Le théâtre de kafka.


Notre appréhension de l’oeuvre de Kafka – fortement établie depuis des lustres – risque-t-elle de changer avec la publication des deux volumes de la Pléiade dirigée par Jean-Pierre Lefebvre avec la collaboration d’Isabelle Kalinovski, Bernard Lortholary et Stéphane Pesnel ? Ce qui est sûr c’est que cette édition diffère en bien des points de celle précédemment parue en quatre volumes dans la même collection entre 1976 et 1989, sous la direction de Claude David. D’abord parce que par-delà les différences naturelles des traductions, celles-ci ont parfois été établies sur des textes qui ne sont pas tout à fait les mêmes, notamment dans leur organisation. Chacun – et bien évidemment Max Brod le premier, à qui nous devons la connaissance de l’oeuvre de Kafka puisqu’il a passé outre les recommandations de l’auteur de détruire une masse d’écrits de toutes sortes, et de ne pas réimprimer ce qui était déjà paru – y a été de son agencement des écrits et ensuite de son commentaire. En somme le corpus a quelque peu changé. L’édition de Jean-Pierre Lefebvre a pour base l’édition critique publiée en 18 volumes en Allemagne par Fischer entre 1982 et 2013. C’est elle qui désormais fait loi, et en ce sens la présente édition de la Pléiade est un événement, en même temps qu’elle nous restitue un Kafka de notre temps. Il faut louer ici le travail de Jean-Pierre Lefebvre et de ses collaborateurs, les introductions du premier nommé et l’appareillage critique étant de tout premier ordre.

Kafka et le théâtre

Nous autorisant de ce qu’écrit Jean-Pierre Lefebvre dans son introduction du premier volume consacré aux Nouvelles et récits : « Mais la fin de l’année 1911 fut surtout marquée par un événement extérieur que toute la critique considère comme majeur dans la vie intellectuelle, voire dans la vie affective de Kafka : sa rencontre plus personnelle avec la troupe de théâtre yiddish de Jizchak Löwy, qui s’installa à Prague pendant près de quatre mois. Elle fut comme une révélation, une incidence sur sa pensée et son écriture, fut considérable et définitive », et en renversant la proposition, on pourra se poser la question de savoir pourquoi, dans la cohorte des écrivains contraints d’affronter les feux de la rampe à leur insu, Kafka a été autant sollicité. À telle enseigne que dans bon nombre d’ouvrages critiques qui lui sont consacrés, on trouve une rubrique concernant les principales mises en scène de ses oeuvres. Sont cités, entre nombreux autres, Jean-Louis Barrault à plusieurs reprises (il y a souvent récidive avec Kafka), Antoine Bourseiller, Henri Ronse, Philippe Adrien (lui aussi récidiviste patenté)… Cette saison c’est le grand metteur en scène polonais Krystian Lupa qui y est allé de sa mise en scène du Procès… Bref on n’en finit pas de vouloir liquider Monsieur Joseph K., double de Kafka comme chacun sait.

C’est une longue histoire que celle de Kafka avec le théâtre. Pourtant hormis quelques fragments dialogués, nous ne connaissons de l’auteur pragois qu’une seule pièce, inachevée comme la plupart de ses écrits, Le Gardien du tombeau, traduit dans l’édition Jean-Pierre Lefebvre Le Gardien de la crypte, un texte à propos duquel Henri Politzer évoquait les noms de Hugo von Hofmannstahl et de Maurice Maeterlinck.

Très tôt, et bien avant sa rencontre avec les acteurs juifs, Kafka s’est intéressé au théâtre. Étudiant il fréquentait assidûment le Théâtre tchèque et le Théâtre allemand (le Deutsches Nationaltheater) tout comme il hantait les soirées poétiques et les conférences. Plus tard il fera la connaissance de Paul Claudel, ira à Paris et assistera à une représentation de Phèdre à la Comédie-Française… Toutes choses anecdotiques en regard de sa rencontre, en octobre 1911 donc, au Café Savoy, à Prague, avec Jizchak Löwy, le directeur d’une troupe de théâtre juive itinérante (par la force des choses), une troupe en butte aux mille et une misères et vexations réservées aux gens de la profession. Dans son Journal (qui fera l’objet d’un troisième volume de la Pléiade), Kafka parle très longuement, sur plus d’une centaine de pages, de ses relations avec Löwy et le théâtre. Les pièces jouées par Löwy et ses compagnons en yiddish dans le quartier mal famé du café Savoy sont décrites avec une minutie toute particulière.

