Deux extraits de « Les jardins Statuaires » de Jacques Abeille.

Frédéric Martin, directeur des éditions Le Tripode, a entrepris depuis 2010 d’éditer l’intégralité de l’œuvre de Jacques Abeille, « Le cycle des contrées ».

Il est interrogé en 2016  par La Croix:

Pourquoi éditer toute l’œuvre de Jacques Abeille ?

Frédéric Martin : Quand j’ai découvert Les Jardins statuaires, j’ai cru vivre une hallucination tant ce livre est parfait. Il a connu un enchaînement invraisemblable de malchances qui l’ont laissé dans l’ombre avant que nous le rééditions en 2010. Il reste désormais deux volumes à paraître pour que l’ensemble du Cycle des contrées soit terminé.

La rencontre avec le dessinateur François Schuiten, qui illustre toutes les couvertures, a aidé à sa redécouverte. L’univers littéraire de Jacques Abeille, influencé par Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq et Sur les falaises de marbred’Ernst Jünger s’est alors uni avec celui très graphique, voire punk, de Schuiten, attirant de nouveaux lecteurs.

Pouvez-vous décrire son monde ?

F. M. : Autour de ce monde des jardins statuaires, qu’on appelle « les contrées », où les jardiniers cultivent des graines/cailloux, gravite un univers plus large qui rapproche Abeille de Tolkien. Il a développé des histoires poupées russes : des populations distinctes et leurs coutumes, un empire avec des visées hégémoniques et sa capitale Terrèbre (l’envers de Bordeaux), un peuple de barbares unifiés et armés au Nord par un jardinier renégat qui essaie d’envahir le pays des jardins par vengeance, des Amazones, un chaman qui crée des statues protectrices en fer, une ancienne civilisation dont demeurent les vestiges à l’est…

Cette lecture n’est-elle pas déroutante ?

F. M. : Jacques Abeille est un écrivain du rêve. Il laisse surgir sans arrêt, et son œuvre est une attention à la magie, à l’incongru. L’anecdote de la création des Jardins statuaires le montre : il se promenait dans le sud-ouest de la France, où voir des éleveurs de canards cultiver d’immenses courges pour les nourrir lui a inspiré un conte voltairien : à la place des courges, l’homme ferait pousser des graines de pierre destinées à devenir des statues, une force qui sort du sol et que l’homme vient tenter d’apprivoiser, comme une métaphore de la création.

Il me fait penser aux Disciples à Saïs de Novalis, qui parle de contempler les coquilles d’œufs pour comprendre le destin de l’homme. Abeille invite à regarder autrement la nature et le monde. Son écriture est absolument spontanée, et baroque, foisonnante, rappelant le surréalisme d’où il vient.

Qui est Jacques Abeille ?

F. M. : Comprendre d’où vient cet ex-professeur de philo puis d’arts plastiques est une clé fondamentale de son œuvre. Il est né en 1942 d’un couple adultère : son père, préfet résistant, fusillé par les milices en 1944, l’avait reconnu grâce à de faux papiers.

À sa mort, la mère ne pouvant récupérer l’enfant, le jumeau monozygote de son père, lui aussi préfet, va le reconnaître à son tour avec de faux papiers, cet inconnu faisant de lui son fils. Cette histoire explique pourquoi la question de l’auteur et de l’identité est tragique dans son œuvre, où aucun de ses narrateurs n’a de nom.

Il est bouleversant de constater que Jacques a créé une œuvre gigantesque à partir d’empêchements. Il aurait voulu être peintre, il s’est découvert daltonien ; il aurait voulu être ethnologue, mais a compris que le temps de l’ethnologie était fini après Leiris. Il a donc créé le monde qu’il pouvait arpenter lui-même : il fonctionne par images – ses descriptions sont des tableaux –, et invente des voyages intérieurs et des histoires de filiations.

Commémorations 14-18 ou relire Apollinaire.

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Coffret contenant le fac-similé d’Alcools aquarellé par Louis Marcoussis, 40 gravures et une étude par Jean-Marc Chatelain

Illustrations de Louis Marcoussis

Coédition Gallimard / Bibliothèque nationale de France

 

