Extrait de La Vagabonde/ Colette

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« Seule ! J’ai l’air de m’en plaindre, vraiment!
« Si tu vis toute seule, m’a dit Brague, c’est parce que tu le veux bien, n’est-ce pas? »
Certes, je le veux « bien », et même je le veux, tout court. Seulement voilà.. il y a des jours où la solitude, pour un être de mon âge, est un vin grisant qui vous saoule de liberté, et d’autres jours où c’est un tonique amer, et d’autres jours où c’est un poison qui vous jette la tête aux murs.
Ce soir, je voudrais bien ne pas choisir. Je voudrais me contenter d’hésiter, et ne pas pouvoir dire si le frisson qui me prendra, en glissant entre mes draps froids, sera de peur ou d’aise.
Seule… et depuis longtemps. Car je cède maintenant à l’habitude du soliloque, de la conversation avec la chienne, le feu, avec mon image… C’est une manie qui vient aux reclus, au vieux prisonniers; mais, moi, je suis libre… Et, si je me parle en dedans, c’est par besoin de rythmer, de rédiger ma pensée.
J’ai devant moi, de l’autre côté du miroir, dans la mystérieuse chambre des reflets, l’image d' »une femme de lettres qui a mal tourné ». On dit aussi de moi que je « fais du théâtre », mais on ne m’appelle jamais actrice. Pourquoi? Nuance subtile, refus poli, de la part du public et de mes amis eux-mêmes, de me donner un grade dans cette carrière que j’ai pourtant choisie…
Une femme de lettres qui a mal tourné : voilà ce que je dois, pour tous, demeurer, moi qui n’écris plus, moi qui me refuse le plaisir, le luxe d’écrire…
Ecrire! pouvoir écrire! cela signifie la longue rêverie devant la feuille blanche, le griffonnage inconscient, les jeux de la plume qui tourne en rond autour d’une tache d’encre, qui mordille le mot imparfait, le griffe, le hérisse de fléchettes, l’orne d’antennes, de pattes, jusqu’à ce qu’il perde la figure lisible de mot, mué en insecte fantastique, envolé en papillon-fée…
Ecrire… C’est le regard accroché, hypnotisé par le reflet d’une fenêtre dans l’encrier d’argent, la fièvre divine qui monte aux joues, au front, tandis qu’une bienheureuse mort glace sur le papier la main qui écrit. Cela veut dire aussi l’oubli de l’heure, la paresse au creux du divan, la débauche d’invention d’où l’on sort courbatu, abêti, mais déjà récompensé, et porteur de trésors qu’on décharge lentement sur la feuille vierge, dans le petit cirque de lumière qui s’abrite sous la lampe…
Ecrire! verser avec rage toute la sincérité de soi sur la papier tentateur , si vite, si vite que parfois la main lutte et renâcle, surmenée par le dieu impatient qui la guide… et retrouver, le lendemain, à la place du rameau d’or, miraculeusement éclos en une heure flamboyante, une ronce sèche, une fleur avortée…
Ecrire! plaisir et souffrance d’oisifs! Ecrire! … « 
La Vagabonde.

Chaleur, Torpeur et Campari…Relire les petits chevaux de Tarquinia de Marguerite Duras…

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Tout se passe lentement dans ce livre placé sous le signe de la chaleur étouffante d’un été italien. Loin de tout, loin du monde, loin de leur vie, loin du vent, loin de l’air frais, une bande d’amis passe comme chaque été ses vacances dans ce petit coin paumé d’Italie. Ils y amènent chacun leurs relations, leurs souvenirs, leurs êtres, leurs bouderies.

Eux, ce sont Ludi et Gina, le couple orageux et passionnel, toujours à se disputer, toujours à parler de rupture, toujours à s’aimer ; Diana, toujours seule et toujours observatrice ; Jacques et Sara, le couple tranquille, avec Sara qui déteste toujours autant venir ici, avec leur enfant, « l’enfant », avec aussi leur bonne, personnage truculent par son insolence tranquille et son innocence égoïste.

Dans la torpeur des lieux, tout semble ralenti, tout semble un peu effacé par les vagues de chaleur, même les drames récents : un jeune homme, non loin de là, a sauté sur une mine et ses parents restent perchés en haut de la colline à refuser de signer le document qui validera le départ du corps.

