Gérard Chaliand: Feu nomade.

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Dans une lettre manuscrite (reproduite en fin de livre), datée du 25 novembre 1959, André Breton écrit à Gérard Chaliand : « c’est comme un très beau chant de haleur, cela en a le rythme et ce qui est halé va très loin ». Il parle de « La marche têtue », la première partie de ce livre qui en rassemble cinq.

Chant de haleur, en effet, donc lyrique, qui célèbre et ce sans effusions, la Terre, ses paysages et ses hommes, « Terre ma terre / je coule ton sable dans ma main / et comme les doigts / je chante tes cinq continents », jusque dans leurs excès – la guerre – porteurs d’une énergie dont Chaliand semble avoir voulu qu’elle guide ses pas sa vie durant. Si le lecteur ne connaît pas le parcours de l’auteur, rappelons que cet octogénaire a mené une existence de grand curieux des choses de ce monde, des gens et de leurs cultures diverses ; anticolonialiste actif (durant la guerre d’Algérie), il a participé par la suite à de nombreuses guérillas, a beaucoup voyagé (l’essentiel de son temps) en zones de guerre, tout en exerçant toutes sortes de métiers, depuis le Nord Viêtnam de 1967 , en passant par l’Erythrée, le Salvador, le Haut-Karabagh par exemple, jusqu’à l’Irak où il se rend encore chaque année depuis 1999. Contributeur exceptionnel à la géopolitique, on lui doit de nombreux atlas politiques et historiques, de non moins nombreux ouvrages politiques ou de stratégie militaire, sans compter son œuvre littéraire (mémoires, théâtre, traductions, livres pour enfants…). On aura compris qu’on ne peut avoir affaire à des postures de la part d’un tel homme, engagé dans la vie, dans l’aventure, dans l’écriture. Et ce haleur va effectivement nous emmener très loin, dans les multiples recoins de notre planète, dans ceux du temps qui nous emportera tous. Mots d’énergie et de lutte donc pour cet homme libre.

« Que je boive à la source et me rompe le cou
si votre temps court j’irai plus vite encore.
Je creuse les reins
je m’emplis d’océan.
Ma liberté m’arrache la poitrine
veut briser tous les corps et me briser moi-même
j’arrache les forêts je les jette à la mer
et je courbe sanglant le temps qui me détruit. »

Cette belle vitalité, aux accents parfois colériques, refuse la tiédeur et l’immobilité ; il lui faut le mouvement, le feu, la glace, la passion. « Je ne sais que vivre ma vie et la poursuivre / comme on traque une bête qui parfois se dérobe / et parfois meurt en criant. / Nous n’avons aimé que cette chasse / et cette image du chasseur / la douceur des visages / la chair des mots / et les nuits solaires. » écrit Chaliand dans « Feu nomade », la troisième partie, qui donne son titre au livre. Cette image du chasseur, pour esthétique qu’elle puisse paraître, est d’une grande justesse. L’homme a passé sa vie à traquer une existence qui soit plus flamboyante, ou rien ne soit paresseusement dilapidé. C’est pourquoi une telle intransigeance d’existence et d’écriture laissent parfois affleurer une certaine causticité vis-à-vis de la faiblesse des êtres humains : « Alors camarades / on ne s’est donc levés que pour ça ? / Tout le sang et les rêves de nos vies pour un écho brisé / Et vos dictatures policières tempérées par la corruption. »

Que l’on ne croie pas pour autant cet homme-là hautain ou dénué de tout sentiment. La deuxième partie du livre, intitulée « Les couteaux dans le sable », regroupe une quinzaine de poèmes d’amour ; elle est dédiée à la compagne de sa vie (selon l’auteur), la sociologue et écrivaine Juliette Minces et ont été écrits entre 1955 et 1958. En peu de pages finalement, on retrouve tous les éléments habituels du genre – difficile – mais là aussi avec un brio et une fulgurance qui ne démentent pas la ferveur des autres parties de ce recueil. L’idéalisation d’abord : « C’était il n’y a guère, au bord d’une mer acide, / tu nageais, / et tes épaules paraissaient plus légères que l’écume. » avec la déclaration d’amour sans ambigüité, « Je t’aime, la gorge nouée aux fibres de l’été / chaque aube m’éveille tes yeux au fond de mon regard / ma femme heureuse jusqu’au bord des paupières. », ensuite la louange du corps de l’aimée, en images délicates, « Ta cuisse où perle le long filet de vie intérieure. / Et le merveilleux éclatement de ton ventre, / séjour nocturne d’obscures espérances / dans le jaillissement de la redoutable fleur / à jamais offerte / fruit de la seule Apocalypse. », aussi la souffrance liée à l’absence, « Tout me manque, / jusqu’à cette femme précieuse et nue dont j’ai soif. »

Toutefois, c’est en « cavalier seul » (titre de la pénultième partie) que se fait essentiellement la route du poète Chaliand. La solitude du guerrier. Ici, la voix se fait plus élégiaque, une esthétique dessine son architecture, celle paradoxale et composite de la brutalité et de la mélancolie. S’étonnera-t-on que d’innombrables toponymes dressent leurs épines au long de la tige sur laquelle est planté le poème ? Ghardaïa, La Havane, Istanbul, Tel Aviv, Manaus, Dire Dawa, Bagdad… Ne dressons pas une liste exhaustive, cela ne se peut, tous les noms ne sont pas dits de toute façon, ce ne sont que cailloux pour la mémoire, miettes, prétextes. « De vieilles femmes lavent les morts sur des dalles blanches. » Pour ouvrir. Et pour fermer : « Ma vie que chaque jour nouveau prolonge bat toujours la campagne et cherche encore merveille. » Ainsi l’on va de la mort à la vie. Le cavalier, dans sa course heurtée, telle celle de la pièce du jeu d’échecs, affirme sa présence au monde malgré les massacres, les bombes, les horreurs. « Tout cela remonte comme d’un puits, / il n’aurait jamais fallu se pencher. » C’est l’atroce mémoire qui tord les mots, intime à l’auteur l’ordre incontestable de dire, de rendre compte en toute honnêteté : « Longtemps je n’ai pas voulu endosser la douleur de ce passé, / tant le monde était chargé d’aube et de poudre, / avec la joie physique de l’aventure, / les confins guerriers renversant l’ordre apparent des choses, / le danger mené à la cape et l’orage des rencontres. » Une mémoire qui ne s’en tient pas aux anecdotes, fussent-elles extraordinaires mais sait rappeler l’engagement, les illusions, les déceptions, dans une écriture qui nous place de manière implacable dans le nœud du drame. « Dans le désert syrien je ne me suis pas incliné / devant le monument dédié aux charniers des camps. / Les désastres sont intérieurs. » Le film d’une vie défile comme derrière la vitre d’un train, « Le Mékong, le delta du Fleuve rouge sous les bombes, un bras de l’Irrawaddy en pirogue, dans les maquis karen » avec ses questions, « Où se trouve la patrie des oies sauvages quand elles migrent ? », les compagnonnages ou les simples rencontres : le camarade Amilcar Cabral, le poète québécois Gaston Miron, Saddam Hussein… C’est aussi une mémoire de la culture qui connaît l’Histoire ancienne des pays, leurs civilisations. Le grand curieux Chaliand ne pouvait être qu’érudit. Et l’émotion, disséminée, comme dans cette adresse à son père :

« A des années-lumière de ta mort, je rêve de toi à nouveau,
par une de ces nuits moites de mousson.
Je t’entends dire « j’ai rêvé de Tamitza ! 
La petite cousine dont tu étais amoureux.
Tamitza avait treize ans quand elle a été assassinée,
en 1915, avec tous les autres.
Père, que j’ai tant aimé et qui m’a tant donné,
tu es le fil me rattachant à ce passé,
murmuré par les vieilles de mon enfance.
Cette geste qui me fonde,
celle de ton frère aîné, mort dans une cité montagnarde,
après un long siège, les armes à la main,
en paix. »

On ne se rend pas. »

C’est donc toujours l’énergie qui l’emporte, cette volonté farouche du vivre densément, ce goût du combat. On ne se rend pas !

