Les deux jardins/ Colette/ Flore et Pomone

Le jardin de ma maison natale perdit, le temps l’aidant, l’habitude d’écarter les intrus. Je ne lui connus qu’une grille bénigne, des portes entrebâillées le jour et la nuit. La porte charretière, tout le village savait comment secouer son gros vantail pour faire tomber, derrière, une lourde barre de fer qui eût dû le verrouiller. Les dernières recommandations, à l’heure du couvre-feu, étaient à rebours du bon sens: « Surtout qu’on ne ferme pas la porte du perron, une des chattes n’est pas rentrée! La porte du fenil est-elle ouverte, au moins? Sans quoi le matou viendra encore miauler sous ma fenêtre à trois heures du matin pour que je le fasse entrer! »
Jardin d’En-haut, jardin d’En-bas – leurs noms en disent assez sur la dénivellation du sol – nous laissaient sortir clandestinement, le mur enjambé, et clandestinement rentrer. Tous deux, mêlés d’utile et de superflu, mettaient la tomate et l’aubergine aux pieds des pyrèthres, repiquaient les laitues entre les balsamines et les héliotropes. Si nos hortensias étaient royalement bouffis de têtes roses, ce n’était pas le résultat de soins particuliers, c’est qu’ils touchaient presque la pompe, bénéficiaient ainsi des fonds d’arrosoirs jetés à la volée, des rinçages de cruches, et qu’ils buvaient leur saoul. Pour le prestige de notre jardin, fallait-il davantage qu’un chèvrefeuille centenaire et infatigable, que la glycine en cascatelles et le rosier cuisse-de-nymphe? A eux tois, grimpant, descellant la grille, tordant une gouttière et s’insinuant sous les ardoises d’un toit, ils m’enseignèrent ce que sont la profusion, les adhérents parfums et leur excès de douceur.

Colette/ Flore et Pomone

Aubrac/ Poème en prose/ Julien Gracq

Merci à Niala https://alaindenefleditniala.wordpress.com/2020/09/04/aubrac/

d’avoir publié ce matin ce si beau texte de Julien Gracq que je ne connaissais pas et que je partage à mon tour ici.

AUBRAC

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Il faut si peu pour vivre ici. De ce balcon où penche la montagne à l’heure où le soleil est plus jaune, il ne reste plus à choisir qu’à droite la banquette où
l’herbe noircit sous les châtaigniers, à gauche la Viadène au loin déjà toute bleue. A mi-pente, la journée respire. De cette galerie ample et couverte où
glisse la route de gravier rose au-dessus du Causse gris-perdrix, on voit mûrir très bas les ombres longues dans la lumière couleur de prune. Tout commande de faire halte à
ce reposoir encore tempéré où la terre penche, pour respirer l’air luxueux de parc arrosé, la journée qui s’engrange dans les rais du miel et la chaleur de l’ambre,
jusqu’à ce que l’œil gorgé revienne à la route rose qui monte sous le soleil avant de tourner dans l’ombre d’un bois de sapins, et que ta main déjà fraîchisse
avec le soir — ta main qui laisse filtrer le bruit plus clair du torrent, ta main qui me tend les colchiques de l’automne.

Nous monterons plus haut. Là où plus haut que tous les arbres, la terre nappée de basalte hausse et déplisse dans l’air bleu une paume immensément vide, à l’heure
plus froide où tes pieds nus s’enfonceront dans la fourrure respirante, où tes cheveux secoueront dans le vent criblé d’étoiles l’odeur du foin sauvage, pendant que nous
marcherons ainsi que sur la mer vers le phare de lave noire par la terre nue comme une jument.

Julien Gracq

MME DODIN / MARGUERITE DURAS….( Reprise de septembre 2017)

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« La benne me transporte dans le monde des poubelles de mon monde, de ces poubelles pleines d’épluchures et de déchets de mes contemporains qui vivent, mangent, mangent pour se conserver, durer, durer le plus qu’ils peuvent, et qui digèrent, assimilent, suivant un métabolisme qui nous est commun, comme avec une persévérance si grande, si grande vraiment, quand on y pense, qu’elle est aussi probante, plus probante, à elle seule, de notre commune espérance que les plus fameuses de nos cathédrales. Et cet énorme chant de l’humaine rumination chaque jour commencée, chaque jour repris à l’aurore, par la benne de sa rue, c’est le chant, qu’on le veuille ou non, de l’irréductible communauté organique des hommes de son temps. Ah! plus d’étranger ni d’ennemi qui tienne devant la benne! tous pareils devant la gueule énorme et magnifique de la benne, tous estomacs devant l’Eternel. Car, pour la bonne grosse gueule de la benne, pas de différences. Et en fin de compte, ô locataire du quatrième qui me veut tant de mal, de même que nos poussières, un jour, se mêleront, de même l’os de ma côtelette se mêle sans façon à celui de la tienne, dans le ventre original, dans le ventre dernier de la si bonne benne. »

