Une littérature à soi: Virginia et Leonard Woolf.

leonard et virginia woolf

Époux de Virginia, Leonard Woolf témoigne de son amour infini pour sa femme, belle et émouvante, écrivain de génie et suicidaire.

Ils se sont mariés en 1912 à Londres. Elle s’est suicidée en 1941, en se noyant dans l’Ouse, près de leur maison du Sussex. Entre ces deux dates, Leonard et Virginia Woolf ont vécu une vie intense d’intellectuels engagés dans l’Angleterre de l’entre-deux-guerres. Et surtout se sont aimés infiniment… par-delà la folie. Celle de Virginia que Leonard a diagnostiquée très tôt comme une psychose maniaco-dépressive et qui a fait de leur vie un enfer pour lui et pour elle. Mais un enfer amoureux et superbement créatif.

« On ne pourrait pas parler de Virginia Woolf si Leonard n’avait pas existé. Car elle n’aurait pas vécu assez longtemps pour écrire ses chefs-d’œuvre », note Cecil Woolf, dans la postface. Les extraits du volumineux journal de Leonard Woolf, choisis avec soin par la traductrice Micha Venaille, témoignent avec lucidité et tendresse de ces trente années de vie commune durant lesquelles Leonard a porté une attention de tous les instants à sa femme en proie à des épisodes de violence et à des crises de folie – elle fera trois tentatives de suicide, la dernière exaucera son désir de mort.

Plongée intime dans l’histoire de l’écrivain

Intellectuel athée d’origine juive, Leonard Woolf (1880-1969) s’embarque pour Ceylan en 1905 où l’attend un poste dans l’administration coloniale – « j’étais un impérialiste innocent, inconscient », écrit-il. Il revient sept ans plus tard, profondément anticolonialiste. De cette expérience qui a forgé ses convictions politiques – il sera un responsable influent du Parti travailliste et l’inspirateur de la Société des Nations – naît son unique roman Le Village dans la jungle. À son retour, il épouse Virginia Stephen (1882-1941) qui est issue de la haute société londonienne et qui consacrera sa vie à l’écriture, auteur des magnifiques romans que sont Les Vagues, Une chambre à soiLa Promenade au phare

Ensemble, ils fondent la Hogarth Press, une maison d’édition qui publiera leurs œuvres, mais aussi celles de Freud alors en exil à Londres et de bien d’autres auteurs anglais de renom (Katherine Mansfield, T.S. Eliot…). Ensemble, ils fréquentent les cercles littéraires, cofondent le groupe de Bloomsbury. Ensemble jusque sous les bombes en ces temps de guerre, mais inexorablement séparés ce 28 mars 1941 quand Virginia, en proie à une « dépression désespérée »alors qu’elle corrige les épreuves d’Entre les actes, s’enfonce dans la mort. Puis à nouveau réunis dans le souvenir de Leonard qui écrira : « Elle est la seule personne que j’ai connue intimement et dont je peux dire qu’elle méritait l’appellation de génie. »

• « Ma vie avec Virginia » de Leonard Woolf

Préfacé et traduit de l’anglais par Micha Venaille, Éditions Les Belles Lettres, 160 p., 13,50 €

La mendiante et le Mékong de Louise Gabriel.

la mendiante et le mékong

Présentation de l’éditeur

Carnet de route entre terre et eau, entre imaginaire et réalité, comme une pérégrination au fil de l’eau, une dérive entre deux mondes, La mendiante et le Mékong navigue entre le Mékong, son delta et les bords de la mer de Chine.

C’est un roman de l’ailleurs, où l’on suit le fantôme de la mendiante, personnage de Marguerite Duras dans son livre Le vice-consul ; un carnet de voyage sur les rivières, où l’on se baigne en compagnie des esprits et des divinités qui s’y plongent.

On y rencontre aussi le peuple de l’eau, ces navigateurs du fleuve qui ont organisé leur vie dans ses méandres, les habitants des berges et leur culture, mais aussi les légendes et figures qui ont transformé ces endroits en lieux mythiques.

Biographie de l’auteur

Louise Gabriel est professeur de Lettres et directrice du département de Français Langue Etrangère, à l’université de Bordeaux Montaigne. Elle a déjà écrit plusieurs ouvrages dont Les sentiers de poussière, (2008) et Le sommeil d’Anna (2005) chez Elytis.
Paru en 2015.

Et Paul Valéry reprend chair…Un été avec Paul Valéry sur France Inter.

Du lundi au vendredi à 7h54

par Régis Debray

Après Proust, Montaigne, Baudelaire, Hugo, Homère… France Inter continue sa série d’ « Un été avec ». Cette année, c’est Paul Valéry qui est conté par Régis Debray.

