Un extrait de Nadja/ André Breton

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Nous tournons par la rue de Seine, Nadja résistant à aller plus loin en ligne droite. Elle est à nouveau très distraite et me dit de suivre sur le ciel un éclair que trace lentement une main. « Toujours cette main. » Elle me la montre réellement sur une affiche, un peu au-delà de la librairie Dorbon. Il y a bien là, très au-dessus de nous, une main rouge à l’index pointé, vantant je ne sais quoi. Il faut absolument qu’elle touche cette main, qu’elle cherche à atteindre en sautant et contre laquelle elle parvient à plaquer la sienne. « La main de feu, c’est à ton sujet, tu sais, c’est toi. » Elle reste quelque temps silencieuse, je crois qu’elle a les larmes aux yeux. Puis, soudain, se plaçant devant moi, m’arrêtant presque, avec cette manière extraordinaire de m’appeler, comme on appellerait quelqu’un, de salle en salle, dans un château vide : « André ? André ? … Tu écriras un roman sur moi. Je t’assure. Ne dis pas non. Prends garde : tout s’affaiblit, tout disparaît. De nous, il faut que quelque chose reste… Mais cela ne fait rien : tu prendras un autre nom : quel nom veux-tu que je te dise, c’est très important. Il faut que ce soit un peu le nom du feu, puisque c’est toujours le feu qui revient quand il s’agit de toi. La main aussi, mais c’est moins essentiel que le feu. Ce que je vois, c’est une flamme qui part du poignet, comme ceci (avec le geste de faire disparaître une carte) et qui fait qu’aussitôt la main brûle, et qu’elle disparaît en un clin d’œil. Tu trouveras un pseudonyme, latin ou arabe. Promets. Il le faut. » Elle se sert d’une nouvelle image pour me faire comprendre comment elle vit : c’est comme le matin quand elle se baigne et que son corps s’éloigne tandis qu’elle fixe la surface de l’eau. « Je suis la pensée sur le bain dans la pièce sans glaces. »

ANDRE BRETON

Les cheveux/ Extrait de La Maison de Claudine de Colette…

 

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Cheveux longs, barbare parure, toison où se réfugie l’odeur de la bête, vous qu’on choie en secret et pour le secret, vous qu’on montre tordus et roulés, mais que l’on cache épars, qui se baignent à votre flot, déployés jusqu’aux reins? Une femme surprise à sa coiffure fuit comme si elle était nue. L’amour et l’alcôve ne vous voient guère plus que le passant. Libres, vous peuplez le lit de rets dont s’accommode mal l’épiderme irritable, d’herbes où se débat la main errante. Il y a bien un instant, le soir, quand les épingles tombent et que le visage brille, sauvage, entre des ondes mêlées – il y a un autre instant pareil, le matin… Et à cause de ces deux instants là, ce que je viens d’écrire contre vous, longs cheveux, ne signifie plus rien.

Extrait de La Maison de Claudine.

