un oiseau. Un chant poignant de simplicité, un poème visuel tout en délicatesse, qu’elle entonne sans une once de grandiloquence. Si Anne Herbauts n’appuie nulle part, elle touche pourtant en plein cœur.

 

| Ed. Esperluète, coll. Hors-formats, 80 p., 22 €.

Un article Télérama.fr

 » Nouveaux Visages » de Danzy Senna

9782330121624En ce début de XXIe siècle, Maria et Khalil forment le “couple parfait”. Noirs à la peau claire, ils sont ces “nouveaux visages” en train de brouiller des frontières archaïques. Tous deux résident dans l’enclave noire bohème de Brooklyn où Khalil surfe sur la première vague de l’ère “point-com” tandis que Maria travaille à sa thèse sur le terrible massacre de Jonestown, lors duquel, en 1978, les neuf cents adeptes, en majorité noirs, de la secte du Temple du peuple trouvèrent la mort.
Enfant adoptée et élevée par Gloria, une universitaire militante morte avant d’avoir achevé sa thèse sur “la triple conscience des femmes noires”, Maria à qui tout semble pourtant réussir souffre en secret de troubles du comportement capables de la mettre en danger et de compromettre son avenir.
Danzy Senna, qui a elle-même grandi dans l’“élite à dreadlocks”, s’emploie ici à tourner en dérision la quête d’authenticité raciale dont a parfois pu faire preuve une communauté noire contemporaine “branchée”. “On ressemble à des personnages de Woody Allen, la mélanine en plus”, résume Khalil.
À travers sa protagoniste, Nouveaux visages incarne l’échec des très flexibles valeurs du monde contemporain à constituer un rempart contre les forces de la mémoire, du désir ou du désespoir. Une remise en cause aussi caustique que radicale de la quête d’identité dès lors qu’elle se réduit à un cliché dévorateur.

Mai 2019 / 224 pages

traduit de l’américain par : Yoann GENTRIC

« L’autre George, A la rencontre de George Eliot » de Mona Ozouf

product_9782072802027_195x320«Ce livre raconte une rencontre, annoncée, tout au long de la vie, par divers signes énigmatiques. Le plus explicite m’est venu de mon professeur de troisième, Renée Guilloux. À ses élèves adolescentes elle recommandait chaleureusement la fréquentation d’une romancière anglaise, George Eliot, et de ses héroïnes.
J’ai mis longtemps à transformer ce conseil en livre. Celui-ci n’est pas une biographie. Mais une promenade dans la forêt des romans, en compagnie d’une femme supérieurement intelligente, assez brave aussi pour affronter, dans la société victorienne, l’ostracisme social que lui vaut sa liberté de mœurs et d’esprit. En gardant, présente à la mémoire, celle qui avait emprunté des chemins parallèles : une George encore, Sand, à laquelle Eliot vouait une affection passionnée.
Ce voyage buissonnier m’a réservé la surprise de retrouver les questions qui font toujours le vif de nos débats du jour : Que dit la morale dans un monde déserté par l’intervention divine? Comment, entre appartenances et liberté, se construit une identité? Et peut-on, quand on est une femme, à la fois revendiquer l’égalité et chérir la dissemblance?
Ce sont de grandes interrogations. La merveille est qu’en cheminant avec l’autre George, elles n’ont plus rien d’intimidant. Elles portent des noms, elles ont des visages. Elles font entendre des voix, et celles-ci, toutes discordantes qu’elles puissent être, aident à mieux déchiffrer la vie.»
Mona Ozouf.

Paru chez Gallimard le 04/10/2018

Chaleur, Torpeur et Campari…Relire les petits chevaux de Tarquinia de Marguerite Duras…

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Tout se passe lentement dans ce livre placé sous le signe de la chaleur étouffante d’un été italien. Loin de tout, loin du monde, loin de leur vie, loin du vent, loin de l’air frais, une bande d’amis passe comme chaque été ses vacances dans ce petit coin paumé d’Italie. Ils y amènent chacun leurs relations, leurs souvenirs, leurs êtres, leurs bouderies.