Le regard que porte Kafka sur le théâtre n’est pas celui d’un écrivain ordinaire. Ce n’est pas tant le contenu littéraire des pièces qui l’intéresse que la manière physique dont elles sont représentées, ce en quoi il semble plutôt être de notre temps que du sien. Il s’attarde volontiers à décrire les décors, les costumes, tel geste significatif de tel acteur ou de telle actrice. Écoutons-le faire cette description quasi clinique de Tilly, la femme de Wedekind : « voix claire et bien détachée de la femme. Visage étroit en forme de croissant de lune. Le bas de la cuisse se détache latéralement quand elle est debout et immobile. » Ou encore à propos de la Dubrovnicka Trilogie d’Ivo Vojnovic : « Du deuxième acte, je ne retiens qu’un cou délicat de jeune fille qui, partant d’épaules vêtues de rouge brun entre des manches bouffantes, s’allonge et se tend vers une petite tête. Du troisième acte, le frac froissé et le gilet de fantaisie sombre, barré d’une chaîne de montre en or, descendant des anciens Gospodars courbés par l’âge. » Il parle des coulisses et décrit loges et vestiaires des acteurs avec un « amour constant». Tant et si bien qu’il finit par s’assimiler à la compagnie : « si seulement nous avions des décors… », « comment allons-nous jouer Der Wilde Mensch ? » Et ce qui devait arriver arrivera : il tombe amoureux d’une des actrices de la compagnie, Amali Tschissik…

Son amitié avec Löwy est réelle, et il rédigera plus tard ses souvenirs. Kafka se démène, aide son ami à organiser des tournées. Lui-même met sur pieds une soirée qu’il ouvre avec une conférence sur le yiddish. Dans ce sens, son expérience « théâtrale » est capitale, sa rencontre avec Löwy et ses acteurs juifs déterminante dans ses prises de position à l’égard du judaïsme (que Jean-Pierre Lefebvre explique parfaitement dans son introduction). Il y aura retrouvé ses racines culturelles profondes.

Une écriture « théâtrale »

Tout ceci n’explique cependant pas la profonde fascination qu’exerce Kafka sur les hommes de théâtre. Mais la façon dont l’auteur du Procès appréhendait les spectacles de Löwy coïncide quelque part avec sa manière d’écrire. Il y a ainsi, chez lui, un refus de tout ce qui est abstrait. Il pense et procède par images. Première perche tendue, semble-t-il, aux adaptateurs et metteurs en scène de théâtre et de cinéma. Malheureusement, comme le remarquait judicieusement Marthe Robert, l’une des traductrices de l’édition Claude David (avec bien évidemment l’« historique » Alexandre Vialatte), les images proposées par Kafka sont toujours en trompe-l’oeil ! Si, en outre, il s’emploie à décrire tel ou tel geste, l’« étonnement va toujours de pair avec la description. Il enlève au geste humain son sens traditionnel et en fait l’objet de réflexions sans fin », note Walter Benjamin. Tout est bien théâtre chez lui, mais souvent au sens péjoratif du terme. C’est ainsi que les réquisitoires, les jugements, les procès en mauvais théâtre, foisonnent dans son oeuvre. D’où aussi ses longues descriptions des décors, ces coups de projecteur sur les personnages secondaires, tous étranges, car nous savons à peine ce qu’ils sont, d’où ils viennent, etc. Les personnages principaux eux-mêmes semblent jouer dans des pièces aux répétitions desquelles ils n’ont pas été conviés, d’où leurs constantes bévues. Peut-être d’ailleurs se sont-ils tout simplement trompés de pièces.

Le théâtre, chez Kafka, ce sont les autres. Lui se contente de décrire physiquement ses personnages et de nous en donner des sortes de bulletins de santé. Pas étonnant que la notion de fatigue soulignée par Jules Supervielle, liée à la notion d’étouffement, soit capitale chez lui. Pendant ce temps-là le lecteur a l’impression de rêver, ou de faire un cauchemar, mais devient, sans qu’il y prenne garde, spectateur…

Un article de Jean-Pierre Han pour Les Lettres françaises.

« Beckett, 27 juillet 1982, 11h30 » de Michel Crépu. (Essai)

livreon1078-73d08 (1)Après trente années d’éloignement volontaire, Michel Crépu revient sur les lieux d’une passion littéraire pour le créateur d’En attendant Godot.
Mais est-ce possible de parler de Beckett ? Œuvre limite, qui transforme aussitôt les téméraires en commentateurs bavards. Michel Crépu relève néanmoins le défi. Il relit les œuvres au gré d’une mémoire qui coïncide avec son attirance de naguère pour la vie monastique, au temps lointain des années 80. La littérature et le spirituel : ici commence une histoire commune, non achevée.
Jeune homme, il voulait serrer alors la main de l’homme qui avait serré celle de Joyce. Un rendez-vous mémorable lui offrira cette chance. Beckett paraît loin aujourd’hui de la houellebecquerie ambiante. Sa solitude n’a jamais été aussi grande. C’est le moment où jamais d’y retourner voir. C’est ce que réalise Michel Crépu dans ce livre d’heures de lecture et d’intimité.