Marguerite Duras

Un extrait du Loup des Steppes/ Herman Hesse

herman hesse

Le bourgeois, lui, cherche à garder le milieu modéré entre ces deux extrêmes. Jamais il ne s’absorbera, ne s’abandonnera ni à la luxure ni à l’ascétisme; jamais il ne sera un martyr, jamais il ne consentira à son abolition : son idéal, tout opposé, est la conservation du moi; il n’aspire ni à la sainteté ni à son contraire, il ne supporte pas l’absolu, il veut bien servir Dieu, mais aussi le plaisir; il tient à être vertueux, mais en même temps à avoir ses aises. Bref, il cherche à s’installer entre les extrêmes, dans la zone agréable et tempérée, sans orages ni tempêtes violentes, et il y réussit, mais aux dépens de cette intensité de vie et de sentiment que donne une existence orientée vers l’extrême et l’absolu.

Le Loup des Steppes

Une nouvelle recension de l’EPOQUE 2018/ Pierre Schroven

À paraître en novembre dans FRANCOPHONIES VIVANTES

Une recension de Pierre Schroven

Nationalité : Belgique
Né(e) à : Charleroi , le 21 fév.1957

Biographie :

Né à Charleroi le 21/02/1957.
Poète et critique, Pierre Schroven travaille à la Région Wallonne (Namur) et a une formation de bibliothécaire-documentaliste.

Bibliographie
. Paupières-marées, poésie, L’Arbre à paroles, Amay, 1992
. Toi, l’instant, poésie, L’Arbre à paroles, Amay, 2000
. Contre-jours, poésie, L’Arbre à paroles, Amay, 2002
. Etats d’âme d’un feu, poésie, L’Arbre à paroles, Amay, 2003
. Matière d’énigme, L’Arbre à paroles, Amay, 2004
. Chemins du possible, L’Arbre à paroles, Amay, 2005
. Preuves de la vie même, Éditions L’Arbre à Paroles, Amay, 2009
. Dans ce qui nous danse, Éditions L’Arbre à Paroles, Amay, 2011
. Autour d’un corps vivant, Éditions L’Arbre à Paroles, Amay, 2014

pierre_schrovenl'epoque 2018

 

L’Epoque 2018 : Les Mots Peints/Barbara Auzou, Niala ; Virton : Traversées ; 2019

Poésie et peinture s’unissent ici avec bonheur pour célébrer la vie et la nature dans toutes les langues. En effet, les peintures de Niala(Alain Denefle) et les poèmes de Barbara Auzou ne font qu’un pour évoquer avec une subtilité rare un univers où la nature exulte et joue sa partition sans la moindre fausse note. Il est moins question dans ces pages d’expliquer voire de commenter les événements que de tenter de « rendre » la fulgurance, la beauté et la magie de l’instant. Pluie d’images et de mots donc qui font surgir mais ne nomment pas, décrochent avec la réalité ordinaire et réclament une pensée chantant toutes les joies de l’indéfinissable. Célébrant avec subtilité ce qui est là, les deux artistes nous invitent en quelque sorte à retourner au corps, à réhabiliter l’enfance de l’être, à donner un visage à notre désir, à brûler des formes pour gagner la vie voire à retrouver un rapport à la nature qui aurait été perdu. Un livre solaire, mettant en évidence la sensibilité, la complicité et le talent de deux artistes pour qui, c’est une certitude, le monde est neuf chaque jour.

Quand il sera évident

Que la part d’ombre s’accroît

Sur un ciel de poussières et de sentences

Et reste perplexe au seuil du sensible lendemain,

Je prendrai ma mendiante par la main

Et fermerai ses yeux trop grands

Pour que cesse enfin la danse de la faim et du couteau

Et le chant inconsolable au ventre gorgé d’eau.

J’insufflerai la patience à l’insecte de son corps

Avant de le confier au fleuve qu’on remonte lentement

Qui berce la colère et conte au sampan

Des histoires d’amours solaires et de paravents d’or.

Rendue à la mer ravie, l’enfant intacte d’hier

Se balancera au croissant blanc

D’une sérénité lunaire.

Pierre Schroven

 

 

Extrait de Dix-heures et demie du soir en été/ Duras

duras

C’est encore une fois les vacances. Encore une fois les routes d’été. Encore une fois des églises à visiter. Encore une fois dix heures et demie du soir en été. Des Goya à voir. Des orages. Des nuits sans sommeil. Et la chaleur.
Un crime a lieu cependant qui aurait pu, peut-être,changer le cours de ces vacances-là .
Mais au fond qu’est-ce qui peut faire changer le cours des vacances ?