Extrait de La Vagabonde/ Colette

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« Seule ! J’ai l’air de m’en plaindre, vraiment!
« Si tu vis toute seule, m’a dit Brague, c’est parce que tu le veux bien, n’est-ce pas? »
Certes, je le veux « bien », et même je le veux, tout court. Seulement voilà.. il y a des jours où la solitude, pour un être de mon âge, est un vin grisant qui vous saoule de liberté, et d’autres jours où c’est un tonique amer, et d’autres jours où c’est un poison qui vous jette la tête aux murs.
Ce soir, je voudrais bien ne pas choisir. Je voudrais me contenter d’hésiter, et ne pas pouvoir dire si le frisson qui me prendra, en glissant entre mes draps froids, sera de peur ou d’aise.
Seule… et depuis longtemps. Car je cède maintenant à l’habitude du soliloque, de la conversation avec la chienne, le feu, avec mon image… C’est une manie qui vient aux reclus, au vieux prisonniers; mais, moi, je suis libre… Et, si je me parle en dedans, c’est par besoin de rythmer, de rédiger ma pensée.
J’ai devant moi, de l’autre côté du miroir, dans la mystérieuse chambre des reflets, l’image d' »une femme de lettres qui a mal tourné ». On dit aussi de moi que je « fais du théâtre », mais on ne m’appelle jamais actrice. Pourquoi? Nuance subtile, refus poli, de la part du public et de mes amis eux-mêmes, de me donner un grade dans cette carrière que j’ai pourtant choisie…
Une femme de lettres qui a mal tourné : voilà ce que je dois, pour tous, demeurer, moi qui n’écris plus, moi qui me refuse le plaisir, le luxe d’écrire…
Ecrire! pouvoir écrire! cela signifie la longue rêverie devant la feuille blanche, le griffonnage inconscient, les jeux de la plume qui tourne en rond autour d’une tache d’encre, qui mordille le mot imparfait, le griffe, le hérisse de fléchettes, l’orne d’antennes, de pattes, jusqu’à ce qu’il perde la figure lisible de mot, mué en insecte fantastique, envolé en papillon-fée…
Ecrire… C’est le regard accroché, hypnotisé par le reflet d’une fenêtre dans l’encrier d’argent, la fièvre divine qui monte aux joues, au front, tandis qu’une bienheureuse mort glace sur le papier la main qui écrit. Cela veut dire aussi l’oubli de l’heure, la paresse au creux du divan, la débauche d’invention d’où l’on sort courbatu, abêti, mais déjà récompensé, et porteur de trésors qu’on décharge lentement sur la feuille vierge, dans le petit cirque de lumière qui s’abrite sous la lampe…
Ecrire! verser avec rage toute la sincérité de soi sur la papier tentateur , si vite, si vite que parfois la main lutte et renâcle, surmenée par le dieu impatient qui la guide… et retrouver, le lendemain, à la place du rameau d’or, miraculeusement éclos en une heure flamboyante, une ronce sèche, une fleur avortée…
Ecrire! plaisir et souffrance d’oisifs! Ecrire! … « 
La Vagabonde.

Chaleur, Torpeur et Campari…Relire les petits chevaux de Tarquinia de Marguerite Duras…

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Tout se passe lentement dans ce livre placé sous le signe de la chaleur étouffante d’un été italien. Loin de tout, loin du monde, loin de leur vie, loin du vent, loin de l’air frais, une bande d’amis passe comme chaque été ses vacances dans ce petit coin paumé d’Italie. Ils y amènent chacun leurs relations, leurs souvenirs, leurs êtres, leurs bouderies.

Eux, ce sont Ludi et Gina, le couple orageux et passionnel, toujours à se disputer, toujours à parler de rupture, toujours à s’aimer ; Diana, toujours seule et toujours observatrice ; Jacques et Sara, le couple tranquille, avec Sara qui déteste toujours autant venir ici, avec leur enfant, « l’enfant », avec aussi leur bonne, personnage truculent par son insolence tranquille et son innocence égoïste.

Dans la torpeur des lieux, tout semble ralenti, tout semble un peu effacé par les vagues de chaleur, même les drames récents : un jeune homme, non loin de là, a sauté sur une mine et ses parents restent perchés en haut de la colline à refuser de signer le document qui validera le départ du corps.

Et puis, un homme s’immisce dans cette bande d’amis. « L’homme », ce personnage étrange, sympathique, qui se glisse dans leurs conversations, l’homme avec son beau bateau, l’homme qui se marre parfois, débat avec eux, ou boit les éternels bitter campari à la terrasse de l’éternel hôtel avec l’éternel mauvais repas de poisson, et puis qui va au sempiternel bal avec eux, et puis qui joue aux boules et les accompagne aussi voir le couple en deuil, là-haut sur la colline, avec l’épicier vieilli qui débite ses anecdotes. L’homme, qui soudain a remarqué Sara, qui la trouve belle, qui, de non-dits en sous-entendus, va flirter avec elle, tranquillement, sans mensonges, sans équivoques, juste beaucoup de silences.

C’est un roman lent, et Duras se plaît à laisser percevoir cette atmosphère écrasante, cette torpeur d’un monde où les nuits sont si chaudes qu’on n’arrive pas à dormir et qu’on fait la sieste au matin, trempé de sueur. Les éclats de voix et de coeur n’en sont que plus sensibles : les disputes de Gina et Ludi, les pleurs de la vieille dame, la bonne qui râle de ne pas pouvoir aller draguer, et puis les états d’âme de Sara.