« J’aime l’inquiétude des conflits, l’aguet,
la force ramassée, les décisions prises au tranchant,
l’art patient de changer la faiblesse en force.
Dernière veille avant l’aube,
les sentinelles se relâchent, dans les paupières de la nuit
avant l’assaut brutal, la mort soudaine. »

Tout se passe donc comme si la proximité de la mort faisait gagner en intensité de vie. Pourvu que l’élan soit préservé, mieux : nourri !

La cinquième et dernière partie, « Saga si lointaine », est une sorte d’épopée en douze chants, qui va de « Au commencement » à « Maintenant » (à la mémoire de Jacques Lacarrière). Condensé d’une histoire autant universelle qu’individuelle, elle évoque de grands thèmes, depuis l’eau première, où tout baignait, jusqu’au dernier souffle de la saga ; on y trouvera ce qui constituerait des chapitres de n’importe quelle encyclopédie de l’Humanité : la préhistoire « sans autre mémoire que l’empreinte de mains sur des parois », l’apparition (qui donne son titre au chant II) multiple : celle de la religion, de  l’écriture, de la politique, de la pensée philosophique, avec référence à l’épopée première, celle de Gilgamesh : « Tout ce que tu as eu de cher, / que tu as caressé et qui plaisait à ton cœur, / est aujourd’hui couvert de poussière, / tout cela dans la poussière est plongé / tout cela dans la poussière est plongé », Babylone, l’exil des Hébreux, Akhenaton, Zeus ou Gaïa – avec ce coup d’œil sans concession : « On meurt beaucoup ici, à cause de l’au-delà. », et puis les peurs, les préjugés, les haines, les famines, les maladies, les tyrannies et la démocratie ; enfin, pour un regard plus personnel, ce qui constitue les titres des chants VIII à IX : les femmes, la vengeance, la guerre, la beauté.

Concernant les premières, Gérard Chaliand se livre à un bref mais impitoyable réquisitoire contre des siècles de phallocratie et d’asservissement. Cette strophe, par exemple : « Le plus sûr est de coudre leurs lèvres. / Peut-être faudrait-il aussi coudre leur bouche, / porteuse du poison de la séduction et du mensonge. ». Sur la vengeance, le jugement est sans appel également : « Tandis que déjà se noue le cycle de la revanche / il faut prendre la fuite / pour échapper à l’inéluctable vengeance / dont l’horlogerie s’est mise en marche. / Ainsi vit-on avec un acharnement de bêtes / de meurtre en meurtre au fil des couteaux. ». La guerre, qu’il a pourtant souvent accompagnée, ne trouve non plus grâce à ses yeux : « Le cercle des veuves connaît le prix de la guerre / tout ce qui est pour toujours perdu / les débris du monde après le massacre / dans une histoire dont le sens échappe. / Fallait-il aussi égorger les enfants ? ». Heureusement, « La beauté survit au carnage. » car « Elle seule me touche / comme un visage, / aurore nouvelle, / chevaux courant dans la steppe, / mouette portée par les vents, / bond d’un animal sauvage ». C’est sans doute elle la seule salvatrice vers qui se tourner, nous dit Chaliand, avec cette conscience aigüe de l’impermanence., tempérée par cette étincelle qui clôt le livre : « Au-delà de tous les désastres et de la mort / à chaque naissance, le monde recommence. »

Un article Recours au poème.

 

Marceline Loridan- Ivens.

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Scénariste, actrice, cinéaste, auteure, Marceline Loridan-Ivens est morte mardi 18 septembre à Paris, a annoncé son entourage proche. « C’était une camarade de déportation de maman, cet épisode de leur vie si difficile avait fait d’elles des amies indéfectibles », a rapporté Jean Veil, dont la mère, Simone Veil, décédée en 2017, est récemment entrée au Panthéon.

Dénoncer la violence

Née en 1928, Marceline Loridan, cinéaste mais aussi productrice et écrivaine, a passé sa vie à dénoncer l’injustice et la violence, meurtrie à jamais par sa déportation, à l’âge de 15 ans, à Auschwitz-Birkenau.

Elle avait notamment coréalisé avec son mari, le documentariste Joris Ivens (1898-1989), des films sur la guerre du Vietnam et sur la Chine maoïste. Elle avait également réalisé seule un long-métrage, La Petite Prairie aux bouleaux(2003).

Dans son livre Et tu n’es pas revenu (avec Judith Perrignon, Grasset, 2015), elle racontait sa jeunesse marquée par la déportation, en 1944, dans le même convoi que Simone Veil, au camp nazi d’Auschwitz-Birkenau, puis à Bergen-Belsen et à Theresienstadt, d’où elle avait été libérée en 1945. Son dernier livre, L’Amour après (également coécrit avec Judith Perrignon, Grasset, 2018), racontait la suite : la liberté recouvrée, la découverte de l’amour, la lente reconstruction d’une survivante.

D’après un article Le Monde.fr

« Effacement » de Jean Follain.

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L’herbe a grandi au fossé profond

l’homme en marchant fixe

le nuage étiré

frangé comme son habit gris

des chiens aux horizons béants

diversement aboient

pourtant c’est la paix

le jour va s’incliner

il faudra bien encore

couper le pain à la nuit

assis sur le billot rustique

avec en fin de compte

l’impensable mort.

 

Jean Follain.

Le lièvre de Patagonie. Claude Lanzmann.

À relire… (d’après un article du Monde du 20 Mars 2009.)

 

Quand on prononce le mot monument, on voit immédiatement quelque chose d’imposant, de grandiose et de figé. Mais Claude Lanzmann, homme de paradoxes, a fait de ce livre de Mémoires – mot qu’il récuse, avec raison – un monument en mouvement. Il est fou de la vie, comme cet animal qu’il aime, le lièvre – d’où le titre, Le Lièvre de Patagonie. Le lièvre qui parvenait à s’enfuir des camps de concentration en passant sous les barbelés ; celui qui, en Patagonie, a traversé la route comme un bolide, au mépris de la voiture de Lanzmann arrivant à grande vitesse ; celui qui ne sera jamais rattrapé par la tortue. « Je ne suis ni blasé ni fatigué du monde, écrit Lanzmann, cent vies, je le sais, ne me lasseraient pas. » Cent vies, il les a eues (lire son portrait par Serge July dans Le Monde 2 du 7 mars), et, à 83 ans, il s’en souvient avec une acuité magistrale.

Tous ceux qui s’intéressent à l’histoire intellectuelle de la seconde moitié du XXesiècle, à Sartre et Beauvoir particulièrement, savaient qu’ils seraient enthousiasmés par le récit de Claude Lanzmann. Par son contenu, même si le livre n’était pas, en soi, un grand livre. Mais, bonheur supplémentaire, Le Lièvre de Patagonie est un très grand livre. Par sa construction, qui bouscule avec subtilité la chronologie, par la précision de la narration, par le style, qui exige de lire ligne à ligne ce long texte rassemblant plusieurs livres : celui d’un aventurier de la vie, celui d’un combattant, d’un guerrier, d’un partisan, celui d’un amoureux, celui d’un cinéaste singulier. Et celui, qui les unit tous, d’un écrivain.