Aux Editions Arléa.

« Les choses comme elles sont » de Claudine Galea

product_9782072825576_195x320Elle était comme un rêve. Une fleur posée sur la route. Une fleur éclatante de blancheur. Elle-même était la fleur. La voici avançant sur la route, et regardant, radieuse, l’appareil de photographie. C’est moi, la fleur. Fleur unique d’un jour unique. Un jour de blancheur comme il n’y en aurait plus jamais.

Les choses comme elles sont retrace l’émancipation d’une enfant curieuse de tout, devenue adolescente rebelle, puis jeune femme sur le seuil de tous les possibles. À ses côtés, on plonge dans une existence familiale d’une grande âpreté, avec des «trous noirs» inavouables mais indélébiles. On respire aussi l’épaisseur langagière des époques traversées, à Marseille, et les relents amers de l’Histoire d’une rive à l’autre de la Méditerranée.
La fresque romanesque de Claudine Galea, au plus près des sensations et des voix, allie la puissance d’une écriture lyrique et la distance d’une enquête sur les zones sombres de notre récit national.

Collection Verticales, Gallimard.

Janvier 2019.

Janesville, un histoire américaine d’Amy Goldstein.

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À 7 h 07, la dernière Chevrolet Tahoe atteint le bout de la chaîne de montage. Il fait encore noir dehors, – 9 °C pour 84 cm de neige – presque un record pour décembre -, de la neige entassée et qui s’éparpille, portée par un vent piquant balayant les hectares de parking.

À l’intérieur de l’usine d’assemblage de Janesville, la lumière est éclatante et la foule dense. Les ouvriers qui s’apprêtent à sortir de l’usine vers un avenir incertain se tiennent aux côtés des retraités qui, eux, sont revenus, la poitrine serrée par l’incrédulité et la nostalgie. Tous ces GMeurs ont suivi le parcours sinueux de la Tahoe le long de la chaîne. Ils applaudissent, ils s’étreignent, ils pleurent.

La dernière Tahoe est une beauté. C’est un modèle LTZ noir, entièrement équipé de sièges chauffants, de roues en aluminium, d’un système audio Bose comprenant 9 enceintes, pour un prix catalogue de 57 745 dollars, si le véhicule était à vendre dans cette économie où quasiment personne ne veut plus acheter de luxueux 4×4 General Motors.

Cinq hommes, dont un coiffé d’un bonnet de Père Noël, se tiennent devant le rutilant 4×4 noir en brandissant une large banderole dont les espaces blancs sont remplis de signatures d’ouvriers. « Dernier véhicule sorti de l’usine d’assemblage de Janesville », clame la bannière qui mentionne également la date, le 23 décembre 2008. La Tahoe est destinée à la société historique du Comté.

Des équipes de télévision venant d’aussi loin que les Pays-Bas et le Japon sont venues immortaliser ce moment où la plus ancienne usine du plus grand constructeur automobile du pays produit son ultime voiture.

De sorte que la fermeture de l’usine d’assemblage, deux jours avant Noël, est bien documentée.

Ceci est l’histoire de ce qui se passe ensuite.

Janesville, dans le Wisconsin, est située au trois-quarts du trajet de Chicago à Madison, sur l’autoroute 90 qui traverse l’Amérique d’une côte à l’autre. Le siège du Comté de Rock, qui comprend 63 000 habitants, est bâti le long d’un méandre de la Rock. Et à un endroit où le cours de la rivière se rétrécit, il y a l’usine d’assemblage.

General Motors a commencé à produire des Chevrolet à Janesville le jour de la Saint Valentin 1923. Pendant huit décennies et demie, cette usine, tel un puissant sorcier, a régi les rythmes de la ville. La station de radio synchronisait ses flashs d’information sur les horaires de changements d’équipe. Les prix des produits alimentaires suivaient les hausses de salaire de GM. Les gens programmaient leurs trajets dans la ville selon les passages quotidiens des trains de marchandise apportant les pièces et repartant avec les voitures, camions et 4×4 finis. Au moment de la fermeture de l’usine, les États-Unis connaissaient une crise financière écrasante qui a laissé une région frappée par les suppressions d’emplois et les baisses de salaire. Pourtant, les habitants de Janesville croyaient que leur futur serait à l’image de leur passé, qu’ils pourraient façonner leur destin. Ils avaient des raisons d’y croire.