Les personnages sont simples, attachants, jamais définis par la narratrice directement – on ne sait rien de leur histoire, de leur métier, de leur passé, à peine sait-on à quoi ils ressemblent ; on les connaît par leurs paroles et leurs actions, par ce que chacun pense de l’autre à un moment donné. C’est une bande d’amis qui s’aime beaucoup, qui se connaît encore plus, de gens simples, ni héros ni méchants, juste des gens, avec leur vie et leurs doutes. Avec leurs amours à la fois stables et mouvantes, endormies et orageuses, éternelles et instantanées.

La tentation du changement s’empare de Sara l’espace d’un été, la simplicité de l’amour d’un autre, de cet homme si attachant dans sa façon de l’aimer. Soudain peut-être l’été sera différent des précédents, Sara aura vécu, essayé, erré. Mais in fine, c’est sa relation avec Jacques qui est au coeur du roman, autant que cet enfant, symbole de stabilité autant que d’innocence et de certitudes au milieu de ces adultes qui s’entremêlent.

Car malgré les idées de Sara, rien ne change. Le chapitre III finit comme le chapitre I, le chapitre IV s’ouvre sur les mêmes mots que le II. Beaucoup de permanences, de stabilité de cet univers, au milieu duquel les personnages s’agitent l’espace d’un instant. Un beau livre, lent, rythmé par les éclats de voix vite éteints et l’amertume des bitter campari au bord de l’eau. Un livre profond, simple, un livre d’amour qui est aussi histoire d’amours et de vies. Une belle surprise pour moi que ce Duras assez méconnu.

« Il n’y a pas de vacances à l’amour, dit-il, ça n’existe pas. L’amour, il faut le vivre complètement avec son ennui et tout, il n’y a pas de vacances possibles à ça. »

« L’essai »/ Bd de Nicolas Debon (2015)

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(Merci à Marie-Hélène qui m’a offert cette bande-dessinée…Je dois l’avouer il y a une continuité d’intention depuis le cd relatant l’insurrection ouvrière de chez Lip, les boucles d’oreilles Frida Kahlo et cette BD….)

RÉSUMÉ ESSAI (L’)

Avec L’Essai, Debon signe un histoire complète qui, entre fiction et réalité, met en scène l’histoire vraie d’une communauté anarchiste. Nicolas Debon s’inspire de l’histoire vraie d’une communauté anarchiste installée dans les Ardennes en 1903. Fonctionnant sur le principe de liberté et sur les préceptes libertaires, la communauté de L’Essai illustre à merveille l’espoir d’un modèle de société différent et exempt de toute autorité, dans une France plongée dans la misère. Un récit historique poignant sur un épisode méconnu de notre histoire et mis en images par un auteur au talent hors du commun.

Une aventure documentaire, un récit inspiré d’une histoire vraie, mais aussi une bande dessinée servie par un graphisme original avec des couleurs directes parfaitement appropriées aux décors majestueux.

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L’histoire véritable:
Nous sommes en 1903 et le mouvement anarchiste prend de l’ampleur, alors que la révolution industrielle pose des questions cruciales sur l’asservissement de l’homme à un destin qui ne lui appartient plus. Fortuné Henry a dépensé presque toutes ses économies pour acheter une parcelle de terre dans les Ardennes, au cœur du village d’Aiglemont. Seul avec quelques outils, il entreprend de canaliser les écoulements d’eau, se construit une cabane, et s’installe au milieu de nulle part, à la stupeur des habitants. Le projet de Fortuné est simple : il veut construire ici la première cellule d’une société nouvelle, où les hommes et les femmes vivraient et travailleraient en commun, sans gouvernement, sans autorité, forts de l’ambition commune de vivre ensemble. Il l’explique sans sourciller à un groupe de villageois qui vient à sa rencontre, et peu à peu l’information circule. De premiers volontaires rejoignent l’anarchiste idéaliste, et petit à petit le projet prend forme. Une première maison est construite, le terrain est savamment mis en culture. La communauté d’Aiglemont devient un vrai projet, qui surprend autant qu’il attire la curiosité. Malgré le manque d’argent, mais face à un intérêt de plus en plus grand des journaux et de la société civile, il semble trouver une forme d’équilibre.

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Romans et Récits, Anthologie de Romain Gary dans la Pléiade.

