Correspondance: Lettres. Stéphane Mallarmé.

  Mallarmé par Edouard Manet.
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Bénéficiant d’une superbe édition, 3 340 lettres de Stéphane Mallarmé nous plongent dans l’intimité du poète, de sa jeunesse à sa maturité. Saisissant.

Aucun mode d’emploi n’accompagne le génie mallarméen. L’œuvre est là, c’est tout, étique et hermétique, enclose en son secret. A prendre ou à laisser. Même dans les proses éclectiques de Divagations, Mallarmé (1842-1898) n’en a pas transmis les clés, laissant aux futurs exégètes le soin de forger le trousseau. Il est pourtant un lieu où le poète s’est confié, avec souvent cette sincérité rassurée qu’autorise l’amitié : sa correspondance, peu à peu rassemblée et complétée depuis un demi-siècle, et qui bénéficie aujourd’hui d’une nouvelle et superbe édition — offrant à lire quelque 3 340 lettres. Mallarmé avait beau prétendre détester l’exercice, il s’y est adonné tout au long de sa vie avec une telle constance qu’elles constituent une sorte de journal intime — une « autobiographie poétique et intellectuelle », selon les termes de Bertrand Marchal, responsable de ce volume après avoir dirigé l’édition des Œuvres complètes de l’écrivain en Pléiade.

On y suit donc les heures et les jours, fort paisibles, de Stéphane Mallarmé, de la jeunesse jusqu’aux années de la maturité au cours desquelles, ayant pu abandonner son emploi de professeur d’anglais, devenu un écrivain consacré, révéré même — et ce, en dépit de la parcimonie de ses publications —, il est décrété par ses pairs « prince des poètes ». Les familiers des mardis de la rue de Rome — ces soirées où il recevait, dans le salon de son domicile parisien, ses amis et admirateurs, de Manet à Huysmans, d’Henri de Régnier à Debussy ou Ravel… — ont livré de lui des descriptions d’une émouvante simplicité : « C’était un homme de taille moyenne […]. Il gardait, pour recevoir, d’épais chaussons de laine, et, comme il était très frileux, il avait presque toujours sur les épaules un plaid quadrillé. Cela ne l’empêchait point de s’adosser au poêle, et il restait debout toute la soirée, fumant sa pipe favorite au fourneau de terre rouge et au tuyau fait d’un os d’oie… » (Camille Mauclair).

Le contraste est saisissant, entre cette surface ordinaire et bourgeoise et l’absolu auquel tendaient toutes les forces intellectuelles et spirituelles de l’artiste : « Mallarmé vivait pour une certaine pensée : une œuvre imaginaire absolue, but suprême, justification de son existence, fin unique et unique prétexte de l’univers l’habitait », écrira plus tard Paul Valéry, s’agaçant des accusations d’illisibilité qui entouraient l’œuvre de son aîné et ami. Une œuvre qui défie le résumé et l’analyse, qui n’use ni de la narration ni de la description, qui n’a ni thèmes ni motifs cohérents. Une œuvre qu’il ne s’agit ni de déchiffrer, ni de comprendre, mais plus simplement d’éprouver : entrer en contact, et tenter de ressentir la « sorcellerie évocatoire » dont parlait Baudelaire… Au risque que s’en sente exclue « la foule profane ».

Dans une lettre datée du 27 juin 1884, destinée au journaliste Léo d’Orfer, se niche la définition que Mallarmé donnait de son geste d’écrivain : « La Poésie est l’expression, par le langage ­humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux des aspects de l’existence : elle doue ainsi d’authenticité notre séjour et constitue la seule tâche spirituelle. » Convaincu que « toute chose sacrée qui veut demeurer sacrée s’enveloppe de mystère », Mallarmé ne cultive pas l’obscurité. A l’écrivain et critique anglais Edmund Gosse, il explique, une dizaine d’années plus tard : « Je fais de la Musique, et appelle ainsi non celle qu’on peut tirer du rapprochement euphonique des mots, cette première va de soi ; mais l’au-delà magiquement produit par certaines dispositions de la parole, où celle-ci ne reste qu’à l’état de moyen de communication matérielle avec le lecteur comme les touches du piano. »