Livres d’Art, Gallimard
Parution : 25-10-2018
208 pages + 48 p. hors texte, illustrées, sous couverture illustrée.
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220px-Louis_Marcoussis,_1930s,_photograph_by_Aram_AlbanLouis Marcoussis:
Louis Marcoussis, de son vrai nom Ludwig Casimir Ladislas Markus – jusqu’en 1912 -, est né à Varsovie (Pologne) en 1878. Il abandonne (en 1901) ses études de droit à Varsovie, pour commencer des études de peinture à l’Académie des Beaux-arts de Cracovie. Il a 25 ans, lorsqu’en 1903, il vient à Paris. Il continue ses études d’art à l’Académie Julian dans l’atelier de Jules Lefebvre.
L’artiste exposera pour la première fois au Salon d’Automne de 1905. Il gagne sa vie en faisant des caricatures pour des journaux satiriques (« La Vie parisienne », « L’Assiette au beurre »). L’année 1907 est une année de crise de création : l’artiste détruit son oeuvre et abandonne la peinture pour un temps. Markus va cependant très rapidement faire partie du milieu de la bohème artistique de Montmartre et de Montparnasse en se liant à Jean Moréas, Alfred Jarry et Edgar Degas. Il fréquente les cafés où il fait la connaissance de Braque, Picasso, Apollinaire ; c’est ce dernier qui lui fera franciser son nom : il devient Louis Marcoussis. L’artiste fera naturellement partie du courant avant-gardiste de l’École de Paris (G. Apollinaire, Picasso, Juan Gris, Max Jacob, Metzinger, etc.).
Au départ impressionniste, son art ira au cubisme vers 1910. En 1912, il participe au salon Section d’Or à la Galerie La Boëtie. Il épouse Alice Halicka, une peintre polonaise, en 1913. Les années de guerre l’obligeront à retourner en Pologne pour être mobilisé ; il s’engagera par la suite dans la Légion étrangère où il servira jusqu’en 1919.
Il participe aux différents Salons parisiens (Salons d’Automne, des Indépendants et Tuileries), ainsi qu’à des manifestations collectives à l’étranger. Sa première exposition personnelle sera organisée en 1925 (Galerie Pierre Chareau). Il exposera aussi chez Bernheim (1929) et Jeanne Bucher (1929). Les années 1930 vont le voir s’adonner essentiellement à la gravure, perfectionnant sa grande habilité aux techniques de l’eau-forte, de l’aquatinte et de la pointe sèche ; il enseignera l’art de la gravure à l’Académie Schläepfer (Paris). Louis Marcoussis réalisera des illustrations sur des poèmes de T. Tzara (1926, 1928), pour « Aurélie » de Gérard de Nerval et « Alcools » d’Apollinaire (1934).
Dans la période de l’entre-deux-guerres il fait plusieurs voyages: Pologne, Angleterre, Belgique, Italie et Etats-Unis ; des expositions sont organisées sur son nom. En 1940, à l’arrivée des troupes allemandes, Louis Marcoussis part pour Cusset, près de Vichy, où il décède un an plus tard. Une exposition posthume des œuvres de l’artiste sera organisée en 1964 au Musée d’Art Moderne à Paris. En 1985 des oeuvres de Louis Marcoussis feront parties de l’exposition « The Circle of Jewish Montparnasse artists in Paris » à New York. Son art est présent dans tous les plus grands musées du monde.

Edmond et merveilles. Bd de Léonard Chemineau.

Edmond

Paris, décembre 1897, Edmond Rostand n’a pas encore trente ans mais déjà deux enfants et beaucoup d’angoisses. Après l’échec de La princesse lointaine, avec Sarah Bernhardt, ruiné, endetté, Edmond tente de convaincre le grand acteur en vogue, Constant Coquelin de jouer dans sa future pièce, une comédie héroïque, en vers. Seul souci : elle n’est pas encore écrite. Faisant fi des caprices des actrices, des exigences de ses producteurs corses, de la jalousie de sa femme, des histoires de coeur de son meilleur ami et du manque d’enthousiasme de l’ensemble de son entourage, Edmond se met à écrire cette pièce à laquelle personne ne croit mais qui deviendra la pièce préférée des français, la plus jouée du répertoire jusqu’à ce jour.

Si vous avez aimé ou raté « Edmond », la pièce d’Alexis Michalik, couronnée par cinq Molière, offrez-vous son adaptation en bande dessinée. On y découvre la genèse (romancée) de « Cyrano de Bergerac », la vie très mouvementée de son auteur de 29 ans, Edmond Rostand.

Aux Editions Rue de Sèvres.

Un extrait de » Prose pour l’étrangère « de Julien Gracq.

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Je n’aime pas tout de Julien Gracq et suis souvent gênée par l’abus des comparaisons dans ses descriptions d’éminent géographe…Mais si La Presqu’île me séduit , Prose pour l’étrangère me ravit au plus haut point.

( Dans une édition hors commerce tirée à 63 exemplaires en juillet 1952, Julien Gracq publiait cette Prose pour l’étrangère,suite de 12 poèmes en prose que l’on trouvera dans La Pléiade, tome I. J’ai choisi le premier de cette suite pour rendre hommage à l’auteur d’Au château d’Argol.)

J’ai respiré ton air acide, je suis entré dans ta saison hasardeuse comme un voyageur qui reconnaît les routes à l’heure imprudente où tout craque encore dans la montagne d’avril tigrée de jacinthes et d’avalanches. Tu m’as giflé de ton printemps sans tiédeur, tu m’as ameubli de ton sourire confondu de perce-neige, tu traverses ma prévoyance comme la fleur désastreuse épanouie aux doigts mêmes des saints de glace. J’aime ton visage qui brouille les repères du cœur et les saisons de la tendresse — ton visage en désarroi, plus frais, plus emmêlé, plus trouble que les chantiers bousculés du dégel, pareil à la mue du ciel de juin et à l’alpage qui boit sa neige — ton front buté de voleuse de cerises, et ta bouche court bridée de jeune épouse — ton rire qui secoue toute la neige des jardins de mai, et ta voix sombrée de parterre nocturne — et, comme un creux d’eau de glacier au bord d’une joue de prairie neuve, le bleu durci de tes yeux de pensionnaire qui saute le mur du couvent.