Bien avant l’arrivée de General Motors, Janesville était une petite ville laborieuse, entourée par les terres agricoles fertiles du Wisconsin du sud. La ville tient son nom d’un colon, Henry Janes, et son histoire industrielle a débuté très tôt. Quelques années avant la guerre de Sécession, les aciéries Rock River Iron Works fabriquaient déjà des outils agricoles dans un ensemble de bâtiments, le long de Franklin Street. En 1870, un annuaire local des entreprises listait cinquante fabricants de chariots à Janesville. Une industrie textile s’est développée le long de la rivière – laine, puis coton. En 1880, 250 ouvriers, pour la plupart de jeunes femmes, tissaient dans les filatures de coton de la ville.

Au début du xxie siècle, Janesville comptait environ 13 000 habitants – des descendants des premiers colons de la côte Est et des immigrants venant, au fil des décennies, d’Irlande, d’Allemagne et de Norvège. Dans le centre-ville, Franklin et River Streets étaient bordées de fabriques. Milwaukee et Main Streets étaient occupées par des boutiques, des bureaux et, à une époque, d’un saloon par tranche de 250 habitants. Les boutiques restaient ouvertes le samedi soir afin que les familles d’agriculteurs puissent venir en ville une fois leur semaine de travail achevée. Le pont de Milwaukee Street était encore en bois, mais des trams électriques, se déployant vers le nord et le sud depuis le centre-ville, avaient remplacé le vieux service de trolley tiré par des chevaux. Janesville était un pôle ferroviaire. Tous les jours, 64 trains de passagers, plus des convois de fret, s’arrêtaient en ville. Des matières brutes arrivaient pour les usines, des hommes politiques pour leurs tournées, et des stars du vaudeville pour des représentations au Myers Grand Opera House.

Deux personnalités se distinguent dans la longue histoire manufacturière de Janesville. Ce sont des capitaines de l’industrie du pays, inconnus de la plupart des Américains, mais des légendes pour tous les écoliers locaux. Ils ont façonné l’identité de Janesville en même temps que son économie.

Le premier a été George S. Parker, un jeune moniteur de télégraphe. Dans les années 1880, il déposa le brevet d’un stylo à plume amélioré et créa la Parker Pen Company. Très vite, Parker Pen s’est développée sur les marchés internationaux. Les stylos apparaissaient lors des signatures de traités entre dirigeants mondiaux et à des Expositions universelles. Parker Pen a donné à la ville une réputation et une portée démesurées. La société a rendu Janesville célèbre.

La seconde figure était un autre homme d’affaires perspicace, Joseph A. Craig, qui a su attirer l’attention de General Motors sur les talents de Janesville. Vers la fin de la Première Guerre mondiale, il a œuvré pour que GM s’installe en ville, tout d’abord pour y fabriquer des tracteurs. Au fil des années, l’usine de montage s’est agrandie jusqu’à atteindre 446 000 m2, la surface de 10 terrains de football. L’usine comprenait plus de 7 000 ouvriers à son apogée et a permis la création de milliers d’emplois dans les entreprises voisines qui fournissaient des pièces. Si Parker Pen a rendu Janesville célèbre, GM a contribué à faire perdurer cette célébrité. C’était la preuve que Janesville était capable de surmonter l’adversité dans des circonstances difficiles, que la ville était apparemment immunisée contre les coups de l’histoire. Durant la Grande Dépression, l’usine a fermé – et a rouvert une année plus tard. Au cours d’un mouvement de grève par occupation, un événement majeur dans l’histoire ouvrière américaine, alors que des travailleurs de l’automobile provoquaient ailleurs des émeutes, la paix régnait à Janesville. Durant la Seconde Guerre mondiale, l’usine a fabriqué des obus d’artillerie dans le cadre du plan national ; la production a repris après la guerre, plus importante que jamais. Même quand les opportunités de l’industrie automobile ont commencé à baisser dans les années 1970, condamnant d’autres usines, la chaîne de montage de Janesville continuait toujours de fonctionner.

Alors, quand l’usine d’assemblage a cessé de produire, en ce matin glacial de décembre 2008, comment les gens de la ville auraient pu se douter que cette fois-ci serait différente ? Rien, par le passé, ne les avait préparés à admettre qu’un nouveau retour en force ne les sauverait pas encore une fois.