« FONCER AU LARGE »

Les récits de voyage sont de petites merveilles. La découverte d’Israël en 1952, un séjour en Corée et une idylle improbable avec une infirmière dans un pays totalement verrouillé, les mois passés à Berlin, la Chine, l’Algérie et la haute figure de Frantz Fanon, tant d’autres pays encore, pour ce voyageur infatigable.

A 18 ans, à Clermont-Ferrand, Claude Lanzmann entre dans la Résistance, transporte des armes avec la jeune et séduisante Hélène, fait l’expérience de la violence, de la lâcheté – d’un camarade – et de son tempérament de guerrier. Il n’a pas peur de mettre son corps en danger – ce qui ne signifie pas qu’il n’a jamais peur. Il fait du planeur, apprend à piloter, aime la montagne, et nager : « Foncer au large, perpendiculairement à la côte, ne pas la longer, a toujours été ma façon de faire. » Un jour, en Israël, il a failli ne pas revenir et se noyer, à l’endroit même où, le dimanche précédent, l’ambassadeur d’Angleterre en Israël avait péri. Mais, une fois de plus, la mort n’a pas voulu de lui.

Parallèlement à ce roman d’aventures se déploie, dans Le Lièvre de Patagonie, une histoire plus intime. Et Lanzmann a le talent des portraits. Ceux des témoins de son enfance, sa mère, son père – vite séparés -, son beau-père et sa belle-mère. La mère qui « avait fait honte à l’enfant conformiste que j’étais. Son bégaiement terrible, intraitable, inexpugnable, (…) ses colères qui faisaient rouler dans leurs orbites ses beaux grands yeux ». D’autres femmes aussi : sa soeur très aimée, Evelyne, belle actrice, malheureuse en amour, qui s’est suicidée ; celles qu’il a épousées, dont Judith Magre ; celles qu’il a séduites, et rapidement aimées, lui qui affirme : « Je hais profondément, de tout mon être, les figures obligées de la roucoulade, temps perdu, paroles convenues (…) et aujourd’hui je vais droit, comme dirait Husserl, à « la chose même ». »

« ENCORE PLUS FOLLE QUE MOI »

Dans Le Lièvre de Patagonie, ce qu’on pourrait appeler « le roman de Beauvoir » aura évidemment une place à part pour tous ceux qui aiment Simone de Beauvoir. Non que Sartre, cette « formidable machine à penser, bielles et pistons fabuleusement huilés », soit absent. Au contraire, on voit comment, avant même leur rencontre, son oeuvre a été fondatrice dans la formation intellectuelle du jeune Lanzmann.

Quand Simone de Beauvoir, dite le Castor par ses proches, s’est liée avec Lanzmann, il avait 27 ans et elle 44. Il est le seul homme avec lequel elle ait cohabité. « La présence de Lanzmann auprès de moi me délivra de mon âge (…) car ma curiosité s’était beaucoup assagie », écrit-elle dans La Force des choses. Et lui : « Simone de Beauvoir était raisonnable, le Castor était encore plus folle que moi. C’est le Castor qui l’emporta. » Expéditions en montagne trop dangereuses parce qu’ils sont mal équipés et frôlent l’accident fatal, passion de la corrida, curiosité insatiable. Quand on a lu Beauvoir, on la reconnaît à chaque page, illuminée par la tendresse avec laquelle Lanzmann évoque ses manies et ses angoisses. Sa frénésie de tout voir dans une ville, et de tout savoir, de tout raconter et reraconter, avec Lanzmann ce que lui a dit Sartre, avec Sartre ce que lui a dit Lanzmann… Jamais Simone de Beauvoir n’a été, de nouveau, aussi vivante.

L’un des autres livres de ce texte pluriel est évidemment l’aventure extraordinaire de la réalisation de Shoah. Et ce moment essentiel où Lanzmann comprend que le sujet du film sera « la mort même, la mort et non pas la survie ». La mort, qui est comme la scène inaugurale de ce récit puisque le premier chapitre commence ainsi : « La guillotine – plus généralement la peine capitale et les différents modes d’administration de la mort – aura été la grande affaire de ma vie. » Pour parler de la mort comme le fait Lanzmann, pour réaliser Shoah, pour écrire Le Lièvre de Patagonie, il faut aimer la vie. La vraie vie. Passionnément.

Derrida et le fils perdu.

Jacques Derrida m’avait envoyé une carte postale, en 1977. D’Oxford, sans doute. Je venais de faire paraître un roman par lettres avec conversations, Lord B. L’une des dernières lettres de l’ouvrage est consacrée à une conférence : « De l’influence des palmiers dans la vie et la mort des grands hommes et des génies », prononcée par celui que nous appellerons, par commodité, l’un des narrateurs. On peut y lire quelques considérations – héritées ou détournées de l’oeuvre de Thomas de Quincey – sur l’assassinat et le suicide des grands philosophes. L’orateur prétend que le suicide lui paraît l’acte le plus fidèle à la tradition philosophique. De Socrate, que Platon ne réussit pas à assassiner malgré le secours d’Alcibiade, à Jules Lagneau, par exemple, qui « entra en marchant dans l’océan ». « Le suicide d’un philosophe est la reconnaissance de la supériorité de la poésie sur la philosophie » et, sans autres embarras, invite-t-il « le professeur D. à se suicider. Devant son refus, il charge l’un des membres de l’assemblée de l’assassiner ».

Je n’ai pas pensé tout de suite à cet épisode du roman. J’étais resté presque sans voix au téléphone après l’appel d’un ami commun, messager de la mort sans visage. J’avais beau savoir la maladie et ses ruses, comment l’illusion conspire avec le mensonge qu’on nomme rémission avant le coup fatal. J’en ai tant vu qui s’en allèrent, je porte au-dedans de moi tant de morts que parfois il me prend l’envie de m’asseoir là, au bord du chemin, et de pleurer. Mais, la plupart du temps, ils m’accompagnent et je rêve avec eux. Voilà l’humaine condition, le lieu commun, le trou où le soleil ne peut se regarder en face sous peine d’aveuglement. « Aveuglement de tournesol », écrit Derrida dans Mémoires d’aveugle. Torsion tragique vers l’horreur sans fond de cette lumière noire qui nous nourrit en même temps qu’elle nous consume ? À moins de ruser et d’observer à l’oblique, dans un miroir. Socrate regardait par en dessous et toujours de côté.

J’ai marché dans les rues de Paris, prenant le bras de mon jeune compagnon. L’automne avait la douceur d’un baiser volé. N’étais-je pas alors cette nuit-là comme un aveugle qui cherche une main pour le guider ? Mais pour aller où ? De grandes ombres nous faisaient cortège. Il y avait Jean Genet, Francis Ponge, Roland Barthes, Paule et Yves Thévenin, André Masson, Aragon, Althusser, tant d’autres. La lumière était crue comme on l’imagine à l’étal d’une boucherie. Et les conversations dans les cafés faisaient un bruit de verre brisé.

