Une pluie de livres, un vrai déluge…

téléchargement (26)Nous sommes des gens très tolérants avec les idées.nous les rangeons dans les livres et nous rangeons les livres dans nos bibliothèques. Nous n’accordons tous nos soins qu’à la vie, au bel oiseau de la vie.Les idées ne nous dérangent pas plus que les oiseaux empaillés. Nous laissons ceux qui le souhaitent en faire la collection. c’est une manie bien innocente. Bien sûr on a beaucoup écrit, beaucoup fait pleurer le mot amour sur le doux papier blanc.Bien sûr. Ecrire n’est pas dire , comme vous le savez.

C’était il y a longtemps. Une pluie de livres, un vrai déluge.

Christian Bobin, L’autre visage.

Neuf métamorphoses d’Ovide.

L’émission « Soirée de Paris diffusée sur France Culture le 9 avril 1967. Adaptation menée par Gilbert Lely dont la traduction en vers libre est interprétée par : Jacques Boisgallais (musique originale), Jean Lamy (chef d’orchestre), et les interprètes : Nita Klein, Alain Cuny, Michel Bouquet, Jean Topart, Jean-Louis Jemma, René Farabet, Pierre Constant, Nelly Borgeaud, Jacqueline Morane, Jean Gastaut et Nathalie Nerval. Ah la voix d’Alain Cuny!!!

[Les Noces de Pelée et Thétis, tableau de Joachim Wtewael, 1612, Herzog Antin Ulrich-Museum, Braunschweig.]

« La lumière ovale » de Pierre Reverdy…

Ma vie
Est-ce vraiment la peine d’en parler
Tout le monde en dirait autant
Et comment voudriez-vous que l’on passât son temps
Je pense à quelqu’autre paysage
Un ami oublié me montre son visage
Un lieu obscur
Un ciel déteint
Pays natal qui me revient tous les matins
Le voyage fut long
J’y laissai quelques plumes
Et mes illusions tombèrent une à une
Pourtant j’étais encore au milieu du printemps
Presque un enfant
J’avançais
Un train bruyant me transportait
Peu à peu j’oubliais la nature
La gare était tout près
On changeait de voiture
Et sur le quai personne n’attendait
La ville morte et squelettique
Là-bas dresse ses hauts fourneaux
Que vais-je devenir
Quelqu’un touche mon front d’une ombre fantastique
Une main
Mais ce que j’ai cru voir c’est la fumée du train
Je suis seul
Oui tout seul
Personne n’est venu me prendre par la main.

Pierre Reverdy, La lumière ovale, Plupart du temps I

« Chemins perdus » de Jacques Réda.

Chemins perdus

Pareils aux inquiets, aux longs velléitaires
Qui n’auront jamais su choisir un seul chemin,
Tous ceux que j’aperçois, lorsque je passe en train,
Filer à travers bois, dans l’épaisseur des terres,
Me paraissent chacun devenir, tour à tour,
Celui que j’aurais dû suivre sans aucun doute.
Je me dis : la voici, c’est elle, c’est la route
Certaine qu’il faudra revenir prendre un jour.
Mais aussitôt après, sous la viorne et la ronce,
Un sentier couleur d’os ou d’orange prononce
Sa courbe séduisante au détour d’un bosquet,
Et c’est encore un des chemins qui me manquaient.
Puis le bord d’un canal donne une autre réponse
À ce perpétuel élan vers le départ.
Mais je vous aime ainsi, chemins, déserts et libres.
Et tandis que les rails me tiennent à l’écart,
Vous venez vous confondre au réseau de mes fibres.

In Retour au calme, poèmes, © Gallimard, 1989, p. 59

Une conférence sur Julien Gracq, géographe, hier à Rouen….

images (20)

 Hier soir à l’Hôtel des Sociétés Savantes de Rouen, Jean – Louis Tissier a tenu une conférence sur le  géographe Louis Poirier et  l’écrivain Julien Gracq.  Je n’ai pas pu m’y rendre mais vous pouvez retrouver l’enregistrement de la conférence chez mon ami Pierrick, ici.

« Le Détour » de Jacques Réda.

téléchargement

Ce fut un long détour ce murmure de poésie

Avant le quai d’embarquement écrasé de lueurs,

Les plaintes des essieux sous les caisses, les enfants

À l’écart et si beaux, si dociles dans la terreur

Mais prêts à croire encore en quelque bonté de la

fourche,
Et le feu qui m’enveloppait comme un vêtement rouge,
Ma gloire dans l’exquise odeur de soufre, ma chaleur :
Long détour vers la vérité sanglante du cœur, de la patrie.

Et soudain le silence au matin dans la petite pluie,
La mer comme une route en détresse par les labours
Roulant innocente sous les dernières fumées.
Au bord d’un autre monde et d’une mémoire déserte,
J’errais avec l’éternité nuageuse.
Une barque
Viendrait plus tard, beaucoup plus tard.
J’avais le temps

D’arrondir mon discours pour les convaincre, les rameurs
Taciturnes.
Plus tard.
Quand la fatigue et la justice
Auraient tressé pour moi la bonne corde, chauffé le four.

