Blanc Corbeau d’Eric Jaumier aux Editions Jacques Brémond

On a d’abord le plaisir sensuel d’avoir ce beau livre à la couverture de coton et de lin entre les mains …Et ce n’est pas rien…Les livres de Jacques Brémond sont des oeuvres d’art…

J’ai croisé le poète Eric Jaumier dans la revue Traction-Brabant et j’ai eu depuis quelques contacts avec lui via mails…

Ce recueil de 75 pages comporte deux sections: Blanc Corbeau et Autour. Comme le dit justement Claude Margat dans la préface il faut dépasser l’aspect faussement minimaliste de l’écriture poétique d’Eric Jaumier pour entrer dans une célébration de la vie en ce qu’elle a de résistance sereine et espiègle..

J’ai choisi deux poèmes:

L’Ether:

ton bec

dans la petite

tauromachie

du jour.

Ton bec pique

ce peu!

Montre quelques

reflets

vagabonds.

Racle la voix

la peau du tambour

l’énigme nue

in fine

chante à tue-tête.

 

Nous portons encore des écailles pour éclairer le soleil:

 

la poussière est

notre mémoire

 

où sinon sous la mer

trouverons-nous

le bleu du ciel

 

je ne crie pas

je soulève ta jupe

 

la terre tourne

dans ta bouche

 

au jour le jour

dans nos poches

des buissons d’épines.

 

Un ouvrage qui rend heureux….

Brémond1

bremond 2

 

Maria Casares à Albert Camus (9 février 1950)

Suite de la lecture de Proust….

maria casares

Mon amour chéri,

Ce matin j’ai lu dans mon lit jusqu’à midi. Je me dépêche de finir À l’ombre des jeunes-filles en fleurs. J’ai hâte de lire les lettres de Van Gogh…Je tiens à me reposer quelques jours de Proust. Maintenant il m’agace un peu moins-j’ai passé le temps des salons-mais il m’effraie. Les fins travaux de chirurgie intellectuelle qu’il fait sur cette pauvre Albertine m’épuisent et m’épouvantent. Quand je pense qu’il t’est peut-être arrivé de me décortiquer ainsi j’en ai des frissons…Et puis..J’ai appris qu’Albertine était en réalité un Albert et là…Tu comprends..Je proteste!

Lettre de Maria Casares à Albert Camus (24 janvier 1950)/ Réponse d’Albert Camus le 26 janvier.

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Je continue Proust- Parfois il m’enchante, parfois il m’ennuie, parfois il m’agace.

Dis-moi mon chéri, n’était-il pas pédéraste par hasard? Il écrit souvent comme une femme…Mais bon, dans l’ensemble j’aime bien le lire. Son style me charme à la manière de la musique arabe, et je ne sais pas pourquoi il me plonge dans une ambiance qui m’était bien familière durant toute mon enfance, l’ambiance de luxe chaud et de rêverie paisible…

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Mais oui Proust était homosexuel! Je croyais que tu le savais…Continue. Tu m’en parleras plus longtemps…

Une mauvaise nouvelle: George Orwell est mort. Tu ne le connais pas. Écrivain anglais de grand talent ayant à peu près la même expérience que moi et exactement les mêmes idées…Il y avait des années qu’il luttait contre la tuberculose. ..Mais laissons cela

Je t’aime dans l’hiver aussi tu le sais bien puisque nous avons si peu d’étés à nous…

Albert Camus/ Maria Casares, Correspondance (1944-1959)

26 Octobre 1951/ Lettre d’Albert Camus à René Char

albert camus et rené Char

[Paris] 26 octobre 1951

Mon cher René,

Je suppose que vous avez maintenant reçu L’Homme révolté. La sortie en a été un peu retardée par des embarras d’imprimerie. Naturellement, je réserve pour votre retour un autre exemplaire, qui sera le bon. Bien avant que le livre soit sorti, les pages sur Lautréamont, parues dans les Cahiers du Sud, ont suscité une réaction particulièrement sotte et naïve, et qui se voulait méchante de Breton. Décidément, il n’en finira jamais avec le collège. J’ai répondu, sur un autre ton, et seulement parce que les affirmations gratuites de Breton risquaient de faire passer le livre pour ce qu’il n’était pas. Ceci pour vous tenir au courant de l’actualité bien parisienne, toujours aussi frivole et lassante, comme vous le voyez.