Et puis, un homme s’immisce dans cette bande d’amis. « L’homme », ce personnage étrange, sympathique, qui se glisse dans leurs conversations, l’homme avec son beau bateau, l’homme qui se marre parfois, débat avec eux, ou boit les éternels bitter campari à la terrasse de l’éternel hôtel avec l’éternel mauvais repas de poisson, et puis qui va au sempiternel bal avec eux, et puis qui joue aux boules et les accompagne aussi voir le couple en deuil, là-haut sur la colline, avec l’épicier vieilli qui débite ses anecdotes. L’homme, qui soudain a remarqué Sara, qui la trouve belle, qui, de non-dits en sous-entendus, va flirter avec elle, tranquillement, sans mensonges, sans équivoques, juste beaucoup de silences.

C’est un roman lent, et Duras se plaît à laisser percevoir cette atmosphère écrasante, cette torpeur d’un monde où les nuits sont si chaudes qu’on n’arrive pas à dormir et qu’on fait la sieste au matin, trempé de sueur. Les éclats de voix et de coeur n’en sont que plus sensibles : les disputes de Gina et Ludi, les pleurs de la vieille dame, la bonne qui râle de ne pas pouvoir aller draguer, et puis les états d’âme de Sara.

Les personnages sont simples, attachants, jamais définis par la narratrice directement – on ne sait rien de leur histoire, de leur métier, de leur passé, à peine sait-on à quoi ils ressemblent ; on les connaît par leurs paroles et leurs actions, par ce que chacun pense de l’autre à un moment donné. C’est une bande d’amis qui s’aime beaucoup, qui se connaît encore plus, de gens simples, ni héros ni méchants, juste des gens, avec leur vie et leurs doutes. Avec leurs amours à la fois stables et mouvantes, endormies et orageuses, éternelles et instantanées.

La tentation du changement s’empare de Sara l’espace d’un été, la simplicité de l’amour d’un autre, de cet homme si attachant dans sa façon de l’aimer. Soudain peut-être l’été sera différent des précédents, Sara aura vécu, essayé, erré. Mais in fine, c’est sa relation avec Jacques qui est au coeur du roman, autant que cet enfant, symbole de stabilité autant que d’innocence et de certitudes au milieu de ces adultes qui s’entremêlent.

Car malgré les idées de Sara, rien ne change. Le chapitre III finit comme le chapitre I, le chapitre IV s’ouvre sur les mêmes mots que le II. Beaucoup de permanences, de stabilité de cet univers, au milieu duquel les personnages s’agitent l’espace d’un instant. Un beau livre, lent, rythmé par les éclats de voix vite éteints et l’amertume des bitter campari au bord de l’eau. Un livre profond, simple, un livre d’amour qui est aussi histoire d’amours et de vies. Une belle surprise pour moi que ce Duras assez méconnu.

« Il n’y a pas de vacances à l’amour, dit-il, ça n’existe pas. L’amour, il faut le vivre complètement avec son ennui et tout, il n’y a pas de vacances possibles à ça. »

« L’essai »/ Bd de Nicolas Debon (2015)

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(Merci à Marie-Hélène qui m’a offert cette bande-dessinée…Je dois l’avouer il y a une continuité d’intention depuis le cd relatant l’insurrection ouvrière de chez Lip, les boucles d’oreilles Frida Kahlo et cette BD….)

RÉSUMÉ ESSAI (L’)

Avec L’Essai, Debon signe un histoire complète qui, entre fiction et réalité, met en scène l’histoire vraie d’une communauté anarchiste. Nicolas Debon s’inspire de l’histoire vraie d’une communauté anarchiste installée dans les Ardennes en 1903. Fonctionnant sur le principe de liberté et sur les préceptes libertaires, la communauté de L’Essai illustre à merveille l’espoir d’un modèle de société différent et exempt de toute autorité, dans une France plongée dans la misère. Un récit historique poignant sur un épisode méconnu de notre histoire et mis en images par un auteur au talent hors du commun.

Une aventure documentaire, un récit inspiré d’une histoire vraie, mais aussi une bande dessinée servie par un graphisme original avec des couleurs directes parfaitement appropriées aux décors majestueux.