Au-delà du sens des mots, au-delà de l’harmonie et du chatoiement des sons : Mallarmé vise haut et loin, cherchant à atteindre « l’explication orphique de la Terre, qui est le seul devoir du poète et le jeu littéraire par excellence ». Ce dessein ultime, il l’a aperçu et compris dès le milieu des années 1860 — il a alors environ 25 ans. Au cours de l’été 1866, à son ami le poète Théodore Aubanel, il raconte : « J’ai jeté les fondements d’une œuvre magnifique. Tout homme a un Secret en lui, beaucoup meurent sans l’avoir trouvé, et ne le trouveront pas parce que, morts, il n’existera plus, ni eux. Je suis mort, et ressuscité avec la clef de pierreries de ma dernière Cassette spirituelle. A moi maintenant de l’ouvrir en l’absence de toute impression empruntée, et son mystère s’émanera en un fort beau ciel. » Puis, quelques jours plus tard : « J’ai voulu te dire simplement que je venais de jeter le plan de mon œuvre entier, après avoir trouvé la clef de moi-même — clef de voûte, ou centre, si tu veux, pour ne pas nous brouiller de métaphores —, centre de moi-même, où je me tiens comme une araignée sacrée, sur les principaux fils déjà sortis de mon esprit, et à l’aide desquels je tisserai aux points de rencontre de merveilleuses dentelles, que je devine, et qui existent déjà dans le sein de la Beauté. »

Ce « Grand Œuvre », ce « Livre […] tenté à son insu par quiconque a écrit, même les Génies », Mallarmé ne l’a pas écrit. Hérodiade, L’Après-midi d’un faune, Le Coup de dés, les Vers de circonstance… en sont des fragments, des échos. Nombre d’entre eux ont été trouvés, après la mort du poète, dans ses papiers que sa veuve et sa fille n’ont pas détruits, désobéissant à ses ordres : « Brûlez, leur intimait-il à la veille de sa mort. Dites qu’on n’y distinguerait rien, c’est vrai du reste, et vous mes pauvres prostrées, les seuls êtres au monde capables à ce point de respecter toute une vie d’artiste sincère, croyez que ce devait être très beau. »

Un article Télérama.fr

En librairie le 28 Mars . Editions Gallimard.

« Olga » de Bernhard Sclink.

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Trad. de l’allemand par Bernard Lortholary

Collection Du monde entier, Gallimard
Parution : 03-01-2019
À paraître le 01 mars aux éditions Gallimard.

« Personne n’a peur des gens qui sourient » de Véronique Ovaldé

Gloria a choisi ce jour de juin pour partir. Elle file récupérer ses filles à l’école et les embarque sans préavis pour un long voyage. Toutes trois quittent les rives de la Méditerranée en direction du Nord, la maison alsacienne dans la forêt de Kayserheim où Gloria, enfant, passait ses vacances. Pourquoi cette désertion soudaine ? Quelle menace fuit-elle ? Dans ce roman sous haute tension, Véronique Ovaldé met en scène un fascinant personnage de mère dont l’inquiétude face au monde se mue en un implacable sang-froid pour l’affronter.

 

Ce nouveau livre, l’auteur l’a écrit des chansons plein la tête. Et, notamment, celles du dernier album de Jeanne Cherhal, « Histoire de J. ».

Véronique Ovaldé, Personne n’a peur des gens qui sourient, Flammarion, 2019.

A paraître en Mars aux Editions Flammarion.

« Un poisson sur la lune » de David Vann.

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“Les gens seraient-ils en réalité tous au bord du suicide, toute leur vie, obligés de survivre à chaque journée en jouant aux cartes et en regardant la télé et en mangeant, tant de routines prévues pour éviter ces instants de face à face avec un soi-même qui n’existe pas ?” Tel est l’état d’esprit de James Vann lorsqu’il retrouve sa famille en Californie – ses parents, son frère cadet, son ex-femme et ses enfants. Tous s’inquiètent pour lui et veulent l’empêcher de commettre l’irréparable. Car James voyage avec son Magnum, bien décidé à passer à l’acte. Tour à tour, chacun essaie de le ramener à la raison, révélant en partie ses propres angoisses et faiblesses. Mais c’est James qui devra seul prendre la décision, guidé par des émotions terriblement humaines face au poids du passé, à la cruauté du présent et à l’incertitude de l’avenir.

David Vann revisite son histoire familiale et réussit une confession spectaculaire, mêlant subtilement réalité et fiction pour livrer une implacable réflexion sur ce qui nous fait tenir à la vie.

Traduit par Laura Derajinski.