Mais pourquoi fallut-il si longtemps pour que le cœur se

crache,
Et ce fil sanglant qui du ciel à la terre interdite
Inutilement coud les lèvres de la blessure : À quoi bon maintenant s’ils ne sont plus, résorbés dans le

gris
Avec la petite valise, du sucre et les photos, déjà
La tringle en travers de leurs corps sans sommeil
Entre les projecteurs et l’éclair souterrain qui profane?— À la place du cœur l’espace des cohortes, le vent
Dans la porte enfoncée et la pente de l’expulsion ;
L’œil unique de l’ours ami contre la joue et qui fixe À jamais la douceur égorgée.
Ils ne sont plus.

Mais comme un jour d’été sur la ligne de fuite les nuages,
Sur le rail opulent du bleu les convois de nuages,
Un chœur s’enfle et m’apaise.
Ici la paix, entre les faux ; Étroite ; pas un geste ; à peine un murmure de fou
Qui n’a plus pour maison, dans un désert de dieux et

d’arbres,
La tour tremblant au fil de la rivière comme un oiseau,
Mais l’aire où je dansais dans la fraîche couronne de

flammes
Avant ce long détour.

« Qu’il repose en révolte » d’Henri michaux.

Dans le noir, dans le soir sera sa mémoire
dans ce qui souffre, dans ce qui suinte
dans ce qui cherche et ne trouve pas
dans le chaland de débarquement qui crève sur la grève
dans le départ sifflant de la balle traceuse
dans l’île de soufre sera sa mémoire.

Dans celui qui a sa fièvre en soi, à qui n’importent les murs
dans celui qui s’élance et n’a de tête que contre les murs
dans le larron non repentant
dans le faible à jamais récalcitrant
dans le porche éventré sera sa mémoire

Dans la route qui obsède
dans le cœur qui cherche sa plage

dans l’amant que son corps fuit
dans le voyageur que l’espace ronge.

Dans le tunnel
dans le tourment tournant sur lui-même
dans l’impavide qui ose froisser le cimetière.

Dans l’orbite enflammé des astres qui se heurtent en éclatant
dans le vaisseau fantôme, dans la fiancée flétrie
dans la chanson crépusculaire sera sa mémoire.

Dans la présence de la mer
dans la distance du juge
dans la cécité
dans la tasse à poison.

Dans le capitaine des sept mers
dans l’âme de celui qui lave la dague
dans l’orgue en roseau qui pleure pour tout un peuple
dans le jour du crachat sur l’offrande.

Dans le fruit de l’hiver
dans le poumon des batailles qui reprennent
dans le fou de la chaloupe.

Dans les bras tordus des désirs à jamais inassouvis
sera sa mémoire.

***

Henri Michaux (1899-1984) – La Vie dans les plis (1949).

 

Dernières lettres de Balzac…


Il est de bon aloi parmi la critique de s’interroger sur la nécessité de tel spectacle, de telle exposition, de telle publication. Pour un balzacien, la nécessité d’une nouvelle édition de la correspondance de Balzac ne fait aucun doute. L’édition Garnier frères, déjà conçue par Roger Pierrot, alors conservateur à la Bibliothèque nationale, et dont le dernier volume parut en 1966, est épuisée depuis longtemps et nécessitait d’être révisée.

On aurait pu imaginer qu’y soit insérée la correspondance avec Mme Hanska. Tel n’est pas le cas. Dans ce troisième et dernier volume de la Pléiade, comme précédemment, les éditeurs pallient ce manque par le système des notes qui figurent en fin de volume. Ainsi, pour la lettre du 12 avril 1842 adressée à George Sand, dans laquelle Balzac donne un rendez-vous à son amie en précisant « J’ai qlq à vous demander », la note indique que ce « quelque chose » n’est rien moins que de rédiger la préface de La Comédie humaine, comme le montre la lettre à Mme Hanska datée du 20 avril citée p. 874 : « Je l’ai priée de faire la préface de LA COMEDIE HUMAINE (titre général de mes œuvres réunies), en lui laissant le temps de se décider, je suis retourné chez elle, et ses réflexions bien faites, elle accepte, et va écrire une appréciation complète de mes œuvres, de mon entreprise, de ma vie et de mon caractère […]. »

Lire la suite

« Chant d’un fantassin », Charles Vildrac.

téléchargement

à André  Bacque

Je voudrais être un vieillard
Que j’ai vu sur une route ;
Assis par terre au soleil
Il cassait des cailloux blancs
Entre ses jambes ouvertes.

On ne lui demandait rien
Que son travail solitaire.
Quand midi flambait les blés,
Il mangeait son pain à l’ombre,

Je connais dans un ravin
Obstrué par les feuillages
Une carrière ignorée
Où nul sentier ne conduit.

La lumière y est furtive
Et aussi la douce pluie;
Et un seul oiseau parfois
Interroge le silence.

C’est une blessure ancienne,
Étroite, courbe et profonde
Oubliée même du ciel ;

Sous la viorne et sous la ronce
J’y voudrais vivre blotti.

Je voudrais être l’aveugle
Sous le porche de l’église :

Dans sa nuit sonore il chante !
Il accueille tout entier
Le temps qui circule en lui
Comme un air pur sous des voûtes.

Car il est l’heureuse épave
Tirée hors du morne fleuve
Qui ne peut plus la rouler
Dans sa haine et dans sa fange.

Je voudrais avoir été
Le premier soldat tombé
Le premier jour de la guerre.