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Romans et récits

Tome I Édition publiée sous la direction de Mireille Sacotteavec la collaboration de Firyel Abdeljaouad, Marie-Anne Arnaud Toulouse, Denis Labouret et Kerwin Spire

Parution le 16 Mai 2019
Bibliothèque de la Pléiade, n° 639

La réalité n’est jamais aussi belle que le rêve d’une mère. Gary a connu d’éclatants succès, mais il a vu son œuvre se heurter à des réticences. La popularité de l’écrivain et sa reconnaissance n’ont pas marché du même pas. Ce n’est pas exceptionnel, et cela s’explique. Les obstacles à une consécration rapide étaient multiples. Le style de l’homme a pu en être un. La manière du romancier en fut un autre.
Gary a été un extraordinaire raconteur d’histoires et un inventeur de personnages en un temps, l’«ère du soupçon», où ces notions, l’histoire, le personnage, étaient réputées périmées. Or pour lui, le récit – l’histoire – n’est pas la part honteuse du roman. Mais c’est se tromper lourdement que de voir en lui, sous ce prétexte, un écrivain conventionnel. La mise en abyme dans Éducation européenne, la polyphonie des Racines du ciel, la voix narrative fantastique dans La Danse de Gengis Cohn, la dimension autofictionnelle de La Promesse de l’aube et de Chien Blanc, la temporalité dans Les Enchanteurs ou l’inventivité verbale et les dispositifs narratifs d’Émile Ajar ne sont pas précisément des signes de soumission au roman hérité du XIXe siècle. Encore faut-il, pour s’en aviser, ne pas passer à côté d’une prose qui mélange les genres, avoue ce qu’elle doit à la poésie et s’autorise toutes les libertés, à commencer par un humour qui a pu déconcerter autant qu’il séduit, parce qu’il va de l’ironie la plus fine au grotesque le plus assumé. Cet humour n’est pas un ornement : il est fondamental. D’une part, il conjure la tentation de l’idéalisme ; de l’autre, il permet de «désamorcer le réel au moment même où il va vous tomber dessus».
Le réel, voilà l’ennemi. Gary l’appelait «la Puissance». Il a plusieurs visages : guerre, bêtise, vieillissement, solitude… Gary est sensible au tragique de l’Histoire et au malheur des hommes. Ça l’agace : «J’ai tout le temps mal chez les autres.» L’humour est donc une défense. L’imaginaire, un refuge. «Nourris de ce siècle, jusqu’à la rage», les livres de Gary ne sont pas des romans historiques. Ancrés dans l’imaginaire autant que dans l’Histoire, ils relèvent de la «mystique» littéraire de l’aventure qu’ont illustrée, avant lui, Kessel, Cendrars, Saint-Exupéry, et Malraux bien sûr. Cette conception de l’aventure n’est pas de celles qui produisent une littérature populaire de grande diffusion : elle engage une réflexion sur la condition humaine.
L’aventure et l’imaginaire luttent aussi contre une forme particulière de réalité, l’identité. Chez Gary, le je est une clôture, un piège. Ce qu’il y a de permanent dans son identité l’exaspère. Il lui faut s’évader, courir le monde, muer comme un python, se «séparer un peu de [s]oi-même», changer d’identité et vivre d’une vie pseudonyme, au risque de s’y brûler. «L’aventure Ajar» est bien connue, mais on y a souvent vu une imposture. C’était autre chose : l’affirmation des pouvoirs de la fiction, et un défi lancé aux «lois de la nature», qui mènent à la mort.

Un extrait de la « Presqu’île » de Julien Gracq….

Spéciale dédicace à Pierrick, Joyeux anniversaire…..

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Extrait :

La route de Kergrit pourtant traverse ici en chaussée un golfe que la jonchaie enfonce entre les arbres ; sur sa droite, à quelques centaines de mètres, Simon voyait le rivage des haies plonger dans le marais, comme une falaise morte. De chaque côté de la route, s’étendaient des lés de paillasson jaune, coupés de fossés d’eau noire ; à perte de vue, le marais faucardé hérissait un chaume grossier et piquant, où les roseaux tranchés ras saignaient encore partout par de fraîches blessures suintantes, roses et vertes. Il arrêta sa voiture et marcha un moment le long de la route. Dès que le bruit du moteur avait cessé, on entendait le marais vivre : un vaste crépitement bulleux et gras, épaissement digestif, montaient du chaume spongieux, qui tenait de la mousse de savon qui se résorbe et du coassement liquide des grenouilles ; le long des fossés, des colques brunes venaient crever une à une sur l’eau. Simon avait plaisir à marcher au bord de ce palus vide. Le ciel était redevenu gris ; un air vif commençait à souffler de la mer, qui cernait ici plus étroitement la presqu’île. L’automne était déjà sur le marais, éteignant la paille sèche des chaumes, traînant partout avec les filaments de la brume très en avance sur la saison : longtemps avant que la nuit s’annonçât, une fraîcheur montait qui semblait sourdre des chenaux étroits. Simon s’assit un moment sur une borne. Il n’y avait d’autre signe de vie dans le paysage que la petite voiture grise déjà lointaine. La route en chaussée s’allongeait toute droite et se perdait dans la brume bleuâtre ; sur le grésillement du marais s’enlevait par moment le caquettement terne des poules d’eau. La vague brûlante, l’espèce de certitude sensuelle qui l’avait soulevé, enveloppé, tant qu’il roulait, était retombée d’un coup.