Les jours qui suivirent, j’allai chercher les dialogues de Platon dans la bibliothèque et relus le Phédon : « Jusqu’à ce moment, la plupart d’entre nous avaient assez bien réussi à nous retenir de pleurer. Mais, quand nous vîmes que Socrate avait bu la ciguë, plus moyen ! Malgré nos efforts, je dus, moi-même aussi, laisser courir le flot de mes larmes ; si bien que, la tête voilée, je versais des pleurs sur moi-même, non pas en effet, bien entendu, sur lui, mais sur mon sort à moi qui serais privé de la familiarité d’un pareil homme (…) Allons ! dit-il, du calme, de la fermeté ! En entendant cela, nous eûmes grand honte et nous nous retînmes de pleurer. »

Je l’avais rencontré à la Sorbonne où j’étais étudiant. En quelle année était-ce ? 1962, 1963 ? Je ne sais plus. J’avais fait un exposé sur la cinquième hypothèse du Parménide de Platon : « L’Un est absolument ; les autres choses n’en sont point des parties, ne sont ni un ni plusieurs. » Nous nous retrouvions après le cours à la brasserie le Balzar. Je me souviens d’une colère du professeur D., cette année-là : presque personne, parmi ces futurs licenciés de philosophie, n’avait lu la Critique de la raison pure de Kant ! J’allais souvent me promener rue Lhomond dans l’espoir de rencontrer Francis Ponge. En 1965, je publiai mon premier livre. Des images se bousculent dans ma mémoire, au mépris sans doute d’une chronologie rigoureuse. Mais peu importe. Derrida habitait alors à Fresnes. Son premier fils, Pierre, tout bouclé d’or, dans les bras de Marguerite… On le comprend, c’est ma vie qu’ici j’évoque, par bribes ou lambeaux. Et tout est dans le plus grand désordre. Les papiers se sont accumulés dans les tiroirs, entassés au hasard : lettres, photographies, cartes postales. Cette carte postale, justement, où est-elle ? Je m’étais dit qu’il serait toujours temps de voir plus tard, avant de mourir. L’ai-je vraiment lue ? Sitôt apparue, je l’ai rangée, faut-il dire cachée, mise de côté ? Avant de la remettre à son destinataire comme un accusé de réception ? « Il est mauvais, lecteur, de ne plus aimer à revenir en arrière. » Je ne m’attends pas à ce qui s’est passé. Il ne faut pas avoir peur.

Ainsi donc je me retourne. Je regarde par-dessus mon épaule comme un voleur. À quoi ressemble-t-il donc ce poète d’à peine trente ans qui lit ses vers en tremblant le dimanche soir, à ses amis, après le dîner à Ris-Orangis ? Par exemple, Coq-volcanextrait du Coup d’État en littérature ou le Fil(s) perdu écrit à partir de la Pharmacie de Platon. La maison lui était toujours ouverte, l’écoute chaleureuse et tendre, l’amitié forte et sans concession. L’humour avait dans nos conversations tous ses droits et le rire souvent balayait bien des idées reçues et les idoles d’un jour. Un homme libre, toujours en mouvement. Accablé de travail mais toujours disponible. Un homme juste et bon.

J’enseignais déjà la philosophie dans un collège de l’Essonne depuis plusieurs années. Je commençais à écrire pour les Lettres françaises. Je n’avais pas eu besoin de convaincre Aragon de me laisser faire un numéro d’hommage à Jacques. Nous étions en 1971. La revue Tel Quel jouait au maoïsme et son « Bulletin d’informations du Mouvement de juin 1971 » excommuniait Derrida après l’avoir célébré, vouait Aragoncardin et le Derristat de service aux poubelles de l’histoire. Autant en emporte le vent.

C’est peu de temps après que naquit la collection « Digraphe », aux Éditions Fayard, pour quatre essais sur Derrida, Barthes, Althusser, Gramsci. Digraphe, sous-titré Fiction/Théorie, emprunte son nom à la quatrième de couverture de la Dissémination. Puis sous l’impulsion de Jacques, elle fut accueillie avec les premiers numéros de la revue par les Éditions Galilée. Derrida y publia Glas. C’est grâce à lui que Flammarion nous accueillit ensuite. Et puis les années passèrent et nous nous vîmes moins souvent. Fils prodigue mais toujours aimant, je cachais le malheur qui rongeait ma vie. Ainsi croyais-je conjurer le sort. Nous nous sommes retrouvés après le dénouement de la tragédie comme si nous nous étions quittés la veille. Mais comment pourrais-je l’oublier et tout ce que, sans lui, sans son aide, ses conseils, ses encouragements, je n’aurais pu faire ? Il était là aussi pour saluer la reparution des Lettres françaises en 1990 comme il était là pour aider celles de 2004. Voilà que je parle de lui à l’imparfait et le coeur me manque de poursuivre.

La dernière fois que nous nous sommes parlés, nous avons évoqué toutes ces aventures avec tendresse. Il semblait que rien n’était perdu, que tout était possible puisque nous étions là ; puisqu’il était là. Je n’entendrai plus sa voix. Elle s’effacera peu à peu, hélas je le sais, comme avec le temps s’efface en nous la voix de ceux qui ont disparu.

Je regarde la bibliothèque. Il faut que je relise la Carte postale. Le livre est presque à portée de la main. Cette phrase, par exemple : « Rappelle-toi Lord B. La proposition y est explicite [celle du suicide]. et je pense avec tendresse à tous ces innocents, à ces vœux d’innocence. » Décidément, il me faut retrouver d’urgence cette carte postale, la carte postale. Que m’écrivait-il donc et qui va m’arriver bientôt, ces jours-ci, vingt-sept ans plus tard ? Et que vais-je pouvoir enfin lire ?

Cher Jacques, je vous aimais. J’écris à tâtons, les larmes m’aveuglent. J’écris sur cette page comme sur le bouclier de Persée fuyant le regard de la Gorgone, mon nom : Personne, le fils perdu.

Un article de Jean Ristat pour Les lettres françaises.

Michel Leiris par Denis Podalydes.


En 1982, je crois, mais n’en suis pas tout à fait sûr, au Centre Beaubourg, à la fin de l’année scolaire, tandis que je m’ennuyais à ne savoir que faire dans les espaces d’exposition, je remarquai un attroupement. Un célèbre écrivain signait quantité d’exemplaires de sa dernière oeuvre. Je n’avais rien lu de lui, mais je le rangeais dans les médiocres : en deçà de la littérature. Je m’en détournai quand, à gauche de l’attroupement, je vis, seul à une table, devant une pile de livres, s’ennuyant à faire pitié, le front énorme et saillant de veines posé dans une main toute menue, Michel Leiris. Pour moi, c’était un ancien surréaliste. Je l’associais à Breton, Eluard, Péret, Aragon : à ce qui était alors pour moi la Grande Littérature.

Je n’eus pas à faire la queue. Personne ne lui demandait rien. J’achetai un exemplaire de l’Âge d’homme et le lui tendis. Son visage se défit un peu de l’extrême mélancolie qui l’accablait, et se fit courtois, sans aller jusqu’à sourire. Je contemplai absolument et silencieusement cet homme. Sa main minuscule et tachée se déprit lentement de son front bizarrement bosselé (bossué écrit-il à la première page de ce livre), et saisit avec difficulté – me parut-il – un beau, gros et noir stylo-plume qui me fit envie. Il leva vers moi son vieux visage. Oeil délavé, inquiet et bon, arêtes du nez piquetées de rouge, peau tendue et fine à craquer, bouche décharnée comme ouverte au scalpel dans la chair, teint rose-rouge, dû sûrement aussi à la chaleur.