Les Ruines de Paris, Jacques Réda. Extrait: « Quand montant de la porte d’Orléans ».

(Dessin de Jacques Réda)

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Quand montant de la porte d’Orléans …

Quand montant de la porte d’Orléans on arrive à peu près au milieu
de l’avenue du Maine, il y a ce replat vaste où le ciel s’enfle et roule
sans peser plus qu’une bulle contre la Tour. Encore moins de
cinquante mètres et la ville se reconstitue , on le sait depuis toujours.
Mais le savoir ne change pas grand-chose, s’en assurer non plus :
quelques pas en arrière et de nouveau c’est l’extrême limite,
l’interruption de tout au bord d’un néant lumineux. La Tour elle-
même n’a rien changé car elle pointe, comme en haut d’une jauge,
ses dernières graduations qui plongent dans l’inconnu. Cherchant une
figure plus concrète, on dirait que l’Océan s’annonce au-delà de ce
plan de goudron, cependant sans insistance et en quelque sorte sans
flots : réduit, après un infini de vase et de sables tendres, à ce léger
trait de feu qui palpite, qui va chavirer comme une barque sous un
excès de toile et de bleu.
Ainsi lorsqu’une turbulence de clartés
signale de très loin le large, dans l’espace en dilatation, mais que ce
qui paraît peut bien n’être qu’une gare de triage, avec ces jets en
éventail de rails étincelants. On est d’ailleurs ici tout près des
combinaisons de Montparnasse, et l’on aspire plutôt à des chemins de
terre accompagnant le ballast qu’à, cette chimère métaphysique de
vide et de plénitude, de fin et de recommencement, dont pourtant le
bout du trottoir, au niveau des nuages, surplombe l’immense vision.
mais bientôt la rue de l’Ouest, à gauche, puis encore la rue du
Château, les zincs arabisés et les épiceries juives, une foule de piétons
peu causants, qui flânent (ont du reste l’air en flanelle) et s’attardent
en longs attroupements : on signe la pétition contre le projet d’une
autoroute qui, sur ce vieux quartier sombre et pauvre mais doucement
replié sur soi, sur les gens qui l’habitent, s’abattrait en travers comme
une grande matraque de béton.

Jacques Réda.
1977.

Marguerite Duras par Romane Fostier.

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Collection Folio biographies (n° 146), Gallimard
Parution : 06-09-2018
Quand mon ami Pierrick m’a proposé de me l’offrir, j’ai dit oui, oui, oui! Et aussitôt après, je me suis demandée ce que j’allais y apprendre car je crois bien avoir tout lu la concernant.Eh bien non seulement j’ai encore appris des choses (Cette nouvelle biographie a le mérite de remettre certaines légendes à leur vraie place comme la prétendue extrême pauvreté de sa famille en Indochine…) et nous offre un beau parcours de la vie intellectuelle parisienne de l’époque…
Alors, si tu ne l’as pas encore lue, Sophie, c’est pour toi!

De beaux hommages à Franck Venaille…

La revue « En attendant Nadeau » offre une série de beaux hommages au poète Franck Venaille disparu en Août…C’est ici.

Un extrait:

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Franck Venaille  (1936-2018) a écrit une quarantaine de livres qui relèvent surtout de la poésie et de l’essai. Parisien profondément marqué par les Flandres, ami de peintres tels que Jacques Monory et supporter du Red Star, créateur de revues – Chorus (1968) et Monsieur Bloom (1978) – mais avant tout solitaire, il a  toujours  « marché dans la fêlure intime du monde ». Si depuis Papiers d’identité, publié en 1966, il a toujours bénéficié d’une reconnaissance de ses pairs, la publication en 1996  par François Boddaert de ce chef-d’œuvre qu’est La descente de l’Escaut – repris en 2010 dans la collection « Poésie/Gallimard » – puis de Tragiques et de Hourra les morts ! a fait de lui un « phare ». Ces dix dernières années, soutenu par le Mercure de France qui a amplifié le travail des éditions Obsidiane, il a reçu coup sur coup les prix les plus importants – Grand prix de poésie de l’Académie française, Goncourt de la poésie, Grand Prix National de la poésie. Chaos, Ça, C’est à dire, La bataille des éperons d’or, Requiem de guerre, ont continué d’approfondir les rapports entre lyrisme et parole politique (Franck Venaille a toujours revendiqué sa proximité avec le Parti communiste français), l’exploration de la douleur par l’inventivité de l’écriture. Les réactions à sa mort, dans un temps où la poésie semble n’avoir plus d’écho, démontrent encore une fois que le pire n’est jamais sûr.