Un train pour Odessa de Jeanne Champel Grenier / Réédition

Je vous avais déjà présenté ce livre de Jeanne Champel Grenier https://lireditelle.wordpress.com/?s=Un+train+pour+Odessa le mois dernier…Il vient d’être réédité , enrichi d’une présentation de Claude Luezior.

La vente de ce roman sera entièrement reversée à SOS réfugiés d’Ukraine.

Si vous voulez acquérir cet ouvrage merci d’envoyer votre contribution de 9 euros à:

Un train pour Odessa

La voix de l’Enfant

Urgence Ukraine

BP301-75464 Paris cedex 10

CCP 15 301 75P Paris

Un train pour Odessa / Jeanne Champel Grenier

Un récit paru en 2015 et d’une brûlante actualité…A lire ou relire / Aquarelles de l’auteure accompagnant le récit….

Tendresse, délicatesse et justesse historique….

Extrait : (…) Hélas nos répertoires, comme tout ce qui circulait en Russie, étaient surveillés ; ils devaient obtenir l’autorisation des autorités civiles avant le début des représentations. C’est ainsi que le long poème poignant d’Anna Akhmatova, grande poétesse native d’Odessa, fut refusé. Elle y racontait l’emprisonnement de son fils et la terreur de toutes les mères. Nikholaï l’avait mis en musique de façon émouvante ; je me souviens de ces mots : « ces bagnes où s’enterre une mortelle peine… ».

C’était ça encore la Russie, 15 ans après la mort d’Anna Akhmatova; cela rendait Nikholaï furieux. Mais il ne fallait rien manifester et continuer à chanter pour la survie de la pensée, montrer qu’on était vivants, amoureux des arts et du peuple. « Mieux vaut un chien vivant qu’un lion mort », disais-je à Nikholaï et il me répondait par un hochement de tête négatif. Nikholaï prenait alors sa bandoura et nous nous entraînions à chanter le nouveau répertoire qu’il avait composé et qui s’intitulait : UKRAINE, mon amour.

Planète Solaire, un recueil de Jeanne Champel Grenier…A lire….

“Moi j’aime tant tout ce que j’aime! Si tu savais comme j’embellis tout ce que j’aime ! Et quel plaisir je me donne en aimant ! Si tu pouvais comprendre de quelle force et de quelle défaillance m’emplit ce que j’aime…C’est cela que je nomme le frôlement du bonheur ». Extrait des Vrilles de la vigne de Colette.

C’est à ces phrases de Colette que j’ai pensé en refermant Planète solaire, L’instant s’égoutte de Jeanne Champel Grenier.

Pour lire la recension, c’est ici, chez Couleurs Poésies 2, le très beau blog poétique de Jean Dornac…

http://www.couleurs-poesies-jdornac.com/2022/02/planete-solaire-de-jeanne-champel-grenier-recension-de-barbara-auzou.html?utm_source=_ob_email&utm_medium=_ob_notification&utm_campaign=_ob_pushmail

Sido et le merle du jardin / Colette

Sido et le merle du jardin [Sido]

Je l’ai vue suspendre, dans un cerisier, un épouvantail à effrayer les merles, car l’Ouest, notre voisin, enrhumé et doux, secoué d’éternuements en série, ne manquait pas de déguiser ses cerisiers en vieux chemineaux et coiffait ses groseilliers de gibus poilus. Peu de jours après, je trouvais ma mère sous l’arbre, passionnément immobile, la tête à la rencontre du ciel d’où elle bannissait les religions humaines…
– Chut !… Regarde…
Un merle noir, oxydé de vert et de violet, piquait les cerises, buvait le jus, déchiquetait la chair rosée…
– Qu’il est beau !… chuchotait ma mère. Et tu vois comme il se sert de sa patte? Et tu vois les mouvements de sa tête et cette arrogance? Et ce tour de bec pour vider le noyau? Et remarque bien qu’il n’attrape que les plus mûres…
– Mais, maman, l’épouvantail…
– Chut !.. L’épouvantail ne le gêne pas…
– Mais, maman, les cerises !..
Ma mère ramena sur la terre ses yeux couleur de pluie:
– Les cerises ?.. Ah ! oui, les cerises…


[…] Le merle était parti, gavé, et l’épouvantail hochait au vent son gibus vide.

Un extrait de La Chatte / Colette

Il parlait à la chatte qui, l’œil vide et doré, atteint par l’odeur démesurée des héliotropes, entrouvrait la bouche, et manifestait la nauséeuse extase du fauve soumis aux parfums outranciers..

Elle goûta une herbe pour se remettre, écouta les voix, se frotta le museau aux dures brindilles des troènes taillés. Mais elle ne se livra à aucune exubérance, nulle gaîté irresponsable, et elle marchait noblement sous le petit nimbe d’argent qui l’enserrait de toutes parts.