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L’histoire véritable:
Nous sommes en 1903 et le mouvement anarchiste prend de l’ampleur, alors que la révolution industrielle pose des questions cruciales sur l’asservissement de l’homme à un destin qui ne lui appartient plus. Fortuné Henry a dépensé presque toutes ses économies pour acheter une parcelle de terre dans les Ardennes, au cœur du village d’Aiglemont. Seul avec quelques outils, il entreprend de canaliser les écoulements d’eau, se construit une cabane, et s’installe au milieu de nulle part, à la stupeur des habitants. Le projet de Fortuné est simple : il veut construire ici la première cellule d’une société nouvelle, où les hommes et les femmes vivraient et travailleraient en commun, sans gouvernement, sans autorité, forts de l’ambition commune de vivre ensemble. Il l’explique sans sourciller à un groupe de villageois qui vient à sa rencontre, et peu à peu l’information circule. De premiers volontaires rejoignent l’anarchiste idéaliste, et petit à petit le projet prend forme. Une première maison est construite, le terrain est savamment mis en culture. La communauté d’Aiglemont devient un vrai projet, qui surprend autant qu’il attire la curiosité. Malgré le manque d’argent, mais face à un intérêt de plus en plus grand des journaux et de la société civile, il semble trouver une forme d’équilibre.

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Romans et Récits, Anthologie de Romain Gary dans la Pléiade.

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Romans et récits

Tome I Édition publiée sous la direction de Mireille Sacotteavec la collaboration de Firyel Abdeljaouad, Marie-Anne Arnaud Toulouse, Denis Labouret et Kerwin Spire

Parution le 16 Mai 2019
Bibliothèque de la Pléiade, n° 639

La réalité n’est jamais aussi belle que le rêve d’une mère. Gary a connu d’éclatants succès, mais il a vu son œuvre se heurter à des réticences. La popularité de l’écrivain et sa reconnaissance n’ont pas marché du même pas. Ce n’est pas exceptionnel, et cela s’explique. Les obstacles à une consécration rapide étaient multiples. Le style de l’homme a pu en être un. La manière du romancier en fut un autre.
Gary a été un extraordinaire raconteur d’histoires et un inventeur de personnages en un temps, l’«ère du soupçon», où ces notions, l’histoire, le personnage, étaient réputées périmées. Or pour lui, le récit – l’histoire – n’est pas la part honteuse du roman. Mais c’est se tromper lourdement que de voir en lui, sous ce prétexte, un écrivain conventionnel. La mise en abyme dans Éducation européenne, la polyphonie des Racines du ciel, la voix narrative fantastique dans La Danse de Gengis Cohn, la dimension autofictionnelle de La Promesse de l’aube et de Chien Blanc, la temporalité dans Les Enchanteurs ou l’inventivité verbale et les dispositifs narratifs d’Émile Ajar ne sont pas précisément des signes de soumission au roman hérité du XIXe siècle. Encore faut-il, pour s’en aviser, ne pas passer à côté d’une prose qui mélange les genres, avoue ce qu’elle doit à la poésie et s’autorise toutes les libertés, à commencer par un humour qui a pu déconcerter autant qu’il séduit, parce qu’il va de l’ironie la plus fine au grotesque le plus assumé. Cet humour n’est pas un ornement : il est fondamental. D’une part, il conjure la tentation de l’idéalisme ; de l’autre, il permet de «désamorcer le réel au moment même où il va vous tomber dessus».
Le réel, voilà l’ennemi. Gary l’appelait «la Puissance». Il a plusieurs visages : guerre, bêtise, vieillissement, solitude… Gary est sensible au tragique de l’Histoire et au malheur des hommes. Ça l’agace : «J’ai tout le temps mal chez les autres.» L’humour est donc une défense. L’imaginaire, un refuge. «Nourris de ce siècle, jusqu’à la rage», les livres de Gary ne sont pas des romans historiques. Ancrés dans l’imaginaire autant que dans l’Histoire, ils relèvent de la «mystique» littéraire de l’aventure qu’ont illustrée, avant lui, Kessel, Cendrars, Saint-Exupéry, et Malraux bien sûr. Cette conception de l’aventure n’est pas de celles qui produisent une littérature populaire de grande diffusion : elle engage une réflexion sur la condition humaine.
L’aventure et l’imaginaire luttent aussi contre une forme particulière de réalité, l’identité. Chez Gary, le je est une clôture, un piège. Ce qu’il y a de permanent dans son identité l’exaspère. Il lui faut s’évader, courir le monde, muer comme un python, se «séparer un peu de [s]oi-même», changer d’identité et vivre d’une vie pseudonyme, au risque de s’y brûler. «L’aventure Ajar» est bien connue, mais on y a souvent vu une imposture. C’était autre chose : l’affirmation des pouvoirs de la fiction, et un défi lancé aux «lois de la nature», qui mènent à la mort.