Je le ressens de plus en plus, malheureusement. D’avoir expulsé ce livre m’a laissé tout vide, et dans un curieux état de dépression « aérienne ». Et puis une certaine solitude… Mais ce n’est pas à vous que je peux apprendre cela. J’ai beaucoup pensé à notre dernière conversation, à vous, à mon désir de vous aider. Mais il y a en vous de quoi soulever le monde. Simplement, vous recherchez, nous recherchons le point d’appui. Vous savez du moins que vous n’êtes pas seul dans cette recherche. Ce que vous savez peut-être mal c’est à quel point vous êtes un besoin pour ceux qui vous aiment et, qui sans vous, ne vaudraient plus grand chose. Je parle d’abord pour moi qui ne me suis jamais résigné à voir la vie perdre de son sens, et de son sang. A vrai dire, c’est le seul visage que j’aie jamais connu à la souffrance. On parle de la douleur de vivre. Mais ce n’est pas vrai, c’est la douleur de ne pas vivre qu’il faut dire. Et comment vivre dans ce monde d’ombres ? Sans vous, sans deux ou trois êtres que je respecte et chéris, une épaisseur manquerait définitivement aux choses. Peut-être ne vous ai-je pas assez dit cela, mais ce n’est pas au moment où je vous sens un peu désemparé que je veux manquer à vous le dire. Il y a si peu d’occasions d’amitié vraie aujourd’hui que les hommes en sont devenus trop pudiques, parfois. Et puis chacun estime l’autre plus fort qu’il n’est, notre force est ailleurs, dans la fidélité. C’est dire qu’elle est aussi dans nos amis et qu’elle nous manque en partie s’ils viennent à nous manquer. C’est pourquoi aussi, mon cher René, vous ne devez pas douter de vous, ni de votre œuvre incomparable : ce serait douter de nous aussi et de tout ce qui nous élève. Cette lutte qui n’en finit plus, cet équilibre harassant (et à quel point j’en sens parfois l’épuisement !) nous unissent, quelques-uns, aujourd’hui. La pire chose après tout serait de mourir seul, et plein de mépris. Et tout ce que vous êtes, ou faites, se trouve au-delà du mépris.

Revenez bien vite, en tous cas. Je vous envie l’automne de Lagnes, et la Sorgue, et la terre des Atrides. L’hiver est déjà là et le ciel de Paris a déjà sa gueule de cancer. Faites provisions de soleil et partagez avec nous.

Très affectueusement à vous

A.C.

Amitiés aux Mathieu, aux Roux, à tous.

4 Septembre 1948/ Lettre d’Albert Camus à Maria Casares

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Mercredi soir , pour la dernière fois il faisait très beau.Nous nous promenions avec Char sur le sommet de la montagne du Vaucluse où nous étions montés, dans la nuit, en voiture. La voie lactée plongeait dans la vallée et rejoignait la buée lumineuse qui montait des villages.

On ne savait plus ce qui était étoile ou lumière des hommes. Il y avait des villages dans le ciel et des constellations dans la montagne. La nuit était si belle, si vaste, si parfumée qu’on se sentait un coeur grand comme le monde. Et pourtant tu remplissais ce coeur. Et je n’ai jamais pensé à toi avec tant d’abandon et de joie.

Je débrunis à vue d’œil…Tu n’auras donc pas à m’envier. Nous aurons la couleur du temps.

Maintenant nous allons vivre.

Albert Camus/ Maria Casarès, correspondances (1944-1959)

albert camus et rené Char

Albert Camus et René Char. (1948)

Noel 1948/ Maria Casares à Albert Camus…

Maria Casares (2)

Maria (Noël 1948) : « J’ai trouvé le Merveilleux et l’on ne me donne que par autorisation et à heure fixe ! Je te veux partout, en tout et tout entier et je te voudrai toujours. Oui, toujours, et qu’on ne me parle pas de « si… » ou de « peut-être… » ou de « pourvu que… ». Je te veux, je le sais, c’est un besoin et je mettrai tout mon cœur, toute mon âme, toute ma volonté et toute ma cruauté même, s’il le faut à t’avoir. »

maria casares

Albert Camus/ Maria Casares, Correspondances 1944-1959