Le travail qui a disparu – 9 000 personnes ont perdu leur emploi dans et autour de Janesville entre 2008 et 2009 – faisait partie des 8,8 millions d’emplois aux États-Unis emportés par ce qu’on a appelé la Grande Récession. Ce n’était pas, évidemment, la première fois que certaines communautés américaines connaissaient une hémorragie d’emplois dans les industries qui les définissaient. Les fabriques de textile de Lowell, dans le Massachusetts, ont fermé ou ont déménagé dans le Sud dès la Première Guerre mondiale. À Youngstown, en Ohio, le lundi noir de 1977 a commencé à effacer quelque 50 000 emplois dans l’industrie de l’acier et ses secteurs connexes. Mais cette importante récession – la pire crise économique depuis les années 1930 – a supprimé des emplois, non dans une seule industrie, ni dans un seul groupe de communautés infortunées, mais dans tous les domaines d’activité, de la côte Est à la côte Ouest, dans des endroits qui n’avaient jamais fait partie de la Rust Belt ni même d’aucune région en difficulté économique, et qui n’avaient jamais imaginé être touchés à ce point. Des endroits comme Janesville.

Aujourd’hui, l’usine de montage est verrouillée derrière un périmètre de chaînes. Au-dessus du portique de l’entrée Art Déco, on peut encore voir le logo. Il consiste en la silhouette de trois roues dentées, contenant chacune un motif différent. Dans la roue de droite, le symbole GM. Dans celle de gauche, la crête de l’United Auto Workers. Entre les deux, un champ blanc de la forme du Wisconsin, avec un cœur rose bonbon près du bas, là où est située Janesville. Et en lettres noires au sommet : janesville people working together (Les habitants de Janesville travaillent ensemble). Le logo commence à rouiller.

À l’intérieur, l’usine est plongée dans le noir. Ses entrailles – des tours jusqu’aux postes de soudure et palans de cinq tonnes, tout l’équipement dont une usine automobile morte n’a plus besoin – ont été récupérées et vendues aux enchères. Dehors, les hectares de béton du parking sont vides à l’exception de la berline solitaire du vigile. Dans le ciel, les cheminées d’usine semblent se dresser là pour toujours, ne recrachant plus rien.

Derrière, la nature a repris ses droits sur une étendue où des rangées de 4×4 scintillants stationnaient avant d’être expédiés ailleurs – ce sont des champs désormais, les arbustes poussent partout. À l’entrée de service, une petite pancarte est perchée sur la barrière. Il manque quelques lettres : m… pour .es souvenirs.

Sans son usine d’assemblage, Janesville continue. En surface, la ville a l’air étrangement intacte pour un endroit qui a traversé un séisme économique. Elle sauve les apparences, s’efforce de dissimuler les failles par où s’infiltre la douleur, ce qui arrive quand les bons emplois disparaissent et que les gens de la classe moyenne dégringolent. Le long de Racine Street, l’itinéraire depuis l’autoroute jusqu’au centre-ville, de petits drapeaux américains flottent à tous les lampadaires. Main Street, avec ses bâtiments du xixe siècle en brique rouge et crème de Milwaukee, conserve sa grâce architecturale. Que certaines des devantures de magasins soient vides n’est pas nouveau ; le centre commercial attire les enseignes en dehors du centre depuis les années 1970. Une récente Campagne de décoration du cœur de ville a éclaboussé de grandes fresques pastel les flancs des bâtiments du centre, chaque fresque commémorant une des premières décennies de Janesville, depuis sa fondation en 1836. La fresque à l’arrière de l’hôtel de ville, qui illustre l’arrivée du chemin de fer dans les années 1850, représente une locomotive à vapeur et un homme enfonçant les clous des rails. Inscrit au bas de la fresque, on peut lire « Histoire. Vision. Courage. »

Donc Janesville continue, et pourtant elle est différente. On peut identifier ce changement dans les nombreux panneaux « À vendre » qui apparaissent le long des rues résidentielles, dans les bureaux de prêteurs sur salaire qui se sont ouverts sur Milton Avenue, voie commerçante qui va du nord au centre-ville, et dans l’espace dégagé à présent occupé par le foyer de l’Armée du Salut.

Et les citoyens de Janesville ? Ils cherchent à réinventer leur ville, à se réinventer eux-mêmes. En quelques années, il est devenu évident que personne à l’extérieur de la ville – ni les Démocrates ni les Républicains, ni les bureaucrates de Madison ou de Washington, ni les syndicats en voie de disparition, ni les entreprises en difficulté – n’a de solution pour renouveler la classe moyenne. Les habitants de Janesville n’abandonnent pas. Et pas seulement les ouvriers de l’industrie automobile. Depuis la banquière en vue à l’assistante sociale qui se consacre à trouver un refuge pour les enfants sans domicile, les gens prennent des risques pour les autres, leur affection pour leur ville les fait rester ici.