 

Paul Valéry vers 1940Paul Valéry vers 1940 © Getty / Bettmann

L’écrivain Régis Debray justifie son choix du poète Paul Valéry par une dette qu’il a envers lui lorsque, emprisonné en Bolivie en 1967, il se remémorait des bribes de ses poèmes pour ne pas sombrer. Et plus encore, son analyse prophétique du monde actuel rend Paul Valéry nécessaire à bien des égards.

Le propos de l’écrivain, Régis Debray, consiste, au long de ces chroniques d’été, à restituer le chemin d’une vie mais aussi celui d’une pensée, celle du poète et écrivain Paul Valéry, né à l’automne 1871 à Sète et décédé à l’été 1945 à Paris.

Les poètes, par temps de détresse, sont plus secourables qu’on ne croit.

Détenu dans les geôles boliviennes, voué à l’angoisse et l’ennui, le jeune Régis Debray avait soif de littérature et se rappelait ces vers de Paul Valéry, extraits de son chef-d’œuvre poétique, Le Cimetière Marin :

Ils ont fondu dans une absence épaisse,

L’argile rouge a bu la blanche espèce,

Le don de vivre a passé dans les fleurs.

La diversité de l’œuvre, comme sa profondeur, rendent son approche captivante puisque, selon Régis Debray : « chaque année qui passe lui donne un coup de jeune ».

La Classe Verte de Benjamin Pitchal.

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Le pre­mier livre de Ben­ja­min Pit­chal est bien plus qu’une bonne sur­prise. Son auteur — jeune homme des beaux quar­tiers mais un peu perdu — s’y raconte en évi­tant les poses de la clas­sique auto­fic­tion.  La classe verte  se lit comme un roman d’un ado­les­cent du nou­veau siècle dont le grand-père non seule­ment fut le der­nier explo­ra­teur de l’Amazonie mais l’éditeur de Georges Bataille, d’Antonin Artaud et ami des sur­réa­listes. Son petit-fils veut le prendre en modèle.  
Aupa­ra­vant, il fait une édu­ca­tion sen­ti­men­tale (mais pas seule­ment) via des che­mins de tra­verses qui le trans­forment en dea­ler au milieu d’un uni­vers que, jusque là, il a ignoré mais qui lui per­met de « faire la vie » avant de se retrou­ver en pri­son pen­dant un an.

La classe verte  pos­sède une puis­sance à là fois allègre et sérieuse. Il ne se veut ni rédemp­tion ni acte de contri­tion. L’auteur y fait plus que le point. Il a écrit semble-t-il son texte à toute vitesse (comme sa vie) mais sans le bâcler — bien au contraire. Ce livre d’urgence n’empêche pas Pit­chal de mar­quer un cer­tain recul.
Il per­met de créer une « fic­tion » ori­gi­nale et pre­nante là où un cer­tain empê­che­ment n’obstrue en rien l’admiration et des élans d’enthousiasme envers diverses « socié­tés » qui per­mettent à l’auteur d’apprendre à révi­ser cer­tains prin­cipes sans pour autant jeter le vieux bébé avec l’eau de son bain mais de trou­ver sa voie.

Entre Paris à Amster­dam — de fait et déjà — il pour­suit l’aventure de son grand-père mais selon ses propres fon­da­men­taux. Il y aura eu bien sûr le « chi­chon » mais demeure avant tout le goût et le com­merce des livres. L’auteur vend des édi­tions rares dont il devient l’expert. Mais pas seule­ment. D’autant que ce tra­vail non dévo­reur de temps lui per­met de se livrer à une nou­velle pas­sion cou­pable : la lit­té­ra­ture. Avec lui, elle est entre bonnes mains.

Ben­ja­min Pit­chal,  La classe verte, Gal­li­mard, coll. Blanche, Paris, 2018.

Lire et vivre. Tzetan Todorov.

51i69v6ZHIL._SX195_Il fut « l’homme le plus merveilleux qu’il m’ait été donné de fréquenter. » C’est avec la ferveur d’un Montaigne parlant de La Boétie qu’André Comte-Sponville rend hommage à Tzvetan Todorov, cet « ami si proche, si tendrement, si fortement aimé ».Un an tout juste après sa disparition paraît un ultime ouvrage Lire et Vivre (Robert Laffont/Versilio), recueil d’articles, de conférences, de préfaces ou de tribunes données par l’historien des idées un peu partout dans le monde ces vingt dernières années. La diversité des sujets, des circonstances et des approches – de la géopolitique récente à La Traviata, du devoir de mémoire à Romain Gary, de la défense des sciences humaines à celle de l’humanisme critique… – dit à elle seule l’étendue universelle de ses intérêts. Il travaillait encore à sa composition, avec ses enfants, à la veille de sa mort. Car composer un livre, pour Tzvetan Todorov, était un art de penser. La cohérence du propos, la logique d’un classement, l’esthétique de la couverture, le titre enfin : tout devait avoir du sens. Il avait ouvert un dossier, inscrit dessus « Livres/Vivre » et commencé à y ranger des références. André Comte-Sponville participa à l’achèvement du volume et le préface. De Todorov, le philosophe aime à raison qu’il sût être à la fois « le plus savant » et « le plus clair » : « trop de clarté […] pour que les cuistres consentent à le trouver profond ». Outre le pur intérêt de continuer à lire Todorov, ce volume donne à sentir, de Comte-Sponville à Todorov, et de Todorov à tous les auteurs qu’il médite, la vertu secrète de l’admiration. Vertu humaine et intellectuelle, sans laquelle il n’est pas d’amitié, et fort peu de pensée.