Un extrait de la « Presqu’île » de Julien Gracq….

Spéciale dédicace à Pierrick, Joyeux anniversaire…..

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Extrait :

La route de Kergrit pourtant traverse ici en chaussée un golfe que la jonchaie enfonce entre les arbres ; sur sa droite, à quelques centaines de mètres, Simon voyait le rivage des haies plonger dans le marais, comme une falaise morte. De chaque côté de la route, s’étendaient des lés de paillasson jaune, coupés de fossés d’eau noire ; à perte de vue, le marais faucardé hérissait un chaume grossier et piquant, où les roseaux tranchés ras saignaient encore partout par de fraîches blessures suintantes, roses et vertes. Il arrêta sa voiture et marcha un moment le long de la route. Dès que le bruit du moteur avait cessé, on entendait le marais vivre : un vaste crépitement bulleux et gras, épaissement digestif, montaient du chaume spongieux, qui tenait de la mousse de savon qui se résorbe et du coassement liquide des grenouilles ; le long des fossés, des colques brunes venaient crever une à une sur l’eau. Simon avait plaisir à marcher au bord de ce palus vide. Le ciel était redevenu gris ; un air vif commençait à souffler de la mer, qui cernait ici plus étroitement la presqu’île. L’automne était déjà sur le marais, éteignant la paille sèche des chaumes, traînant partout avec les filaments de la brume très en avance sur la saison : longtemps avant que la nuit s’annonçât, une fraîcheur montait qui semblait sourdre des chenaux étroits. Simon s’assit un moment sur une borne. Il n’y avait d’autre signe de vie dans le paysage que la petite voiture grise déjà lointaine. La route en chaussée s’allongeait toute droite et se perdait dans la brume bleuâtre ; sur le grésillement du marais s’enlevait par moment le caquettement terne des poules d’eau. La vague brûlante, l’espèce de certitude sensuelle qui l’avait soulevé, enveloppé, tant qu’il roulait, était retombée d’un coup.

Extrait de Lol.V.Stein/ Marguerite Duras

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Elle ne dispose d’aucun souvenir même imaginaire, elle n’a aucune idée de cet inconnu. Mais ce qu’elle croit, c’est qu’elle devait y pénétrer, que c’était ce qu’il lui fallait faire, que ç’aurait été pour toujours, pour sa tête et pour son corps, leur plus grande douleur et leur plus grande joie confondues jusque dans leur définition devenue unique mais innommable faute d’un mot. J’aime à croire, comme je l’aime, que si Lol est silencieuse dans la vie c’est qu’elle a cru, l’espace d’un éclair, que ce mot pouvait exister. Faute de son existence, elle se tait. C’aurait été un mot-absence, un mot-trou, creusé en son centre d’un trou, de ce trou où tous les autres mots auraient été enterrés. On n’aurait pas pu le dire mais on aurait pu le faire résonner. Immense, sans fin, un gong vide, il aurait retenu ceux qui voulaient partir, il les aurait assourdis à tout autre vocable que lui-même, en une fois il les aurait nommés, eux, l’avenir et l’instant. Manquant, ce mot gâche tous les autres, les contamine, c’est aussi le chien mort de la plage en plein midi, ce trou de chair. Comment ont-ils été trouvés les autres ? Au décrochez-moi-ça de quelles aventures parallèles à celle de Lol V. Stein, étouffées dans l’oeuf, piétinées et des massacres, oh qu’il y en a, que d’inachèvements sanglants, le long des horizons, amoncelés, et parmi eux, ce mot qui n’existe pas, et pourtant est là : il vous attend au tournant du langage, il vous défie, il n’a jamais servi, de le soulever, et de le faire surgir hors de son royaume pércé de toute part à travers duquel s’écoule la mer et le sable, l’éternité du bal dans le cinéma de Lol V. Stein. (pp.48-49) Lire la suite