C’est difficile. L’usine d’assemblage désertée incarne leur dilemme : comment forger un avenir – comment même intégrer qu’il faut renoncer au passé – quand la carcasse d’une cathédrale de l’industrie de 446 000 m2 repose encore, silencieuse, au bord de la rivière ?

Malgré tout, les gens s’accrochent à l’esprit volontariste de Janesville. Un mois avant la fermeture de l’usine d’assemblage, ses responsables et son représentant local de l’United Auto Workers ont annoncé conjointement que la dernière Chevrolet Tahoe serait offerte à l’antenne d’United Way du nord du Comté de Rock, comme lot d’une tombola en faveur d’œuvres caritatives. Il y a eu tellement de billets vendus – à 20 dollars pièce ou six pour 100 dollars -, tellement de billets vendus à des ouvriers licenciés qui n’avaient aucune idée d’où viendrait leur prochaine paie, que la tombola a rassemblé 200 460 dollars, propulsant, en pleine récession, la campagne annuelle d’United Way au-delà de ses objectifs.

Le billet gagnant était celui d’un retraité GM qui avait travaillé à l’usine pendant trente-sept ans. Il chérit tellement la Tahoe qu’elle quitte rarement son garage.

« Janesville. Une histoire américaine » d’Amy Goldstein,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Aurélie Tronchet.

Christian Bourgeois Editeur.

« L’école des soignantes » de Martin Winckler.

L-Ecole-des-soignantes2039. Hannah Mitzvah quitte sa lucrative activité de codage informatique et émigre à Tourmens (ville de France qui apparaît déjà dans tous les romans de Martin Winckler) pour se former au soin. Là, on ne soigne pas comme ailleurs : dès 2022, un mouvement féministe transforme le CHU en école expérimentale et révolutionne l’apprentissage du soin, concentre ses efforts sur l’accueil bienveillant, la formation de professionnelles de santé empathiques et une approche globale des personnes. La médecine qu’on pratique est centrée avant tout sur la santé des femmes.
A l’École des soignantes, Hannah apprend que pour avoir le droit de pratiquer les gestes les plus sophistiqués (opérer une tumeur du cerveau), on doit d’abord apprendre à délivrer les plus simples : aider une soignée à se lever, se laver, se nourrir mais aussi panser, et écouter le récit des personnes, respecter leurs aspirations.
Au bout de quatre années, Hannah entre en résidence au pôle Psycho, département dans lequel exerce désormais Djinn Atwood, l’héroïne dont on avait fait la connaissance dans Le Chœur des femmes. Elle s’inquiète du devenir de l’Ecole. Et qui est véritablement Hannah Mitzvah ? Que vient-il ou vient-elle chercher auprès de ces « pensionnaires » du Pôle ? De quoi souffrent ces femmes ? Est-ce leur cerveau qui déraille ou bien ne seraient-elles folles que parce qu’on les rend folles, parce qu’on les traite comme des folles ? (Sylvia Plath) Quelles forces s’opposent à l’activité de l’École des soignantes ? Une course contre le temps s’engage pour sauver l’utopie d’une institution de santé sans quotas de patients, sans restrictions incompatibles avec la délivrance équitable de soins, libérée des lobbys industriels, et surtout respectueuse de toutes et tous, sans distinction ni discrimination d’aucune sorte…

P.O.L Mars 2019

« Maîtres et esclaves » De Paul Greveillac.

product_9782072797248_195x320Kewei naît en 1950 dans une famille de paysans chinois, au pied de l’Himalaya. Au marché de Ya’an, sur les sentes ombragées du Sichuan, aux champs et même à l’école, Kewei, en dépit des suppliques de sa mère, dessine du matin au soir. La collectivisation des terres bat son plein et la famine décime bientôt le village.
Repéré par un garde rouge, Kewei échappe au travail agricole et à la rééducation permanente. Sa vie bascule. Il part étudier aux Beaux-Arts de Pékin, laissant derrière lui sa mère, sa toute jeune épouse, leur fils et un village dont les traditions ancestrales sont en train de disparaître sous les coups de boutoir de la Révolution.
Dans la grande ville, Kewei côtoie les maîtres de la nouvelle Chine. Il obtient la carte du Parti. Devenu peintre du régime, il connaît une ascension sans limite. Mais l’Histoire va bientôt le rattraper.

Un roman très documenté qui mêle fiction et réalité historique.

Paru le 23 Août 2018.

« La femme aux cheveux roux » d’Orhan Pamuk.