Eux, ce sont Ludi et Gina, le couple orageux et passionnel, toujours à se disputer, toujours à parler de rupture, toujours à s’aimer ; Diana, toujours seule et toujours observatrice ; Jacques et Sara, le couple tranquille, avec Sara qui déteste toujours autant venir ici, avec leur enfant, « l’enfant », avec aussi leur bonne, personnage truculent par son insolence tranquille et son innocence égoïste.

Dans la torpeur des lieux, tout semble ralenti, tout semble un peu effacé par les vagues de chaleur, même les drames récents : un jeune homme, non loin de là, a sauté sur une mine et ses parents restent perchés en haut de la colline à refuser de signer le document qui validera le départ du corps.

Et puis, un homme s’immisce dans cette bande d’amis. « L’homme », ce personnage étrange, sympathique, qui se glisse dans leurs conversations, l’homme avec son beau bateau, l’homme qui se marre parfois, débat avec eux, ou boit les éternels bitter campari à la terrasse de l’éternel hôtel avec l’éternel mauvais repas de poisson, et puis qui va au sempiternel bal avec eux, et puis qui joue aux boules et les accompagne aussi voir le couple en deuil, là-haut sur la colline, avec l’épicier vieilli qui débite ses anecdotes. L’homme, qui soudain a remarqué Sara, qui la trouve belle, qui, de non-dits en sous-entendus, va flirter avec elle, tranquillement, sans mensonges, sans équivoques, juste beaucoup de silences.

C’est un roman lent, et Duras se plaît à laisser percevoir cette atmosphère écrasante, cette torpeur d’un monde où les nuits sont si chaudes qu’on n’arrive pas à dormir et qu’on fait la sieste au matin, trempé de sueur. Les éclats de voix et de coeur n’en sont que plus sensibles : les disputes de Gina et Ludi, les pleurs de la vieille dame, la bonne qui râle de ne pas pouvoir aller draguer, et puis les états d’âme de Sara.

Les personnages sont simples, attachants, jamais définis par la narratrice directement – on ne sait rien de leur histoire, de leur métier, de leur passé, à peine sait-on à quoi ils ressemblent ; on les connaît par leurs paroles et leurs actions, par ce que chacun pense de l’autre à un moment donné. C’est une bande d’amis qui s’aime beaucoup, qui se connaît encore plus, de gens simples, ni héros ni méchants, juste des gens, avec leur vie et leurs doutes. Avec leurs amours à la fois stables et mouvantes, endormies et orageuses, éternelles et instantanées.

La tentation du changement s’empare de Sara l’espace d’un été, la simplicité de l’amour d’un autre, de cet homme si attachant dans sa façon de l’aimer. Soudain peut-être l’été sera différent des précédents, Sara aura vécu, essayé, erré. Mais in fine, c’est sa relation avec Jacques qui est au coeur du roman, autant que cet enfant, symbole de stabilité autant que d’innocence et de certitudes au milieu de ces adultes qui s’entremêlent.

Car malgré les idées de Sara, rien ne change. Le chapitre III finit comme le chapitre I, le chapitre IV s’ouvre sur les mêmes mots que le II. Beaucoup de permanences, de stabilité de cet univers, au milieu duquel les personnages s’agitent l’espace d’un instant. Un beau livre, lent, rythmé par les éclats de voix vite éteints et l’amertume des bitter campari au bord de l’eau. Un livre profond, simple, un livre d’amour qui est aussi histoire d’amours et de vies. Une belle surprise pour moi que ce Duras assez méconnu.

« Il n’y a pas de vacances à l’amour, dit-il, ça n’existe pas. L’amour, il faut le vivre complètement avec son ennui et tout, il n’y a pas de vacances possibles à ça. »

 » Un matin d’hiver » de Philippe Vilain

9782246812395-001-TUne femme rencontre un homme, ils s’aiment. Ils ont la vie de tout le monde. Un couple, un enfant, une certaine lassitude qui n’est pas désagréable, aussi. Un jour, Dan annonce qu’il va voir ses parents aux Etats-Unis. Seulement voilà, il n’y va pas. Il disparaît même complètement de la vie de la narratrice.
Quinze ans après, l’obsession de la disparition s’étant émoussée, leur fille ayant grandi, d’autres hommes étant entrés dans sa vie, elle tente de gérer l’inexplicable. Peut-on vivre avec un fantôme  ?