« Sur les chemins noirs » de Sylvain Tesson.(2016)

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Entretien

« Corseté dans un lit, je m’étais dit à voix presque haute : “Si je m’en sors, je traverse la France à pied”. Je m’étais vu sur les chemins de pierre ! J’avais rêvé aux bivouacs, je m’étais imaginé fendre les herbes d’un pas de chemineau. Le rêve s’évanouissait toujours quand la porte s’ouvrait : c’était l’heure de la compote.
Un médecin m’avait dit : “L’été prochain, vous pourrez séjourner dans un centre de rééducation”. Je préférais demander aux chemins ce que les tapis roulants étaient censés me rendre : des forces. »

Peut-on définir ce livre comme un journal de voyage ? 
Je parlerais plutôt de journal de marche, mais ce type de journal se heurte à un double écueil : celui de la répétition — tous les jours il se passe la même chose, je me mets en marche, je me repose, je me remets en marche…— et celui de la diffraction. Il faut structurer les sentiments, les idées, les réflexions, les méditations qui accompagnent une progression, afin de ne pas partir dans une effroyable dispersion. Donc ce livre est un journal organisé, un journal a posteriori. Au fond, c’est une forme de récit qui se donne l’apparence du journal.

En croisant certains randonneurs à la recherche du pittoresque, vous évoquez leur désir de se désennuyer. Auriez-vous fait le choix de vous ennuyer ? 
Effectivement, je n’allais pas chercher un pays d’affichiste, de papier glacé, mais un pays perdu, un pays dans l’ombre, et on pourrait imaginer que le voyage sur les chemins oubliés, au rebours absolu du pittoresque, est une forme de recherche de l’ennui. C’est un paradoxe, à ceci près que le simple fait d’être dans l’action de la marche écarte du péril de l’ennui. Cela me fait penser à Barbey d’Aurevilly, qui, en parlant des chouans et de leur façon de combattre dans les chemins creux, emploie le verbe « chouanner ». Chouanner, cela veut dire prendre la poudre d’escampette, disparaître, défendre le monde que l’on aime en se dissimulant… j’ai envie d’en faire un principe d’existence.

Vous portez sur les paysages un regard plutôt scientifique, de botaniste, de naturaliste, de géologue… 
J’ai une formation de géographe, et j’aime beaucoup Vidal de La Blache quand il explique que nous croyons être les régents de l’histoire, alors que nous sommes d’abord les disciples du sol. Le fait de marcher à travers cette extraordinaire mosaïque climatique, géologique, écosystémique de la France, m’a confirmé dans cette idée. Je ne crois pas qu’on soit tout à fait le même quand on vit dans le calcaire que lorsque l’on vit dans le granit.

Vous évoquez souvent la notion d’interstices…
C’est exactement le principe de ce cheminement : chercher les interstices où une dissimulation est possible. Je crois que cette dissimulation est urgente, car nous sommes rentrés dans une époque de surveillance généralisée et consentie. Ce n’est pas nouveau, mais avec le déploiement des nouvelles technologies dans tous les champs de notre existence, nous savons maintenant que nous vivons dans le faisceau, sous l’œil, comme l’œil de Sauron dans Le Seigneur des Anneaux.

L’homme qui arrive dans le Cotentin est différent de celui parti du Mercantour ?
D’abord, je m’étais reconstruit physiquement par cette belle activité, très simple, très pure, et probablement fondatrice, qu’est la marche. Deuxièmement, j’avais porté un regard sur un pays que je ne connaissais pas, la France, et j’avais pu me rendre compte de la disparition d’une catégorie de population, les paysans, ceux-là même qui ont forgé le visage de la France. Ils nous lèguent quelque chose qui s’appelle le paysage, et ils ne seront plus jamais là pour nous l’expliquer. Troisième leçon, c’est qu’il est possible de traverser le pays en se glissant dans les interstices grâce à un outil très simple, la carte au 1/25 000e, cette carte au trésor qui nous révèle les chemins de traverse. J’ai essayé de bâtir un texte autour de cette idée qu’il y avait une forme d’accomplissement intérieur de la pensée, de l’équilibre, du sentiment d’être à la verticale de soi-même, à condition de se tenir sur ces chemins où on est autonome, libre, environné par la beauté des paysages.