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Trad. du turc par Valérie Gay-Aksoy

 

Collection Du monde entier, Gallimard
Parution : 14-03-2019

« La griffe du temps: ce que l’histoire peut dire de la littérature ». Essai de Judith Lyon-Caen.

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Collection NRF,Essais Gallimard
Parution : 07-02-2019
304 pages + 8 p. hors texte

Lettre d’Hermann Hesse à un jeune artiste.

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Hermann Hesse, romancier spirituel et pacifique, auteur de romans d’apprentissage comme SiddhartaLe loup des steppes ou Damian, est une des figures majeures de la littérature allemande et l’une des grandes consciences morales de l’humanité au XXe siècle. Lauréat germanique du prix Nobel en 1946, il adresse trois ans après cette lettre « à un jeune artiste », témoignant de ses réflexions sur le sens de la vie et de la création.

5 janvier 1949

Cher J. K.,

Merci pour ton message de Nouvel An. Il est triste et déprimé et je ne comprends cela que trop bien. Cependant, il y a aussi cette phrase où tu te dis hanté par l’idée qu’un sens et une mission ont été assignés à ta personne et à ta vie et tu souffres de n’avoir pas révélé ce sens ni rempli cette tâche. Voilà qui est encourageant malgré tout, car c’est littéralement vrai et je te prie de te rappeler et de méditer de temps en temps les quelques remarques que je vais faire à ce sujet. Ces réflexions ne sont pas de moi, elles sont vieilles comme le monde et appartiennent à ce que les hommes ont exprimé de plus positif sur eux-mêmes et sur leur mission.

Ce que tu fais dans la vie, je veux dire non seulement comme artiste, mais aussi en tant qu’homme, époux et père, ami, voisin, etc., tout cela s’apprécie en fonction du « sens » éternel du monde et d’après les critères de la justice éternelle, non par référence à quelque mesure établie, mais en appliquant à tes actes ta propre mesure, unique et personnelle. Quand Dieu te jugera, il ne te demandera pas : « As-tu été un Hodler, un Picassso, un Pestalozzi, un Gotthelf ? » Il te demandera en revanche : « As-tu été et es-tu réellement le J. K. en vue duquel tu as hérité certaines dispositions ? » Questionné de la sorte, aucun homme n’évoquera jamais sans honte et sans effroi son existence et ses errements ; tout au plus pourra-t-il répondre : « Non, je n’ai pas été cet homme, mais je me suis du moins efforcé de le devenir dans la mesure de mes forces. » Et s’il peut le dire sincèrement, il sera alors justifié et sortira vainqueur de l’épreuve.

Si tu es gêné par des images telles que « Dieu » ou « juge éternel », tu peux tranquillement les laisser de côté, car elles importent peu. La seule chose qui compte, c’est le fait que chacun de nous est le dépositaire d’un héritage et le porteur d’une mission ; chacun de nous a hérité de son père et de sa mère, de ses nombreux ancêtres, de son peuple, de sa langue certaines particularités bonnes ou mauvaises, agréables ou fâcheuses, certains talents et certains défauts, et tout cela mis ensemble fait de nous ce que nous sommes, cette réalité unique dénommée J. K. en ce qui te concerne. Or, cette réalité unique, chacun de nous doit la faire valoir, la vivre jusqu’au bout, la faire parvenir à maturité et finalement la restituer dans un état de perfection plus ou moins avancé. À ce propos, on peut citer des exemples qui laissent une impression ineffaçable et qu’on trouve en abondance dans l’histoire universelle et l’histoire de l’art. Ainsi, comme on le voit dans beaucoup de contes de fées, il y a souvent un personnage qui est l’idiot de la famille, le bon à rien, et il se trouve que c’est à lui qu’incombe le rôle principal et c’est précisément sa fidélité à sa propre nature qui fait paraître médiocres, par comparaison, tous les individus mieux doués que lui et favorisés par le succès.

[…] Bref, lorsque quelqu’un éprouve le besoin de justifier sa vie, ce n’est pas le niveau général de son action, considérée d’un point de vue objectif, qui compte, mais bien le fait que sa nature propre, celle qui lui a été donnée, s’exprime aussi sincèrement que possible dans son existence et dans ses activités.

D’innombrables tentations nous détournent continuellement de cette voie ; la plus forte de toutes est celle qui nous fait croire qu’au fond, on pourrait être quelqu’un de tout à fait différent de celui que l’on est en réalité et l’on se met à imiter des modèles et à poursuivre des idéaux qu’on ne peut et ne doit pas égaler ni atteindre. C’est pourquoi la tentation est particulièrement forte pour les personnes supérieurement douées, chez qui elle présente plus de dangers qu’un simple égoïsme avec ses risques vulgaires parce qu’elle a pour elle les apparences de la noblesse d’âme et de la morale.