Extrait de Lol.V.Stein/ Marguerite Duras

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Elle ne dispose d’aucun souvenir même imaginaire, elle n’a aucune idée de cet inconnu. Mais ce qu’elle croit, c’est qu’elle devait y pénétrer, que c’était ce qu’il lui fallait faire, que ç’aurait été pour toujours, pour sa tête et pour son corps, leur plus grande douleur et leur plus grande joie confondues jusque dans leur définition devenue unique mais innommable faute d’un mot. J’aime à croire, comme je l’aime, que si Lol est silencieuse dans la vie c’est qu’elle a cru, l’espace d’un éclair, que ce mot pouvait exister. Faute de son existence, elle se tait. C’aurait été un mot-absence, un mot-trou, creusé en son centre d’un trou, de ce trou où tous les autres mots auraient été enterrés. On n’aurait pas pu le dire mais on aurait pu le faire résonner. Immense, sans fin, un gong vide, il aurait retenu ceux qui voulaient partir, il les aurait assourdis à tout autre vocable que lui-même, en une fois il les aurait nommés, eux, l’avenir et l’instant. Manquant, ce mot gâche tous les autres, les contamine, c’est aussi le chien mort de la plage en plein midi, ce trou de chair. Comment ont-ils été trouvés les autres ? Au décrochez-moi-ça de quelles aventures parallèles à celle de Lol V. Stein, étouffées dans l’oeuf, piétinées et des massacres, oh qu’il y en a, que d’inachèvements sanglants, le long des horizons, amoncelés, et parmi eux, ce mot qui n’existe pas, et pourtant est là : il vous attend au tournant du langage, il vous défie, il n’a jamais servi, de le soulever, et de le faire surgir hors de son royaume pércé de toute part à travers duquel s’écoule la mer et le sable, l’éternité du bal dans le cinéma de Lol V. Stein. (pp.48-49) Lire la suite

« Sur les chemins noirs » de Sylvain Tesson.(2016)

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Entretien

« Corseté dans un lit, je m’étais dit à voix presque haute : “Si je m’en sors, je traverse la France à pied”. Je m’étais vu sur les chemins de pierre ! J’avais rêvé aux bivouacs, je m’étais imaginé fendre les herbes d’un pas de chemineau. Le rêve s’évanouissait toujours quand la porte s’ouvrait : c’était l’heure de la compote.
Un médecin m’avait dit : “L’été prochain, vous pourrez séjourner dans un centre de rééducation”. Je préférais demander aux chemins ce que les tapis roulants étaient censés me rendre : des forces. »

Peut-on définir ce livre comme un journal de voyage ? 
Je parlerais plutôt de journal de marche, mais ce type de journal se heurte à un double écueil : celui de la répétition — tous les jours il se passe la même chose, je me mets en marche, je me repose, je me remets en marche…— et celui de la diffraction. Il faut structurer les sentiments, les idées, les réflexions, les méditations qui accompagnent une progression, afin de ne pas partir dans une effroyable dispersion. Donc ce livre est un journal organisé, un journal a posteriori. Au fond, c’est une forme de récit qui se donne l’apparence du journal.

En croisant certains randonneurs à la recherche du pittoresque, vous évoquez leur désir de se désennuyer. Auriez-vous fait le choix de vous ennuyer ? 
Effectivement, je n’allais pas chercher un pays d’affichiste, de papier glacé, mais un pays perdu, un pays dans l’ombre, et on pourrait imaginer que le voyage sur les chemins oubliés, au rebours absolu du pittoresque, est une forme de recherche de l’ennui. C’est un paradoxe, à ceci près que le simple fait d’être dans l’action de la marche écarte du péril de l’ennui. Cela me fait penser à Barbey d’Aurevilly, qui, en parlant des chouans et de leur façon de combattre dans les chemins creux, emploie le verbe « chouanner ». Chouanner, cela veut dire prendre la poudre d’escampette, disparaître, défendre le monde que l’on aime en se dissimulant… j’ai envie d’en faire un principe d’existence.