La fleur / Colette / Extrait de Autres bêtes

extrait

La fleur

« Oh ! la jolie fleur dans la vitrine !
– Oui. C’est un petit pavot blanc.
– Je vous parle pas des petits pavots, je vous montre la fleur d’en bas, tachetée de clair et de sombre, veloutée, avec deux gouttes de rosée qui brillent, et de grandes étamines blanches pointues… Tiens, je me trompais : ce n’est pas une fleur, c’est un chat.
– Non, non, vous aviez raison, poète: c’est une fleur. »

Colette,
extrait de Autres bêtes, Chats de Paris

Le cactus rose / Colette

« Monsieur,

Vous me demandez de venir passer une huitaine de jours chez vous, c’est à dire auprès de ma fille que j’adore. Vous qui vivez auprès d’elle, vous savez combien je la vois rarement, combien sa présence m’enchante, et je suis touchée que vous m’invitiez à venir la voir. Pourtant, je n’accepterai pas votre aimable invitation, du moins pas maintenant. Voici pourquoi : mon cactus rose va probablement fleurir ! C’est une plante très rare, que l’on m’a donnée, et qui, m’a-t-on dit, ne fleurit sous nos climats que tous les quatre ans. Or, je suis déjà une très vieille femme, et, si je m’absentais pendant que mon cactus rose va fleurir, je suis certaine de ne pas le voir refleurir une autre fois…

Veuillez donc accepter, Monsieur, avec mon remerciement sincère, l’expression de mes sentiments distingués et de mon regret. »

Ce billet signé Sidonie Colette née Landoy, fut écrit par ma mère à l’un de mes maris, le second. L’année d’après, elle mourait, âgée de soixante-dix sept ans. Au cours des heures où je me sens inférieure à tout ce qui m’entoure, menacée par ma propre médiocrité, effrayée de découvrir qu’un muscle perd sa vigueur, un désir sa force, une douleur la trempe affilée de son tranchant, je puis pourtant me redresser et me dire : « Je suis la fille de celle qui écrivit cette lettre, -cette lettre et tant d’autres que j’ai gardées. Celle-ci en dix lignes, m’enseigne qu’à soixante seize ans elle projetait et entreprenait des voyages, mais que l’éclosion possible, l’attente d’une fleur tropicale suspendait tout et faisait silence même dans son coeur destiné à l’amour. Je suis la fille d’une femme qui, dans un petit pays honteux, avare et resserré, ouvrit sa maison villageoise aux chats errants, aux chemineaux et aux servantes enceintes. Je suis la fille d’une femme qui, vingt fois désespérée de manquer d’argent pour autrui, courut sous la neige fouetttée de vent crier de porte en porte, chez des riches, qu’un enfant, près d’un âtre indigent, venait de naître sans langes, nu sur de défaillantes mains nues… Puissé-je n’oublier jamais que je suis la fille d’une telle femme qui penchait, tremblante, toutes ses rides éblouies entre les sabres d’un cactus sur une promesse de fleur, une telle femme qui ne cessa elle-même d’éclore, infatigablement, pendant trois quarts de siècle… »

Colette (La naissance du jour. 1928)        

Les deux jardins/ Colette/ Flore et Pomone

Le jardin de ma maison natale perdit, le temps l’aidant, l’habitude d’écarter les intrus. Je ne lui connus qu’une grille bénigne, des portes entrebâillées le jour et la nuit. La porte charretière, tout le village savait comment secouer son gros vantail pour faire tomber, derrière, une lourde barre de fer qui eût dû le verrouiller. Les dernières recommandations, à l’heure du couvre-feu, étaient à rebours du bon sens: « Surtout qu’on ne ferme pas la porte du perron, une des chattes n’est pas rentrée! La porte du fenil est-elle ouverte, au moins? Sans quoi le matou viendra encore miauler sous ma fenêtre à trois heures du matin pour que je le fasse entrer! »
Jardin d’En-haut, jardin d’En-bas – leurs noms en disent assez sur la dénivellation du sol – nous laissaient sortir clandestinement, le mur enjambé, et clandestinement rentrer. Tous deux, mêlés d’utile et de superflu, mettaient la tomate et l’aubergine aux pieds des pyrèthres, repiquaient les laitues entre les balsamines et les héliotropes. Si nos hortensias étaient royalement bouffis de têtes roses, ce n’était pas le résultat de soins particuliers, c’est qu’ils touchaient presque la pompe, bénéficiaient ainsi des fonds d’arrosoirs jetés à la volée, des rinçages de cruches, et qu’ils buvaient leur saoul. Pour le prestige de notre jardin, fallait-il davantage qu’un chèvrefeuille centenaire et infatigable, que la glycine en cascatelles et le rosier cuisse-de-nymphe? A eux tois, grimpant, descellant la grille, tordant une gouttière et s’insinuant sous les ardoises d’un toit, ils m’enseignèrent ce que sont la profusion, les adhérents parfums et leur excès de douceur.

Colette/ Flore et Pomone