À un certain moment de sa vie, tout jeune garçon a rêvé de conduire une voiture à cheval ou une locomotive, d’être chasseur ou général et, plus tard, de devenir un Goethe ou un don Juan ; c’est une tendance naturelle, inhérente au développement normal de l’individu et un moyen de faire sa propre éducation : l’imagination, pour ainsi dire en tâtonnant, prend contact avec les possibilités du futur. Mais la vie ne satisfait pas ces désirs et les idéaux de l’enfance et de la jeunesse meurent d’eux-mêmes. Néanmoins, on continue à souhaiter faire des choses pour lesquelles on n’est pas fait et l’on se tracasse pour imposer à sa propre nature des exigences qui la violentent. C’est ainsi que nous agissons tous. Mais en même temps, dans nos moments de lucidité intérieure, nous sentons toujours davantage qu’il n’existe pas de chemin qui nous conduirait hors de nous-mêmes vers quelque chose d’autre, et qu’il nous faut traverser la vie avec les aptitudes et les insuffisances qui nous sont propres et strictement personnelles et il nous arrive alors parfois de faire quelque progrès, de réussir quelque chose dont nous étions jusque-là incapables et, pour un instant, sans hésiter, nous nous approuvons nous-mêmes et nous sommes contents de nous. Bien sûr, ce contentement n’a rien de durable ; cependant, après cela, la part la plus intime de notre moi ne tend à rien d’autre qu’à se sentir croître et mûrir naturellement. C’est à cette seule condition que l’on peut être en harmonie avec le monde et s’il nous est rarement accordé, à nous autres, de connaître cet état, l’expérience qu’on en peut faire sera d’autant plus profonde.

En rappelant la mission confiée à tout individu et qui diffère pour chacun d’eux, je ne dois pas oublier que je ne songe pas du tout à ce que les dilettantes de l’art, jeunes ou vieux, appellent la défense et l’affirmation de leur individualité et de leur originalité. Il va de soi qu’un artiste, lorsqu’il fait de l’art sa profession et sa raison d’être, doit commencer par apprendre tout ce qui peut être appris dans le métier ; il ne doit pas croire qu’il devrait esquiver cet apprentissage à seule fin de ménager son originalité et sa précieuse personnalité. L’artiste qui, dans l’exercice de son art, se dérobe à la nécessité d’apprendre et de peiner durement aura la même attitude dans la vie […]. L’effort personnel pour assimiler ce qui peut être appris est un devoir aussi élémentaire dans le domaine de l’art que dans celui de la vie courante […].
L’étude de tout ce qui est susceptible d’être enseigné ne fait pas obstacle au développement de l’individualité, elle le favorise et l’enrichit, au contraire. J’éprouve quelque honte à écrire noir sur blanc de pareilles évidences mais nous en sommes arrivés à ce point où personne ne semble plus avoir l’instinct d’agir selon des règles naturelles et remplace cet instinct par une culture primitive de l’extraordinaire et du saugrenu. En art, je suis nullement ennemi de la nouveauté, au contraire et tu le sais bien, mais dans le domaine moral, c’est-à-dire lorsqu’il s’agit du comportement de l’homme à l’égard de la tâche qui lui incombe, les modes et les innovations me sont suspectes et je suis plein de méfiance lorsque j’entends les gens raisonnables parler de nouvelles morales, de nouvelles éthiques, comme on parle de modes ou de styles dans l’art.

On exige encore autre chose de l’homme, dans le monde actuel, et cette exigence est propagée par les partis politiques, les patries ou les professeurs de morale universelle. On exige de l’homme qu’il renonce une fois pour toutes à lui-même et à l’idée qu’à travers lui, quelque chose de personnel et d’unique pourrait être signifié ; on lui fait sentir qu’il doit s’adapter à un type d’humanité normale ou idéale qui sera celle de l’avenir, qu’il doit se transformer en un rouage de la machine, en un moellon de l’édifice parmi des millions d’autres moellons exactement pareils. Je ne voudrais pas me prononcer sur la valeur morale de cette exigence : elle a son côté héroïque et grandiose. Mais je ne crois pas en elle. La mise au pas des individus, même avec les meilleures intentions du monde, va à l’encontre de la nature et ne conduit pas à la paix et à la sérénité, mais au fanatisme et à la guerre. Au fond, il s’agit d’une exigence monastique et elle n’est légitime que lorsqu’on a affaire à des moines, à des hommes qui sont entrés librement dans les ordres. Cependant je ne crois pas que cette exigence, liée à une mode, pourrait constituer un danger sérieux pour toi.