ROMAN

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ISBN 978-2-35178-126-5

Parution le 07/02/2019

288 pages.

« Ce qu’il reste de nos rêves » de Flore Vasseur.

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Aaron Swartz est un demi dieu pour les activistes de la liberté d’expression et de l’accès à la connaissance, l’homme à broyer pour les autorités américaines.

Depuis l’âge de 8 ans, il programme et défend un Internet libre. Avant tout le monde, il perçoit le projet mortifère de la Silicon Valley, l’influence de l’argent en politique, l’organisation de la médiocrité comme ultime projet de domination. Il n’a qu’une idée, qu’une ambition, aussi absolue que désespérée : sauver le monde. Surdoué, idéaliste, il mord la ligne jaune en 2011. Le gouvernement d’Obama l’attaque et le menace de prison à vie. Le 11 janvier 2013, l’ange d’Internet est retrouvé pendu à la fenêtre de son appartement de Brooklyn.

L’Amérique, l’enfance, l’Internet, Aaron Swartz représente tout ce que Flore Vasseur a aimé. Sa mort est un message envoyé à toutes celles et ceux qui ambitionnent de s’émanciper de leur conditionnement. C’est l’histoire d’un jeune prodige qui nous voulait libres. Disparu, il nous laisse une question : quel est le prix à payer pour une idée ?

À paraître le 09 janvier aux Editions Équateurs.

« Les Porteurs d’eau » de Atiq Rahimi.

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Ils sont afghans mais l’un vit à Paris et l’autre à Kaboul, sous le joug taliban. Le 11 mars 2001, ils vont voir tous deux leur vie basculer.

A Paris, au moment de se lever, Tom entend le fracas de la pluie sur les vitres. Il a décidé de prendre la voiture dès l’aube pour Amsterdam, quittant son épouse, Rina, afin de retrouver une autre femme prénommée Nuria. Tom est un exilé, parti d’Afghanistan à l’âge de 20 ans. Mais il repousse de toutes ses forces la nostalgie de sa vie pas­sée, renonçant à parler sa langue maternelle pour « se déguiser en citoyen français ». A Kaboul, le même matin, Yûsef n’a guère envie d’abandonner sa couche et de s’éloigner de Shirine, sa belle-sœur, dont il est — inconsciem­ment — amoureux. Yûsef est porteur d’eau, un métier essentiel dans cette ville asséchée et glaciale. A chaque ­minute, il risque de soulever la colère des talibans et de subir leurs coups de fouet, car il devrait aller prier à la mosquée plutôt que courir à la source connue de lui seul. Mais il est « le sauveur des assoiffés », comme le surnomme son ami hindou, Lâla Bahâri.

Nous sommes le 11 mars 2001 et les talibans viennent de détruire les deux bouddhas de Bâmiyân, en Afghanistan. Dans ce très beau roman, Atiq ­Rahimi reprend ses thèmes de prédilection : les grandes tragédies de l’histoire contemporaine, la cruauté des hommes, la douleur de l’exil et de la clandestinité, motifs placés au cœur de l’association subtile d’un récit réaliste traversé par le conte persan. Alter­nant au fil des chapitres les voix de ses héros, l’auteur de Syngué Sabour (Goncourt 2008) fait basculer leur vie en l’espace d’une journée. Cette réduc­tion temporelle convient à la concentration des faits, la description des gestes, la rigueur d’une écriture rythmique où chaque mot semble déterminant. Tom et Yûsef vont prendre conscience de leurs désirs respectifs dans un monde où règnent le mensonge, la trahison et le silence. Leur ­réveil passe par l’exigence de leurs corps, mais autour d’eux le monde s’écroule et la culture est ravagée. Quand la nuit tombe, Tom cesse enfin de chercher qui il est, en reprenant son vrai prénom de ­Tamim, tandis que Yüsef ne craint plus son destin en se dépouillant de tout. Mais, dehors, la folie des hom­mes continue de frapper, et Atiq Ra­himi sait que la poésie ne gagne pas face à l’intégrisme et sa jumelle, l’intolérance.

 

| Ed. P.O.L, 288 p.,

Un article Télérama.

« La Guerre des Pauvres ». Eric Vuillard.