Philippe Vilain est docteur en lettres modernes, écrivain et essayiste. Il a publié de nombreux romans dont le thème est l’exploration de la conscience amoureuse: « L’Etreinte », «  le Renoncement », «  L’été à Dresde », « Paris l’après-midi », ( Prix François Mauriac de l’Académie française 2007) «  La femme infidèle » (Prix Jean Freustié 2013) . Son roman, « Pas son genre », a été adapté au cinéma par le réalisateur Lucas Belvaux.

Essayiste, il est l’auteur de « Défense de Narcisse » (2005) et d’une remarquable réflexion sur la littérature contemporaine, «La littérature sans idéal », qui a fait l’objet d’une chronique dans Culture-Tops, le 16/11/2016.

Grasset Editions.

« Rue du pardon » de Mahi Binebine

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Rue du Pardon : c’est dans cette petite rue très modeste de Marrakech que grandit la narratrice de ce roman, Hayat (« la vie » en arabe). Le quartier est pauvre, seule la méchanceté prospère. Ainsi, Hayat qui est née blonde suscite les ricanements de tous et fiche la honte à sa mère. Une jungle sordide l’entoure, avec un père au visage satanique et des voisines qui persiflent comme des serpents.

Tant de difficultés auraient dû avoir la peau de cette enfant, mais on ne peut pas détruire « la vie ». Comme un oiseau qui sort de sa cage, Hayat s’échappe, et ressuscite grâce à Mamyta, la plus grande danseuse orientale du Royaume. Mamyta est une sorte de geisha – chanteuse, danseuse, entraîneuse, amante. Une femme libre dans un pays fondé sur l’interdit. Elle est de toutes les fêtes, mariages, circoncisions… mais elle danse aussi dans les cabarets populaires fréquentés par les hommes. Dénigrée et admirée à la fois, ses chants sont un mélange de grivois et de sacré. Avec ses danses toute mélancolie disparaît. Hayat découvre comment on fait tourner la tête aux hommes, comment la grâce se venge de l’hostilité, comment on se forge un destin.
En lisant Mahi Binebine, on croit voir ces femmes danser sous nos yeux. Cette histoire est un accomplissement, ce récit un enchantement.

Paru en mai 2019 chez Stock

 » Les jours »de Sylvain Ouillon

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Parution : 07-03-2019
Collection Blanche, Gallimard

 » La lutte clandestine en France » Essai de Sébastien Albartelli, Julien Blanc et Laurent Douzou

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La Lutte clandestine en France. Une histoire de la Résistance
1940-1944

Trois historiens, spécialistes de la Résistance, ont décidé de conjuguer leurs expertises, de croiser leurs regards, de se soumettre à une critique réciproque et exigeante. S’appuyant sur une abondante littérature, les auteurs se sont attachés à dérouler un récit qui prend parfois à rebours, comme dans le cas de la mémoire de la Résistance, les thèses communément admises.
Chacun des dix-sept chapitres du livre s’ouvre sur un document visuel – photo d’identité, reproduction d’une feuille clandestine, cliché d’une scène publique ou privée – qui illustre une facette de cette histoire, saturée de représentations mais si pauvre en illustrations. Ces documents variés font ainsi office de portes d’entrée vers un monde par nature difficile à saisir, celui de la lutte clandestine.
Tout en suivant la trame chronologique de la période, depuis les premières manifestations du refus en 1940 jusqu’aux libérations du territoire à l’été et à l’automne 1944, c’est bien une approche anthropologique du phénomène qui a été privilégiée. Elle conduit à mettre l’accent sur la densité extrême du temps résistant, à scruter ses pratiques et ses sociabilités, à interroger aussi les liens qui se tissent peu à peu avec la société. Elle cherche à comprendre ce que vivre en Résistance pouvait concrètement signifier. Soumis à un danger permanent, sans modèle préalable auquel se référer, l’univers clandestin de la Résistance, enfoui et invisible, n’aura en réalité jamais cessé d’inventer sa propre action. Il a généré des expériences d’une extrême variété tout en exposant l’ensemble de ses protagonistes, où qu’ils aient œuvré, à des risques identiques et mortels.

Seuil/ Collection Sciences humaines.

Avril 2019