Vous portez sur les paysages un regard plutôt scientifique, de botaniste, de naturaliste, de géologue… 
J’ai une formation de géographe, et j’aime beaucoup Vidal de La Blache quand il explique que nous croyons être les régents de l’histoire, alors que nous sommes d’abord les disciples du sol. Le fait de marcher à travers cette extraordinaire mosaïque climatique, géologique, écosystémique de la France, m’a confirmé dans cette idée. Je ne crois pas qu’on soit tout à fait le même quand on vit dans le calcaire que lorsque l’on vit dans le granit.

Vous évoquez souvent la notion d’interstices…
C’est exactement le principe de ce cheminement : chercher les interstices où une dissimulation est possible. Je crois que cette dissimulation est urgente, car nous sommes rentrés dans une époque de surveillance généralisée et consentie. Ce n’est pas nouveau, mais avec le déploiement des nouvelles technologies dans tous les champs de notre existence, nous savons maintenant que nous vivons dans le faisceau, sous l’œil, comme l’œil de Sauron dans Le Seigneur des Anneaux.

L’homme qui arrive dans le Cotentin est différent de celui parti du Mercantour ?
D’abord, je m’étais reconstruit physiquement par cette belle activité, très simple, très pure, et probablement fondatrice, qu’est la marche. Deuxièmement, j’avais porté un regard sur un pays que je ne connaissais pas, la France, et j’avais pu me rendre compte de la disparition d’une catégorie de population, les paysans, ceux-là même qui ont forgé le visage de la France. Ils nous lèguent quelque chose qui s’appelle le paysage, et ils ne seront plus jamais là pour nous l’expliquer. Troisième leçon, c’est qu’il est possible de traverser le pays en se glissant dans les interstices grâce à un outil très simple, la carte au 1/25 000e, cette carte au trésor qui nous révèle les chemins de traverse. J’ai essayé de bâtir un texte autour de cette idée qu’il y avait une forme d’accomplissement intérieur de la pensée, de l’équilibre, du sentiment d’être à la verticale de soi-même, à condition de se tenir sur ces chemins où on est autonome, libre, environné par la beauté des paysages.

Entretien réalisé avec Sylvain Tesson à l’occasion de la parution de son roman.

Editions Gallimard/ 2016

Un extrait des « Vrilles de la Vigne »/ Colette

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J’appartiens à un pays que j’ai quitté. Tu ne peux empêcher qu’à cette heure s’y épanouisse au soleil toute une chevelure embaumée de forêts. Rien ne peut empêcher qu’à cette heure l’herbe profonde y noie le pied des arbres, d’un vert délicieux et apaisant dont mon âme a soif…

Viens, toi qui l’ignores, viens que je te dise tout bas : le parfum des bois de mon pays égale la fraise et la rose ! Tu jurerais, quand les taillis de ronces y sont en fleurs qu’un fruit mûrit on ne sait où – là-bas, ici, tout près – un fruit insaisissable qu’on aspire en ouvrant les narines. Tu jurerais, quand l’automne pénètre et meurtrit les feuillages tombés, qu’une pomme trop mûre vient de choir, et tu la cherches et tu la flaires, ici, là-bas, tout près…

Et si tu passais, en juin, entre les prairies fauchées, à l’heure où la lune ruisselle sur les meules rondes qui sont les dunes de mon pays, tu sentirais, à leur parfum, s’ouvrir ton cœur. Tu fermerais les yeux, avec cette fierté grave dont tu voiles ta volupté, et tu laisserais tomber ta tête, avec un muet soupir…

Et si tu arrivais, un jour d’été, dans mon pays, au fond d’un jardin que je connais, un jardin noir de verdure et sans fleurs, si tu regardais bleuir, au lointain, une montagne ronde où les cailloux, les papillons et les chardons se teignent du même azur mauve et poussiéreux, tu m’oublierais, et tu t’assoirais là, pour n’en plus bouger jusqu’au terme de ta vie.

Les vrilles de la vigne/ Colette

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