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Si son titre — et, assurément, son motif central — fait directement écho à notre actualité, La Guerre des pauvres plonge en fait, à l’aube des temps modernes, dans l’Europe du xvie siècle, aux (dés)équilibres ébranlés par le message neuf de la Réforme protestante. Eric Vuillard s’y attache non pas au très politique Luther, mais à un réformateur autrement enragé, le prédicateur millénariste Thomas Müntzer, qui puisa dans la Bible les arguments théologiques d’une rébellion sociale contre les princes, une authentique ­révolution dans laquelle il entraîna les gueux du Saint Empire. « Mais ce n’était pas Dieu. C’était bien les paysans qui se soulevaient. A moins d’appeler Dieu la faim, la maladie, l’humiliation, la guenille. Ce n’est pas Dieu qui se soulève, c’est la corvée, les censives, les dîmes, la mainmorte, le loyer, la taille, le viatique, la récolte de paille, le droit de première nuit, les nez coupés, les yeux crevés, les corps brûlés, roués, tenaillés », écrit Vuil­lard au fil de ce texte lyrique et subversif, de vif-argent, qui prend fait et cause pour le fanatique prédicateur et le peu­ple « plus envahissant, plus tumultueux, un peuple pour de vrai » qu’il sut électriser de son verbe et de sa sainte fureur.

 

| Ed. Actes Sud, 70 p

A paraître le 10 janvier.

D’après un article Telerama.fr

Sérotonine de Michel Houellebecq.

9782081471757

Sérotonine

«Mes croyances sont limitées, mais elles sont violentes. Je crois à la possibilité du royaume restreint. Je crois à l’amour» écrivait récemment Michel Houellebecq.
Le narrateur de Sérotonine approuverait sans réserve. Son récit traverse une France qui piétine ses traditions, banalise ses villes, détruit ses campagnes au bord de la révolte. Il raconte sa vie d’ingénieur agronome, son amitié pour un aristocrate agriculteur (un inoubliable personnage de roman – son double inversé), l’échec des idéaux de leur jeunesse, l’espoir peut-être insensé de retrouver une femme perdue.
Ce roman sur les ravages d’un monde sans bonté, sans solidarité, aux mutations devenues incontrôlables, est aussi un roman sur le remords et le regret.
  • Hors collection – Littérature française
  • À paraître le 04/01/2019

« Idiis » par Robert Badinter.

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Robert Badinter: « J’emporte avec moi un monde mort »…

L’ex-garde des Sceaux signe un livre sur sa grand-mère maternelle, Idiss, originaire du Yiddishland, en Bessarabie.

Les ascendants de l’ancien garde des Sceaux sont originaires d’une région nommée la Bessarabie, située historiquement au sud de l’Empire tsariste, en lisière de la Roumanie. C’est ce monde perdu de la yiddishkeit, décimé par la Shoah, que fait revivre Robert Badinter dans le récit vibrant de sensibilité qu’il consacre à sa grand-mère maternelle, Idiss (*)L’Express l’a rencontré chez lui, à Paris.

L’EXPRESS. Pourquoi écrire aujourd’hui l’histoire d’Idiss, votre grand-mère, née en 1863 dans le Yiddishland de l’empire tsariste, près de Kichinev ? 

Robert Badinter : Il m’a fallu longtemps pour comprendre les raisons qui m’ont poussé à écrire ce livre. Il ne s’agit ni d’un projet de Mémoires, ni d’une biographie exhaustive sur la vie à la fois romanesque et tragique d’Idiss. C’est un geste. Un geste vers mon enfance d’abord, et un geste vers mes parents ensuite. J’ai compris à ce moment-là – ce qui n’est pas sans enseignement pour notre époque – que le fait de pouvoir se dire « j’ai eu des gens bien comme parents » est un grand réconfort dans la vie.

Comment qualifieriez-vous le destin de cette femme qui émigre en France au début du XIXesiècle ? 

Un destin juif, européen et cruel. Son parcours relève des grandes migrations de cette période. Elle fuit une Bessarabie russe dominée par le régime tsariste, avec tout ce que cela implique de violences antisémites, pour gagner Paris avant la Première Guerre mondiale. Après le dénuement des débuts, à force de travail et grâce à la prospérité des années 1920, Idiss et les siens connaîtront une aisance quasi bourgeoise, jusqu’à ce que survienne le désastre de la défaite de 1940 et de l’Occupation allemande.