Paru en mars 2018. Editions Robert Laffont.

Sylvia Baron-Supervielle: Traduire est un mystère.

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Traduire est un mystère. C’est une activité comparable à celle du miroir, de la fenêtre, du fleuve, des livres. Excepté que, au lieu de chercher à y voir notre visage, nous y découvrons le surprenant visage d’un étranger. Et, en même temps, nous découvrons que nous sommes étrangers comme lui. De sorte que pour entreprendre ce travail, il est nécessaire, secrètement, de se ressembler dans un espèce d’ailleurs.

Cette ressemblance n’est pas comme celle des jumeaux, au contraire ; elle retentit dans la poitrine comme un écho particulier, inconnu, à mesure que l’on tourne les pages d’un livre. La forme, la façon choisies par l’auteur sont essentielles dans la mesure où elles mettent en évidence son âme. Je traduis un auteur lorsque je tombe amoureuse de son âme. Le choix des œuvres à traduire est une histoire d’amour; le mystère étant toujours pareil et différent. Je suis deux et absolument un seul être. Pour quelle raison?

Traduire n’est pas seulement passer d’une langue à l’autre pour rendre lisible un texte à des lecteurs qui ne la connaissent pas. C’est l’histoire d’une rencontre. Les lecteurs lisent une traduction qui navigue à la surface de la mer et à la fois une autre, véritable, invisible, qui navigue dans ses profondeurs. J’ai une grande affection pour les oeuvres traduites. Il me semble qu’une voix se dégage entre les deux navigations et arrive directement jusqu’à moi. Et cette voix n’a pas de langue ni de pays. Elle émigre doucement d’une frontière à une autre et reste étrangère à jamais : elle est la voix d’un écrivain.

Je me demande pour quelle raison certains écrivains traduisent et d’autres pas. D’autres qui ne sortent pas de leur pays. Ceux qui écrivent de la poésie sont tentés par la traduction. La poésie est une création dans l’espace et, à sa naissance, elle contient déjà toutes les langues et se dessine entre elles. Son rythme est sa langue première. J’aime spécialement traduire des poèmes, j’ai le sentiment de ne pas toucher au texte mais au rythme. En le suivant, je scande les silences et le chant. Rien ne peut me rendre plus heureuse. Je suis recréée à mesure que je reproduis les sons et les signes qui dessinent les vers.

Un écrivain ne choisit pas ce qu’il veut dire ni la façon qu’il utilisera pour le faire. Son message invente ses marques et il obéit au langage qu’il porte en lui et qui se trace malgré lui sur les blancs. Voudrait-il le modifier, en lui donnant une autre apparence, il en serait incapable. Qu’il écrive de la poésie ou de la prose, il est soumis à ce langage intérieur qui l’inspire et le guide. Traduire signifie traduire ce langage et non pas changer une langue pour une autre. Sans doute, la version originale se transforme, mais si le travail du traducteur est intelligent, il traduit plus ce langage de fond, univers de l’auteur, que la manière avec laquelle il choisit et place les mots. Traduire veut dire traduire un auteur et non pas traduire seulement sa langue et son texte.

Pour traduire, de plus, autant que pour écrire, on se sert des sons des lettres, des syllabes, des accents des mots. L’écrivain argentin Silvina Ocampo disait que la traduction équivalait à verser le vin d’une coupe dans une autre coupe sans modifier le vin. Comme souvent les argentins, elle avait commencé par écrire en anglais, et non pas parce qu’elle était bilingue, mais simplement parce que ce passage vers l’ailleurs lui plaisait de cette manière. Sa sœur Victoria a écrit beaucoup de livres en français, traduits ensuite en espagnol par elle.