Entretien réalisé avec Sylvain Tesson à l’occasion de la parution de son roman.

Editions Gallimard/ 2016

Un extrait des « Vrilles de la Vigne »/ Colette

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J’appartiens à un pays que j’ai quitté. Tu ne peux empêcher qu’à cette heure s’y épanouisse au soleil toute une chevelure embaumée de forêts. Rien ne peut empêcher qu’à cette heure l’herbe profonde y noie le pied des arbres, d’un vert délicieux et apaisant dont mon âme a soif…

Viens, toi qui l’ignores, viens que je te dise tout bas : le parfum des bois de mon pays égale la fraise et la rose ! Tu jurerais, quand les taillis de ronces y sont en fleurs qu’un fruit mûrit on ne sait où – là-bas, ici, tout près – un fruit insaisissable qu’on aspire en ouvrant les narines. Tu jurerais, quand l’automne pénètre et meurtrit les feuillages tombés, qu’une pomme trop mûre vient de choir, et tu la cherches et tu la flaires, ici, là-bas, tout près…

Et si tu passais, en juin, entre les prairies fauchées, à l’heure où la lune ruisselle sur les meules rondes qui sont les dunes de mon pays, tu sentirais, à leur parfum, s’ouvrir ton cœur. Tu fermerais les yeux, avec cette fierté grave dont tu voiles ta volupté, et tu laisserais tomber ta tête, avec un muet soupir…

Et si tu arrivais, un jour d’été, dans mon pays, au fond d’un jardin que je connais, un jardin noir de verdure et sans fleurs, si tu regardais bleuir, au lointain, une montagne ronde où les cailloux, les papillons et les chardons se teignent du même azur mauve et poussiéreux, tu m’oublierais, et tu t’assoirais là, pour n’en plus bouger jusqu’au terme de ta vie.

Les vrilles de la vigne/ Colette

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Traduire les « Ballades en jargon » de Maître Villon ?


Six siècles se sont écoulés depuis l’aventure terrestre de Maître François Villon et son oeuvre recèle encore de nombreux mystères, offrant aux différentes écoles et mouvements successifs une matière d’exégèses infinies. Longtemps mal délimitée (ainsi a-t-on souvent par le passé attribué le recueil des Repues franches à Villon), sujette à débats concernant les éventuelles interpolations présentes dans le texte, les différentes versions à suivre selon tel ou tel manuscrit copié ou imprimé qui laissent entrevoir un palimpseste de vers similaires mais différents (qu’on pense par exemple aux différentes versions du fameux « Quatrain » « Je suis François »…), l’oeuvre est en fait multiforme et changeante. Si de Pierre Levet à Jean Dufournet, en passant par Clément Marot, Pierre Champion ou Marcel Schwob, éditeurs et spécialistes ont pu faire d’immenses progrès dans l’établissement du texte que nous connaissons aujourd’hui, le cas des Ballades en jargon demeure encore aujourd’hui problématique, de par son statut même, clandestin, intestin, interlope, ce qu’Alice Becker-Ho nomme la part maudite de l’oeuvre de Villon.

Sur les onze ballades en jargon en notre possession, il faut en écarter cinq, qui ne sont définitivement pas de Villon. Les six restantes continuent de dérouter les lecteurs d’aujourd’hui. Ballades « en jargon » ? C’est que ces ballades sont écrites dans le jargon des Coquillards, cette bande de brigands qui terrorisait les routes au XVe siècle et dont le lexique a été en partie dévoilé lors du procès de Dijon de 1455. Si Villon n’a probablement jamais fait partie des Coquillards, il est attesté qu’il en fréquentait certains membres, notamment Régnier de Montigny, et peut être son ami Colin de Cayeux (je ne peux penser à lui sans penser à Jacques Collin, le Vautrin de Balzac avec qui il partage bien des choses), qui finirent pendus tous les deux. Villon, lui, délinquant occasionnel, quoique multirécidiviste (cambriolage, meurtre accidentel, rixes et sans doute d’autres rapines), se trouvait certainement à la marge de la bande, une périphérie assez large de traîne-misère, de clercs en rupture de ban et d’étudiants agités et loqueteux. Ces ballades sont toutefois la preuve qu’il maîtrisait bien l’argot des Coquillards. Faut-il voir en elles une tentative du poète d’intégrer la bande, la maîtrise de la langue constituant un signe d’appartenance, une preuve qu’il en est, ou qu’il est digne d’en être ? Probablement pas. Les ballades de Villon se situent au crépuscule des Coquillards. Quand il écrit sa première oeuvre, le Lai, le procès de Dijon a déjà eu lieu, la bande est déjà pour beaucoup démantelée, ses membres traqués et exécutés, ne laissant que reliquats de groupes épars sur les routes.