En Bessarabie, aux confins méridionaux de l’empire russe, le XXe siècle débuta « par des pogroms d’une violence inouïe, notamment àKichinev« . Vous ajoutez : « Les fils d’Idiss, Avroum et Naftoul, décidèrent de quitter la Russie. » Rappellez-nous d’abord les circonstances de cette émigration.

Les fils d’Idiss, Avroum et Naftoul, partirent les premiers, vers 1907. Ils prirent la route après les pogroms meurtriers de Kichinev. Parmi les motivations de leur départ pour la France, il y a leur prise de conscience que l’antisémitisme rendait la poursuite de la vie en Bessarabie impossible. Le sionisme n’était encore qu’un rêve d’intellectuels. Pour eux, la seule solution était de s’en aller dans l’espoir de trouver les horizons de la liberté et de la dignité.

Partir, mais où ? 

N’importe où vers les villes d’Europe centrale – Berlin, Vienne – et puis, au-delà, vers Paris, Londres et, bien-sûr, les Etats-Unis. Je me souviens d’une anecdote qui dit tout de l’esprit du temps. Un voisin juif vient faire ses adieux à un ami :

– « Je m’en vais.

– Mais où vas-tu ?

– Je vais à Chicago.

– C’est loin, ça…. »

Et l’autre répond : « Loin d’où ? »

Merveilleuse réplique…

La France s’est-elle imposée finalement sans discussion parce que sa bonne réputation de nation capable de « se diviser pour le sort d’un petit capitaine juif », selon les mots du père du philosophe Emmanuel Levinas, s’était diffusée ?

Dans la Russie tsariste, la langue française tenait une place toute particulière. On la parlait, l’enseignait dans les lycées, les enfants grandissaient dans la culture française. On ne mesure pas l’amour et sa part de rêve qu’une grande partie de la population juive de Bessarabie portait à la France et surtout à la République. Chez les étudiants, en général les plus pauvres, la France de la Révolution française restait un exemple lumineux. Après tout, au XIXe siècle, elle était le seul pays d’Europe où un juif pouvait être titulaire de tous les droits civils et civiques. Il avait le choix de devenir, comme les autres, juge, officier ou professeur. C’était quelque chose d’inouï pour des sujets de l’empire tsariste. D’où l’expression : « Heureux comme un juif en France. » Ce propos fleurissait dans toute l’Europe. Son appel résonnait dans les profondeurs de la Russie tsariste. La réalité, hélas, n’était pas toujours aussi favorable.

Quelle a été la place de la culture, de la connaissance, de l’école dans la trajectoire « française » de votre famille ? 

Considérable. Très tôt, ma mère se plongea dans la littérature française. L’assimilation – pas uniquement pour les juifs, mais pour tous les étrangers, notamment italiens et polonais – ce furent les instituteurs, ces militants de l’école laïque, qui en ont été les premiers artisans. Ils les ont transformés en citoyens de la République. L’école française, jusque dans les années 1930, était une prodigieuse machine assimilatrice. C’est pour cela que M. Martin – l’instituteur de ma mère, Charlotte – me paraît symbolique. Il prenait sur lui la charge des heures supplémentaires, car il y voyait le devoir d’intégrer les petits immigrés. Tous les enfants de « débarqués » allaient à l’école ; pas question de s’y soustraire. Tout cela eut un rôle majeur dans l’intégration de générations d’étrangers dans la République, et en particulier de juifs d’Europe centrale.

Comme toutes les familles juives, la vôtre fut emportée par la catastrophe. Pourquoi avez-vous gardé un souvenir si amer de Lyon, en zone libre, en 1942 ?

Oui, j’étais révolté par le spectacle de cette ville ruisselante de pétainisme. C’était bien pire qu’à Paris. Dans la capitale, la plupart des Parisiens attribuaient leurs souffrances aux Allemands. Les Lyonnais, eux, étaient plus enclins à incriminer les juifs, surtout étrangers. Il régnait une atmosphère avilissante, d’une médiocrité inouïe, marquée par l’adoration pour un vieillard comme le Maréchal qui incarnait un passé glorieux. J’étais consterné par les parades et le cérémonial ridicule qui entouraient le régime. Au lycée, les adolescents étaient rassemblés pour le salut aux couleurs et le chant en choeur de Maréchal, nous voilà ! C’était une époque d’une grande bassesse. Le cadet des fils d’Idiss, Naftoul, a été dénoncé par une voisine après la mort de ma grand-mère. A la Libération, la délatrice a été identifiée, et ma mère s’est rendue à une convocation pour la rencontrer. Elle lui demanda :

– « Mon frère était-il désagréable ?