« Comment vous appelez-vous ? » Sa voix était douce et d’une très intimidante politesse. Je répétais plusieurs fois mon nom, et l’épelai. Il se mit à écrire. Je mettais toute mon ardeur à le contempler, à l’enclore dans ma mémoire. Son cou flétri sortait d’une chemise blanche d’un rare tissu. La veste beige, qu’il n’aurait sans doute tombée pour rien au monde, me semblait trop chaude, quoique très élégante. Il portait une cravate dont j’ai oublié la couleur. Sa main tremblait en écrivant. Je ne crois pas que je cherchais alors quelque chose à dire. Je n’avais rien à lui dire. Je le contemplais. Je le lisais de l’oeil. Il s’appliquait à bien rédiger sa dédicace. Rien ne pressait. Tandis que l’illustre d’à côté signait à la chaîne, en donnant de la voix, nul ne nous dérangeait ; il n’y avait personne pour me succéder. Notre solitude silencieuse m’intimidait sans doute, mais j’en étais très heureux. Certain d’être seul devant un monument de la littérature, je ne doutais pas de vivre un des rares moments de ma vie qui comptent.

Je contemplai encore et encore cette tête d’oiseau ou de saurien, je me complaisais à énombrer les veines sur ce crâne que je surplombais tandis qu’il était penché sur sa page. J’imaginais bientôt qu’une conversation allait naître entre nous, à l’écart des gogos qui faisaient la queue devant une des plus fausses valeurs du siècle. Leiris allait être frappé de mon indépendance et de mon acuité intellectuelle ; nous nous reverrions ; je lui montrerais quelques-unes de mes compositions ; il me présenterait à des cénacles ; une querelle littéraire, dans laquelle je prendrais son parti, lui montrerait ma fidélité et mon courage ; je serais devenu comme son fils. Mais il me tendait l’exemplaire qu’il venait de fermer, et je n’avais plus qu’à partir. J’émis un lourd et puissant « merci », que je souhaitais chargé de toute mon admiration, auquel il répondit avec obligeance en me serrant – à peine, si doucement – la main, j’hésitai un instant, et partis à petits pas.

Je me retournai et vis qu’il avait repris sa pose mélancolique, le front incliné dans sa petite main, attendant d’en finir avec cet après-midi de captif. « Pour Denis Podalydès, hommage très sincère de Michel Leiris. » L’écriture est chaotique bien qu’appliquée. Les « p » sont très étrangement calligraphiés. Le mot « hommage » s’étire et se creuse en ses deux « m ». « Très sincère » rebique et finit en l’air. La signature est belle et prolongée : tout le nom figure. Je me sentis dès lors lié à cet écrivain et, cependant, l’Âge d’homme me laissa presque indifférent. Quelques années passèrent. Le petit homme élégant, au front pensif et lourd, crevant d’ennui derrière sa petite pile d’oeuvres, disparut presque de ma mémoire. J’avais cessé de lire les surréalistes, dénigrais chacun de ses représentants, me moquais copieusement de leurs productions, placardais férocement les miennes.

Inscrit au programme de lettres modernes du concours de l’ENS en 1985, Biffures, premier volume de la Règle du jeu, me bouleversa. Je ne retrouvais plus rien de l’amphigourie aléatoire et de la brocante cabalistique des surréalistes. Je me passionnai pour cette autoanalyse rigoureuse et pleine d’anxiété. Je m’identifiai savamment, jusqu’à épouser les défauts, les faiblesses, les vices, dont il se fustige méthodiquement. Puis je l’oubliai de nouveau, dégoûté de ces jeux nombrilistes, dans lesquels je l’accusais et m’accusais de nous complaire.

Quelques années plus tard, retombant sur mon volume dédicacé, je relus l’Âge d’homme, puis, d’année en année, méticuleusement FibrillesFourbisFrêle Bruit. Je repris le fil autobiographique infiniment retendu, impitoyable et scrupuleux. Ses fiascos, ses déceptions, ses turpitudes m’étaient infiniment chers. Une photo de lui, prise dans les années vingt, m’a toujours enchanté : adossé à une grille, dans un veston étroit fermé par un seul bouton, chemise blanche et noeud papillon, mains dans les poches d’un pantalon trop court, sa grosse tête aux cheveux gominés tournée vers sa gauche, il offre à son insu l’image très pure d’un jeune dandy, mince et de petite taille, sur le point sans doute de se rendre à une surprise- partie. Un Fred Astaire mélancolique. Leiris aimait danser. Danser et boire, s’enivrer frénétiquement, et frénétiquement occuper la piste qui libérait ses ardeurs empêchées.

Je projetais parfois de tirer de mes rêveries et de ma lecture maniaque un spectacle, un scénario, l’ébauche d’un personnage que j’imaginais sous les traits d’un Chaplin perclus d’angoisse et de fantaisie nerveuse, provocatrice et timide. Rebuté par ces projets erratiques que je ne savais pas mettre en oeuvre, je tâchais encore d’abandonner Leiris. Je découvris entre-temps la tauromachie, qui me renvoya au Miroir (est-il plus belle ligne consacrée à l’art du torero que cet incipit : « Donc le matador se tient debout. »), aux poèmes d’Abanico para los toros (« Seul/Devant les ronces des cornes »), à la correspondance avec Robert Castel, Jean Paulhan, et bien sûr Georges Bataille, au Journal, à Grande Fuite de Neige (« Seul le taureau dormait au fond d’une chambre noire. »). Que cet homme-là, corps grêle, esprit anxieux, tour à tour pusillanime et courageux, toujours exigeant, coupable et généreux, que cet homme-là fut aficionado me le rendait aussi proche que secret : absolument personnel. Je poursuivais mon ridicule fantasme d’appropriation et d’identification. La très exhaustive biographie d’Aliette Armel me donna une somme de données – sociales, familiales, historiques – grâce auxquelles mes lectures gagnèrent une plus grande précision, de sorte que j’aurais pu me croire vivant dans son monde, double parmi ses doubles, qui n’ont sûrement pas manqué.

Peu après la Libération, au théâtre des Mathurins, Leiris doit prononcer une allocution en l’honneur de son ami Max Jacob, disparu dans les camps. La solennité de la circonstance, l’obligation d’y figurer et de s’y montrer à la hauteur, l’émotion puissante que le souvenir de son ami si odieusement assassiné avive, le peu d’habitude et de goût pour la scène, tout cela suscite chez lui une profonde anxiété. La cérémonie est à quelques minutes de commencer. Le trac est à son comble. Il tâche de se rassurer : n’ayant ni à improviser ni à mémoriser son texte, il va pouvoir garder ses feuillets à la main, et s’assurer ainsi une certaine contenance. Une table, en outre, le sépare de la bouche d’ombre aux multiples têtes : il ne sera pas entièrement à découvert. Derrière le rideau, et la table, il prend place. Celui-ci s’ouvrant soudain, Leiris, ébloui par la rangée de projecteurs, ne distingue rien en face de lui. « Je parlais à l’orée d’une vaste grotte où je ne voyais rien et où seulement je savais qu’étaient ceux qui me regardaient. Par ce monde où j’étais aveugle, aucunement voyant, je me savais tout entier vu. » L’épreuve tant redoutée se transforme en heureuse, voire capiteuse surprise. La table devant lui est oubliée. Il l’ôterait s’il pouvait. « Plutôt qu’à cet ami victime de l’effroyable persécution, je pensai, d’un bout de la séance à l’autre, à l’effet que je produisais. » Il est même déçu de ne pas recueillir autant d’applaudissements qu’il l’espérait. Racontée dans Fourbis, cette expérience est à la fois mythique, drôle et profondément émouvante. Je retrouve le petit homme inquiet et mélancolique, et je m’y substitue ; j’éprouve la même angoisse, la même jouissance, le même regret.