Je suis arrivée à Paris, avec une grande quantité de livres de poètes argentins. Je ne voulais pas m’en séparer. Et, au bout d’un temps, je me suis mise à écrire en français. J’ai changé l’espagnol, devenu trop sonore, pour le français. Il était ainsi plus facile d’imiter l’œuvre du peintre Geneviève Asse que j’admirais et qui me signalait une voie, le lieu des mots sur la page et des poèmes au centre de l’espace. L’écriture peut répondre à la peinture, au paysage, à la musique. Dès les premiers pas de cette langue naissante, j’ai senti qu’elle me convenait. Je ne pouvais que poursuivre ces poèmes brefs, dénudés, suspendus dans les blancs, et j’ai eu la chance de les voir publiés.

En 1989, j’ai traduit Les conjurés, poèmes et proses de Borges avec des illustrations de Geneviève Asse, qui fut édité à Genève par Jacques Quentin. Après Borges, je suis entrée dans le monde singulier de son maître, Macedonio Fernández. Les éditions José Corti ouvraient leurs portes aux traductions d’auteurs connus ou inconnus, et j’ai de même publié chez eux Fragments verticaux et Quatorzième poésie verticale de Roberto Juarroz. Un peu plus tard, encouragée par mon ami Hector Bianciotti, je me suis mise à traduire les Poèmes d’amour désespéré de Silvina Ocampo. Ce fut un nouvelle traversée. Ce livre, qu’elle m’avait offert avant mon départ, était doublement précieux car il était épuisé en Argentine. J’ai aussi traduit l’Oeuvre poétique d’Alejandra Pizarnik et les Tours de silence d’Angel Bonomini. Je ne voudrais pas énumérer la liste des écrivains desquels je me suis rapprochée, ils sont tous différents mais j’ai eu pour chacun d’entre eux le même désir, la même passion.

Un écrivain a-t-il besoin d’être deux ? De travailler, non pas dans la solitude, mais en compagnie d’une autre voix de laquelle surgit une parole nouvelle? La voix qu’on désire peut être comparée à la parole de la mer. Si les auteurs écrivains que j’ai traduit ne se ressemblent pas entre eux, le langage de chacun a provoqué chez moi une attirance analogue et forte. Je ne peux la comparer qu’avec celle de l’amour. Avec celle irrépressible, indéchiffrable de l’amour. Et cette attirance amoureuse pour certaines oeuvres dure toute la vie. La plupart des auteurs traduits par moi sont des argentins pour lesquels j’ai de l’affection depuis mon enfance et que je relis souvent. Ils ont traversé la mer dans ma valise et se sont réveillés en France et ensuite en français.

Plus tard, j’ai traduit en espagnol Marguerite Yourcenar dont la passion, par-delà sa langue, alluma la mienne. Cet exemple montre la force fulgurante de certaines partitions musicales. Nos univers n’étaient pas visiblement semblables mais la musique était jouée par un instrument commun. D’ailleurs l’interprétation des musiciens ressemble à la traduction ; chacun, de sa sensibilité propre, modifie légèrement les rythmes et les sons mais ne touche pas au coeur de la partition originale. Il est essentiel que celle-ci soit reconnue dans toutes les interprétations. D’ailleurs, sommes-nous une version originale ou une traduction de nous-mêmes ? Je penche pour la seconde possibilité. Quoiqu’il en soit, cette dernière tente de dire la première. Samuel Beckett, l’irlandais, qui habitait Paris et qui écrivait soit en français, soit en anglais, disait que lorsqu’il se fatiguait d’une langue, il poursuivait dans l’autre. Ce qui me donne à penser que le passage d’une langue à l’autre, est lié à toutes les formes, toutes les inflexions, tous les pays de l’exil.

 

Silvia Baron Supervielle/ Un article Les lettres françaises.

Fernando Pessoa: L’inquiéteur, film. 1990

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Un film de Jean Lefaux réalisé en 1990. Avec : Joseph Barbouth, Jean Badin, Antoine Basler, Valérie Bousquet, Nalini Cazaux, Sylvie Flepp et la voix de Maria de Medeiros.

Pessoa, écrivain portugais du début du siècle (1888-1935), n’a jamais été publié de son vivant. Ses écrits ne sont parus que beaucoup plus tard dans les années 80 en France. Une symbiose parfaite entre texte et image nous plonge dans l’univers littéraire de Fernando Pessoa, écrivain qui signe sous des noms d’auteurs « hétéronymes » et se cache derrière les personnages qu’il crée… Plus qu’un portrait, c’est le dédoublement de ce personnage que nous propose ce film sosie.

Extrait de « La Vie Matérielle », Marguerite Duras.

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« Autrement, à la distance où je suis de vous, de même qu’à celle où vous êtes les uns des autres, toute existence apparaît sans aucune espèce de signification, sans aucune raison d’être d’aucune espèce. Chaque existence est un problème insoluble. Les voisins de palier rangés verticalement dans les immeubles, on se demande comment c’est possible et on fait partie des rangées.

Ce qui remplit le temps c’est vraiment de le perdre. »

Perdre le temps

La Vie matérielle.