– Non, il était très aimable.

– Alors pourquoi avoir dénoncé sa présence aux autorités ? »

Et la femme de faire cet aveu : « Mais pour les meubles ! »

Vous écrivez : « Les juifs immigrés avaient compris que c’était la République qui était leur protectrice plutôt que la France, fille aînée de l’Eglise. »Et, à ce titre, marquée par la diabolisation du « peuple déicide« , (qui fut longtemps l’expression chrétienne pour désigner le peuple juif). Est-ce toujours votre sentiment ?

Non, car l’église catholique, à la faveur de Vatican II et du Nostra Aetate, a beaucoup changé. Les rapports avec le judaïsme ont été réélaborés ; la condamnation du « peuple déicide » a été levée. Jusque dans les années 1930, l’Eglise, en revanche, était une puissance assez obscurantiste. Elle condamnait les droits de l’homme. Comme l’affaire Dreyfus l’a cruellement souligné, non seulement les conservateurs n’avaient aucune ouverture aux juifs, mais ils éprouvaient même à leur égard une hostilité viscérale. Ces milieux qui ne connaissaient en fait presque jamais de juifs en avaient fait leurs boucs-émissaires. L’Occupation et le génocide ont profondément modifié la conscience catholique.

Comment ?

L’antisémitisme hitlérien, de nature raciale, avait fait s’évaporer toute différence entre les Rothschild et un immigré fraîchement arrivé des Carpates. Tous les juifs, riches ou pauvres, Français de souche ou étrangers immigrés, avaient été visés comme juifs. Après la guerre, ils abandonnèrent volontairement l’épithète d' »israélites » et revendiquèrent le vocable de « juifs ».

Les formes d’antisémitisme que vous évoquez sont également révolues en France, d’après vous?

Ecrire sur Idiss, c’est exhumer un univers englouti. Une Atlantide culturelle. Et l’entreprise monstrueuse de Hitler et des nazis, la « Solution finale » de la « question juive », renvoie à un délire haineux qui a tué les sources vives, si créatives, du judaïsme d’Europe orientale. Il m’arrive de réfléchir, au Mémorial, devant la liste interminable des victimes de la Shoah, et je suis pris de vertige devant les crimes commis, notamment à l’égard des enfants. Face à l’énigme de ce massacre des innocents, je songe que Dieu, ces jours-là, avait détourné son regard de la terre. J’ai l’impression d’emporter avec moi un monde mort, aux synagogues détruites et aux tombes éventrées. Et je me dois d’en témoigner, pour que l’oubli ne l’emporte pas tout à fait. Bien sûr, je reconstitue certains détails par l’imagination, mais j’espère avoir été fidèle à l’essentiel. A cette occasion, j’ai revécu par la pensée tout ce qu’a dû endurer Idiss, à la toute fin de sa vie, dans le Paris de 1942. Les dernières années de l’Occupation furent terribles.

Quel vécu personnel en avez-vous?

Ma grand-mère paternelle avait fini, elle aussi, par quitter la Bessarabie pour rejoindre Paris. Âgée, elle était très malade et vivait avec ma tante. Arrêtée dans la rafle des juifs apatrides le jour de Kippour, en 1942, elle habitait un immeuble populaire du faubourg Montmartre. La scène qui suit est atroce, et m’a été racontée après la guerre par la concierge. Des gendarmes français sont montés la chercher. Ils l’ont couchée sur une civière. Terrorisée, elle poussait des hurlements dans l’escalier. Ses cris ont suscité la pitié des voisins qui ont réclamé des gendarmes qu’ils la laissent chez elle. Surgit alors un jeune gestapiste français ; il s’interpose, rabroue les habitants et s’exclame en sortant un pistolet : « Ecoutez-moi bien, ça fera jamais qu’une youpine de moins. Et celui auquel cela ne plaît pas, je le brûle ! » Dans le silence, le cortège a continué sa descente jusqu’au fourgon de police et, de là, à Drancy. La même nuit, ma grand-mère a été envoyée à Auschwitz. Elle est morte dans le wagon de déportation.

Idiss, par Robert Badinter. Ed. Fayard, 230 p., 20 €. En librairie le 29 octobre.

Propos recueillis par Yoann Duval et Alexis Lacroix,pour l’Express.