À « l’orée de la grotte », j’aime considérer ce matador illusoire, comique malgré lui, Narcisse déçu, faisant force de ses incurables faiblesses, et inversement. Leiris demeure un personnage que je quitte et reprends tour à tour, un principe d’adhésion et de retrait, une rencontre jamais sans mélange. Du petit vieillard éprouvé par la chaleur et l’ennui au comédien d’occasion, élégant et chaplinesque, je laisse flotter l’image dans ma mémoire, erratique et cependant tutélaire. Depuis ce premier jour de notre insignifiant entretien, jusqu’à l’invention mobile d’un personnage de théâtre, je cultive une mythologie souple, ce fantasme inabouti de n’être qu’un fétiche de mots, de centaines de pages lues, oubliées, relues, fermentées.

De Leiris, j’aime : qu’il soit né un 20 avril (quand je suis né un 22) ; son horreur de se voir dans la glace ; qu’il ait eu des frères ; ses frayeurs enfantines ; son combat épuisant contre sa propre peur ; sa scrupuleuse probité ; sa frénésie ; son engagement politique fait de mille réticences et de mille ratages ; ses amours toujours malheureuses (avec les Judith) ; son amour pour Zette (sa Lucrèce) ; ses commentaires sur Rafaellillo Ponce ; son style aux aguets – méticuleux, objectif, détaillé –, ne voulant jamais rien laisser échapper de son objet d’étude ; son personnage d’homme scientifique – aux limites aussi de la comédie ; ses détresses répétitives qui l’abattaient lourdement ; ses voyages (la mission Dakar-Djibouti) où fuir ce qui lui revenait tôt ou tard au visage ; sa bagarre mémorable à Béni-Ounif ; sa liaison avec Khadidja ; son goût de l’opéra qui l’emporta lorsqu’il cessa d’aller « aux taureaux » ; le récit de sa tentative de suicide ; ses amitiés vives ; sa théorie du merveilleux, espace sacré sans intervention d’une transcendance (qui finit Frêle Bruit) ; sa mort discrète, patiemment attendue : une extinction.

 

Denis Podalydès pour Les lettres françaises.

Nicolas Bouvier. Oeuvres chez Quarto Gallimard.

product_9782070770946_195x320Le volume contient:

 Premiers écrits – L’Usage du monde – La Descente de l’Inde – Chronique japonaise – Le Poisson-scorpion – Le Dehors et le dedans – Voyage dans les Lowlands – Journal d’Aran et d’autres lieux – L’Art populaire en Suisse [extraits] – Histoires d’une image – Le Hibou et la baleine – La Chambre rouge – La Guerre à huit ans – Routes et déroutes.

À quel envoûtement obéit un jeune Suisse bien né, sur le berceau duquel les fées se sont penchées, pour «prendre la route» à 24 ans, ses diplômes en poche, en Fiat Topolino, mais sans un sou vaillant et pour un aller simple ? Il est décidé à en découdre. Avec lui-même, avec la vie et avec l’écriture. De la Yougoslavie au Japon, c’est dur, mais c’est cette dureté qu’il recherche : la descente en soi qui peut être illumination ou descente aux enfers, l’intensité de l’instant et l’ennui qu’il faut meubler avec des riens. Le pittoresque, l’observation ne sont que des supports à la quête de soi et à la douleur de l’écriture, mais ils nous valent des portraits truculents, des récits merveilleux car ce conteur est un enchanteur. Il fait son miel avec les surprises de la route qui ne sont pas ce que l’on croit. Ainsi ce corps encombrant qui réclame chaque jour sa pitance et que frappe un cortège de malarias, de jaunisses à répétitions, sans parler des dents qui prennent la poudre d’escampette. On s’en va «pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu’on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels… Sans ce détachement et cette transparence, comment espérer faire voir ce qu’on a vu ?». Mission accomplie. Nicolas Bouvier a payé sa livre de chair et bien au-delà, et son écriture de l’extrême exigence, de l’économie du mot, fait de nous des visionnaires par procuration.

Paru en 2004.

La rive-errance de Hassam Wachill. (Paru en 2011)

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Plus de vingt ans se sont écoulés entre les deux recueils que le poète mauricien Hassam Wachill a publiés chez Gallimard. Comme si le bien nommé premier, Jour après jour (1988), avait patiemment égrené ses perles noires pour accéder enfin à la plénitude du second, La Rive-errance, sans que l’écriture ne perde sa force énigmatique. Entre ces deux cris du coeur, la paix semble être venue, au prix d’une écoute privilégiant sans cesse la secousse de la surprise : « Un langage dit que nous / Sommes encore là et que ma main caresse un arbre. / Mais ce n’est qu’un langage. / Chaque jour qui passe nous / Rapproche de ce qui ne nous appartient pas. / Dans le vent près de la chair d’un rêve. / Nous marchons sur l’eau sans le savoir. »

Hassam Wachill laisse rôder l’insondable pour en capturer l’opacité et s’y blottir. Quand surgissent la lumière, la matiè­re vivante, le souffle se coupe soudain, et l’accomplissement donne des ailes : « Dans le préau de verdure, des ormeaux / à nour­rir. C’est un crissement / agréable sous les pieds / que cet abécédaire. / La pluie s’arrête hébé­tée devant nous, / Un halo maintenant presque de chair, / nos vies, la leur. »

A la fois fracassante et limpide, portée par la frêle confiance des êtres malgré les tempêtes intérieures, la poésie de Hassam Wachill procure un doux sentiment d’élévation.

Poème choisi:

Ainsi, nous voilà sauvés, tellement.

Il a suffi aux cistes à larges feuilles

d’une voie de lactation aiguë.

Comme cette eau d’un fleuve dans

laquelle on peut entendre venir

les gémissements d’un moteur.

.

Il ne nous manque rien maintenant.

Nous entrons dedans jusqu’à mi-corps.

Et le soir n’arrive pas sur nos épaules.

À Catane, dans les pas de Goliarda Sapienza, femme libre.

Actrice sicilienne oubliée, Goliarda Sapienza a obtenu une reconnaissance posthume avec son livre « L’Art de la joie », qui raconte le destin d’une héroïne affranchie des conventions. La photographe Francesca Todde a sillonné les terres d’origine de l’auteure.

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C’est l’histoire d’une femme hors du commun, dont l’œuvre n’a rencontré son public que par miracle, dix ans après sa mort. Goliarda Sapienza (1924-1996) aurait très bien pu n’être, pour la postérité, qu’une actrice sicilienne tombée dans l’oubli, à peine aperçue dans Senso de Visconti, abonnée aux seconds rôles de révolutionnaire ou de religieuse, et pas toujours créditée au générique des films où elle apparaissait. Son œuvre littéraire, quant à elle, aurait peut-être eu droit, dans le meilleur des cas, à une petite mention dans une notice biographique… Pourtant, elle y avait tout sacrifié.

Modesta, amorale, dérangeante

Il lui avait fallu dix ans, de 1967 à 1976, pour écrire L’Art de la joie, son texte le plus ambitieux, et elle n’aura même pas eu le bonheur, de son vivant, d’en voir publier plus d’une cinquantaine de pages. Tous les grands éditeurs avaient refusé cet énorme roman écrit à la première personne, parcourant le XXe siècle sicilien à travers le regard d’une femme baptisée Modesta. Et pourtant, en 2005, la sortie en France de L’Art de la joie (éd. Viviane Hamy, rééd. Le Tripode) est une déflagration.