De nombreuses élucidations de ces ballades ont été tentées, des plus érudites aux plus farfelues. La tentation était grande d’y apporter une clef toute faite pour résoudre d’un seul coup toutes les difficultés. En 1968, le linguiste Pierre Guiraud avait proposé deux lectures possibles, en plus de l’interprétation traditionnelle qui en est faite – à savoir une liste de conseils aux Coquillards pour éviter la justice – : la première serait la description codée d’une méthode de triche aux dés, et la seconde, enfouie plus profondément, désignerait les comportements homosexuels sous-jacents dans le milieu des Coquillards. Ces trois versions se superposant. En 1998, dans un ouvrage assez faible et putassier, Thierry Martin avait creusé la piste homosexuelle en extrapolant les conclusions de Guiraud avec un esprit de système qui sied mal à l’analyse d’une oeuvre riche, multiple, et surtout vivante.

Alice Becker-Ho, en bonne spécialiste de l’argot, se propose de revenir à l’interprétation traditionnelle des ballades – une incitation à la prudence pour les Coquillards restants : la lecture sans doute la plus sérieuse, qui s’accorde bien avec le contexte du démantèlement de la bande. On peut regretter le petit ton pamphlétaire qu’elle emploie parfois à l’encontre de ses prédécesseurs – parfois morts depuis des siècles, ce qui donne un côté ridicule à la chose –, et la façon dont elle balaie d’un revers de main certains arguments ou certaines recherches, ainsi des recherches anagrammatiques de Tzara ou des travaux de Pierre Guiraud. Par exemple, elle évacue d’un trait de plume le postulat de Guiraud qui veut que « les mots du jargon sont des dérivés du français » (ses recherches lui ayant montré, à elle, que l’argot « préfère toujours éviter de se servir du vocabulaire de son propre pays, serait-ce en patois » pour éviter d’être découvert par les non-initiés) alors même que dans ses traductions, elle ne néglige pas les mots français que le jargon dévoie et court-circuite. Ainsi au deuxième vers de la première ballade : « Où accolez sont dupez et noirciz », Alice Becker-Ho commente : « noirciz, antonyme de blanchiz en jobelin, comme on peut le lire dans la déposition de Perrenet lors du procès de Dijon : “Quand ils sont prinz et interrogez par justice et ilz échappent, ils dizent l’ung à l’aultre qu’ilz ont blanchy la marine ou la rouhe”, autrement dit mystifié la police et la justice, et sont ainsi lavés de toute accusation ».