Affranchie des convenances sociales et sexuelles, amorale et pourtant si droite, étrangère au fascisme mais méfiante envers les staliniens, malgré son intérêt pour le marxisme, Modesta était beaucoup trop libre et dérangeante pour l’Italie des années de plomb. Au début du XXIe siècle, c’est autre chose, elle fascine.

« CE PERSONNAGE [CELUI DE MODESTA] EST SI FORT QUE, LORSQUE JE PARLE DE SAPIENZA, SOUVENT LES GENS ME RÉPONDENT COMME SI  MODESTA ET ELLE NE FAISAIENT QU’UNE. » FRANCESCA TODDE, PHOTOGRAPHE.

La photographe Francesca Todde est partie sur les traces de cette inconnue avec sa série «The Lack ». Or, emprunter ce chemin, c’est aussi voyager au côté de Modesta, si vivante qu’on ne peut s’empêcher de superposer sans cesse les deux images, celle de l’écrivaine et celle de sa créature. « Ce personnage est si fort que, lorsque je parle de Sapienza, souvent les gens me répondent comme si Modesta et elle ne faisaient qu’une. Ils sont persuadés qu’elles avaient le même âge, que Sapienza était adulte au moment de la montée du fascisme… » Sans renier ce lien si particulier, Francesca Todde s’est attachée à ne surtout pas perdre de vue Goliarda Sapienza.

Retrouver ce qui faisait son époque

Elle y est parvenue en s’appuyant sur d’autres textes moins connus de l’écrivaine, comme Moi, Jean Gabin (Le Tripode, 2012), dans lequel elle relate son enfance à Catane, dans les ruelles du quartier San Berillo, dans les années 1930.

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À la poursuite des ambiances plus que des lieux, sa quête n’a rien d’un pèlerinage. Certes, elle s’appuie sur une base documentaire, les endroits où elle a grandi, où s’est affirmée sa conscience socialiste et libertaire au sein d’une cité acquise au fascisme, mais c’est pour mieux restituer quelque chose de plus diffus, qui ressemble à la texture d’une époque. 

«Comme elle parlait souvent dans ce texte des artisans qui fabriquaient les marionnettes traditionnelles, j’ai cherché à retrouver les personnes, à Catane, qui font encore ce métier. Elles n’ont pas accepté tout de suite. Mais c’est toujours comme ça en Sicile : une fois que les gens sont convaincus, ils vous consacrent des heures, ils font tout pour vous aider ! »

À ce parcours dans les pas d’un génie méconnu manquent encore plusieurs étapes cruciales, notamment Gaete, où est morte Sapienza, mais aussi la prison de Rebibbia, où elle fut enfermée brièvement. Car Goliarda, comme Modesta, a payé au prix fort son refus des conventions. En 1980, elle s’était fait arrêter pour vol de bijoux lors d’une soirée mondaine.

Sapienza, princesse hérétique

En 1998, paraissait en Italie un long roman posthume, rédigé par une comédienne qui avait publié quelques récits autobiographiques. La traduction française de cet objet non identifié révèle une œuvre exceptionnelle.

Si la Sicile nous a habitués aux cas littéraires, on peut s’étonner tout de même de l’apparition inattendue de ce vaste roman, surgi de nulle part, et qui, après avoir été refusé par les grands éditeurs italiens, s’est imposé à titre posthume, par un bouche à oreille lent, mais sûr. Est-ce un nouveau Guépard, autre chef-d’œuvre qui ne fut lu qu’après la mort de son auteur ? Est-ce un nouveau Horcynus Orca, fameux monstre littéraire de Stefano D’Arrigo (encore inédit en français) ? C’est une incontestable découverte, un survol phénoménal de l’histoire politique, morale et sociale de l’Italie, sous le regard d’une narratrice sicilienne merveilleuse dans ses élans parfois rationnels, parfois passionnels, et c’est la révélation d’un tempérament d’écrivain hors pair.

Goliarda Sapienza, née en 1924 à Catane, en Sicile, et morte en 1996, laissait donc ce manuscrit dont les directeurs littéraires s’étaient désintéressés pendant vingt ans et que son dernier compagnon, Angelo Maria Pellegrino, publia intégralement chez un petit éditeur (Stampa Alternativa) qui, du vivant de l’auteur, n’en avait proposé que le début (en 1994). Elle n’était pourtant pas inconnue. Comédienne cantonnée dans de petits rôles au cinéma ­ – elle apparaît dans Senso de Visconti et, ce qui n’est pas sans intérêt, on lui fait jouer souvent des révolutionnaires et des religieuses… ­-, mais plus reconnue au théâtre, elle avait épousé le cinéaste Francesco Maselli et donnait, à Rome, des cours d’art dramatique qui ont marqué ses élèves. Elle avait produit un scandale éphémère avec deux livres, l’un consacré à ses séjours dans un hôpital psychiatrique, l’autre à son incarcération pour un vol de bijoux. Ce deuxième récit, L’Università di Rebibbia (une prison près de Rome), lui valut une estime et une notoriété passagères.

Les dimensions de L’Art de la joie et son ambition ne sont peut-être pas les seules causes de la défiance éditoriale. La personnalité écrasante de l’auteur et la psychologie de sa protagoniste, Modesta, sont faites pour déranger. Trop d’exaltation et de crudité dans les scènes sexuelles, trop d’intelligence et de liberté. Oui, il y a de très longs dialogues, oui, des scènes oniriques où l’on quitte terre, oui, des tabous sexuels et familiaux transgressés, l’amour conçu comme un absolu charnel, la vie confrontée des petites gens et des aristocrates, des militants socialistes et des premières féministes, il y a un viol, des amours entre femmes, des tentatives de suicide, oui, il y a Stendhal et Kerouac, la littérature russe et Edgar Allan Poe. Et cela n’a pas plu ?

Qu’était l’Italie littéraire en 1976, quand Goliarda Sapienza terminait ce livre stupéfiant ? Un pays qui avait du mal à se regarder lui-même et à choisir une langue romanesque. La néo-avant-garde avait essayé, en vain, de faire table rase du réalisme. Pasolini avait réinventé le roman social, mais sa personnalité ne pouvait être imitée. Anna Maria Ortese avait elle-même écrit un livre énorme et inclassable, sur Naples, Le Port de Tolède. Elsa Morante, surtout, avait publié la Storia, dont l’héroïne Ida, quoique plus démunie intellectuellement, avait quelques traits communs avec la Modesta de cet Art de la joie . Mais peut-être ne voulait-on pas prendre au sérieux une comédienne qui écrivait ?

Et pourtant, Modesta, sa protagoniste, a une façon unique de décrire le monde et ses pulsions. Née en 1900 (un quart de siècle avant l’auteur), elle arrive dans un univers que la pauvreté, la

maladie (elle a une sœur handicapée), la tragédie (un viol) pourraient rendre étriqué, parce que paradoxalement dominé par un excès de sentiments et d’événements. Il n’en est rien, grâce à sa sensibilité, à sa volonté et à une énergie vitale qui parcourt tout le livre. Grâce surtout à des rencontres, dans le couvent où on la place d’office, puis dans la famille princière Brandiforti dont elle va devenir le pivot. Séduisant plusieurs membres de cette famille, elle va épouser le prince, débile mental, mais vivre l’amour avec d’autres, hommes et femmes. De ces personnages qui l’entourent se détachent plusieurs figures : avant tout Béatrice, sa complice passionnée qu’elle arrache à une sorte de fatalité, et Carmine, l’homme humble avec lequel elle découvre et redécouvre la plénitude sexuelle.

On se doute que Goliarda Sapienza a lu D. H. Lawrence, avec qui elle partage un idéalisme social et amoureux, une utopie panthéiste et sensuelle, un esprit inéluctablement hérétique. Mais dans sa narration très libre, où alternent les descriptions poétiques et érotiques, les analyses psychologiques d’une rare profondeur et les dialogues aux digressions irréalistes, dans son acuité politique (les parents de l’auteur étaient des militants socialistes ayant activement combattu le fascisme), se dessine un projet à la fois historique et littéraire qui n’appartient qu’à elle et dont peut-être on ne saurait imaginer la conception ailleurs qu’en Sicile.

Historique, parce que Goliarda Sapienza veut, explicitement, décrire et comprendre des mouvements sociaux, à travers la libre circulation de son personnage, entraîné par sa sincérité et son courage, dans plusieurs milieux de Catane. Modesta converse, avec la même aisance, avec des religieuses illuminées ou perverses, avec une aristocrate déchue, avec un jardinier sensuel et respectueux jusque dans le désir, avec un intellectuel (le médecin Carlo, autre figure frappante du roman), avec Béatrice, celle à laquelle la liera un amour indéfectible, et avec tous les représentants des générations suivantes qui renouvelleront l’histoire de la Sicile et ressusciteront Modesta dans sa vieillesse, en appliquant ses leçons d’indépendance.

Littéraire, parce que le rythme de narration est commandé par le style, animé de l’intérieur. Roman subjectif, L’Art de la joie n’obéit pas aux lois du naturalisme. Trop de « monstres », comme elle le dit elle-même, et d’attention portée à la folie ? Mais où est la folie ? « Je commençais maintenant à connaître l’animal-homme et je savais que nous apparaît comme folie toute volonté contraire à nous, existant chez les autres, et comme raison ce qui nous est favorable et nous laisse à l’aide dans notre façon de penser«  Une trop insistante présence de la mort, surnommée la Certa (la Certaine) ? On est en Sicile. Mais qu’on ne s’attende pas à des stéréotypes sur ce sujet. La mort, comme l’amour, recèle autre chose que ce que les mots désignent d’ordinaire : « Le mal réside dans les mots que la tradition a voulus absolus, dans les significations dénaturées que les mots continuent à revêtir Le mot amour mentait, exactement comme le mot mort. Beaucoup de mots mentaient, ils mentaient presque tous. Voilà ce que je devais faire : étudier les mots exactement comme on étudie les plantes, les animaux… » C’est ce travail sur le langage qui a permis une telle liberté de pensée et de style. Un style généreux, si l’adjectif ne paraît pas désormais galvaudé. Et qui nous arrive en français dans une traduction précise, fluide et lyrique.

L’ART DE LA JOIE (L’Arte della gioia) de Goliarda Sapienza. Traduit de l’italien par Nathalie Castagné, éd. Viviane Hamy, 640 p., 24 €.

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Extrait

« Je me trouve à présent dans l’obscurité de la chambre où l’on dormait, où l’on mangeait pain et olives, pain et oignon. On ne cuisinait que le dimanche. Ma mère, les yeux dilatés par le silence, coud dans un coin. Elle ne parle jamais, ma mère. Ou elle hurle, ou elle se tait. Ses cheveux de lourd voile noir sont couverts de mouches. Ma sœur assise par terre la fixe de deux fentes sombres ensevelies dans la graisse. Toute la vie, du moins ce que dura leur vie, elle la suivit toujours en la fixant de cette façon. Et si ma mère ­ chose rare ­ sortait, il fallait l’enfermer dans les cabinets, parce qu’elle refusait de se détacher d’elle. Et dans ces cabinets elle hurlait, elle s’arrachait les cheveux, elle se tapait la tête contre les murs jusqu’à ce qu’elle, ma mère, revienne, la prenne dans ses bras et la caresse sans rien dire. » (Page 9.)

À lire ou à relire!

D’après un article Le Monde.fr.

« Le monde est mon langage » d’Alain Mabanckou.

le-monde-est-mon-langage,M398277_0 Né au Congo, partageant son temps entre la Californie où il enseigne comme professeur de littérature à UCLA (University of California – Los Angeles), Paris où il a fini ses études, et le monde qu’il parcourt pour présenter ses livres, Alain Mabanckou est un auteur en langue française pour qui sa langue n’est pas enfermée dans le carré français. Loin de là, elle est parlée dans le monde entier par les gens les plus passionnants et les plus inattendus.
Le monde est mon langage est le tour du monde de la pensée et des émotions telles que la langue française les véhicule, par les gens les plus divers, célèbres ou inconnus, adolescents ou vieillards, Haïtiens ou Français. Alain Mabanckou les a rencontrés et nous les raconte, en une suite de portraits admiratifs et aimants. JMG Le Clézio ou un inconnu de la Nouvelle Orléans, Sony Labou Tansi qui, au Congo, écrivait dans des cahiers à spirales devant deux posters du Che Guevara, bien d’autres encore.
Ils ont ces mots en partage et ils les partagent. Leur langage est notre monde.

Le monde est mon langage
J’ai choisi depuis longtemps de ne pas m’enfermer, de ne pas considérer les choses de manière figée, mais de prêter plutôt l’oreille à la rumeur du monde.
Je ne suis pas devenu écrivain parce que j’ai quitté mon pays natal. En revanche, j’ai posé un autre regard sur celui-ci une fois que je m’en suis éloigné.
Dans mes premiers écrits – ébauchés pour la plupart dans ma ville d’enfance, Pointe-Noire, au Congo-Brazzaville – j’avais le sentiment qu’il manquait des pièces et que mes personnages, cloîtrés, me réclamaient plus d’espace. Le déplacement a contribué à renforcer en moi cette inquiétude qui fonde à mes yeux toute démarche de création : on écrit peut-être parce que « quelque chose ne tourne pas rond », parce qu’on voudrait remuer les montagnes ou introduire un éléphant dans le chas d’une aiguille. L’écriture devient alors à la fois

un enracinement, un appel dans la nuit et une oreille tendue vers l’horizon…
Né donc au Congo-Brazzaville, j’ai passé une bonne partie de ma jeunesse en Europe avant de m’installer en Amérique. Trois continents dont je ne cesse de chercher le point d’intersection aussi bien dans ma vie quotidienne que dans mon imaginaire.
Le Congo est le lieu du cordon ombilical, la France la patrie d’adoption de mes rêves, et l’Amérique un coin depuis lequel je regarde les empreintes de mon errance. Ces trois espaces géographiques sont si soudés qu’il m’arrive d’oublier dans quel continent je me couche et dans lequel j’écris mes livres.
Le monde est ainsi mon langage. Ce monde, je l’ai découvert par le biais de la langue française grâce à ceux qui la magnifient, quels que soient leurs origines, leur patrie, leur accent ou leur accoutrement. Il m’est arrivé de connaître personnellement ces « ambassadeurs » en dehors de leurs œuvres ou, pour certains, de ne les aborder qu’à travers celles-ci avant qu’ils ne deviennent enfin des confidents, des compagnons, des guides, des amis, des collègues ou des créateurs pour qui mon estime n’aura plus de limites. Et même s’ils parlent ou créent dans une langue différente de la mienne, un jour ou l’autre ils sont tombés amoureux de celle que j’utilise comme écrivain, et cela a suffi pour que naisse entre nous un véritable lien de parenté…
Paru le 31/08/2016.