Toutefois, le travail d’Alice Becker-Ho est éminemment précieux. L’explication qu’elle propose des ballades, au plus près du texte, vers à vers, mot à mot, est des plus rigoureuses. Sa connaissance du fonctionnement général de l’argot, de ses emprunts à d’autres langues, germaniques ou gitanes (« Que le grant Can ne vous fasse essorer » qu’elle explique par « le grant Can pour le Soleil [du gitan kham, k’an] »), par exemple, lui permettent d’éviter les pièges et les chausse-trapes de ce langage de contrebande. Ses traductions des ballades sont convaincantes du point de vue du sens (pour ce qui est du point de vue esthétique, elle ne s’illusionne pas elle-même sur le caractère un peu vain et impossible de la démarche). Peut-être, dissipant les mythes, viennent-elles désenchanter la vision que nous avions de ces poèmes. Mais un peu d’exactitude ne saurait nuire et nous empêcher de rêver malgré tout. On apprécie d’autant mieux les conseils de Villon aux Coquillards qu’on les comprend. Par exemple, la première strophe de la seconde ballade « Coquillarrs enaruans à ruel / Men ys vous chante que gardes / Que ny laissez et corps et pel / Quon fist de Collin l’escailler / Deuant la roe babiller / Il babigna pour son salut / Pas ne scauoit oingnons peller / Dont lamboureux luy rompt le suc » devient « Coquillards qui allez chasser au loin / C’est moi qui vous dis de veiller / À ne pas y laisser le corps et la peau / Comme c’est arrivé à Colin-la-Coquille / Face à la justice / Il plaida pour son salut / Ne sachant bien s’y prendre / Le bourreau lui a rompu le cou » (le « à ruel » du premier vers : « Àller à Rueil, pour ruer, “agir” au loin ; de même qu’on a aller à Niort pour nier ; aller à Rouen, à la ruine ; aller à Montpipeau, piper [tromper au jeu] »), d’où le conseil de Villon qui conseille à ses collègues de « jouer de la flûte » devant la justice, en d’autres termes de baratiner.

Sans trop en dire, Alice Becker-Ho choisit souvent de traduire le jargon par de l’argot, plus ou moins connu ou banalisé aujourd’hui : « des ances circoncis » devient « privés de leurs esgourdes », le « vent » le « Zeph », le « fardis » (la corde) la « tortouse ». On peut s’interroger sur tel ou tel choix, qui produit une impression d’anachronisme ou de mélange des genres et des temps. Dans l’envoi de la cinquième ballade, elle traduit « ramboureux » par « marieux » qui est un mot du jargon de Villon (ce qui sans les commentaires qu’elle avait précédemment donnés ne nous l’expliquerait guère) et qu’on retrouve d’ailleurs trois vers plus loin « Pour la poe du marieux », cette fois traduit sans recours à un quelconque argot par « À cause de la main du bourreau ». Ce sont là des détails, qui n’entachent pas la lecture d’une enquête passionnante et indispensable à tout amateur de Villon. Ces « Ballades en jargon » nous sont décodées ligne à ligne ; la traduction, plutôt que de remplacer le texte, permet à l’original de s’imprimer davantage dans notre esprit. En ces temps où les gardes à vue pleuvent sur les gilets jaunes et autres acteurs du mouvement social, quelques conseils d’un expert en la matière sont plus que bienvenus.

 

Victor Blanc pour Les Lettres Françaises.

Réécouter Jean-Pierre Richard (décédé le 15 mars) nous parler de littérature…

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Jean-Pierre Richard, écrivain et critique français né en 1922, auteur d’études sur les écrivains de la modernité : Marcel Proust, James Joyce Stéphane Mallarmé. Son premier essai s’intitule Littérature et sensation. Jean-Pierre Richard n’a cessé d’explorer le lien qui unit l’écriture et l’expérience intime du monde chez les écrivains du 19e et 20e siècle.

Dans ce premier entretien, Jean-Pierre Richard, évoque son rapport à la littérature, au langage et à la psychanalyse. Il répond au micro de l’écrivain et producteur de France Culture, Mathieu Bénézet.

Il évoque son rapport à la psychanalyse et à la littérature, qui interviennent dans des moments prosaïque de la vie, comme lorsqu’il observe un paysage méridionale, en Provence. Jean-Pierre Richard explique :

On sait bien que dans la psychanalyse, que le premier geste du vivant est intériorisé. Il reste que le dehors est pour moi, une relation tout à fait fondamentale. Il y a un mot de René Char qui occupe mon esprit « Le Mont Ventoux, miroir des aigles, était en vu ». Dès que je suis en Provence, cette phrase me trotte dans la tête. (…) Les mots ouvrent les choses. Pour jouir d’un paysage, il faut avoir une certaine force d’investissement et de désir. Jean-Pierre Richard

On peut penser qu’il y a une vocation matériel du corps, que tout oeuvre d’art est régressive et nostalgique.

l’univers imaginaire de Stéphane Mallarmé, et d’un livre qui l’a tiré de l’ombre : Le tombeau d’Anatole, dédié à son fils mort à l’âge de 8 ans.

J’ai toujours lu pour ma part ses critiques avec un infini plaisir…Elles m’ont semblé parfois plus belles que le texte lui-même….