Chaleur, Torpeur et Campari…Relire les petits chevaux de Tarquinia de Marguerite Duras…

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Tout se passe lentement dans ce livre placé sous le signe de la chaleur étouffante d’un été italien. Loin de tout, loin du monde, loin de leur vie, loin du vent, loin de l’air frais, une bande d’amis passe comme chaque été ses vacances dans ce petit coin paumé d’Italie. Ils y amènent chacun leurs relations, leurs souvenirs, leurs êtres, leurs bouderies.

Eux, ce sont Ludi et Gina, le couple orageux et passionnel, toujours à se disputer, toujours à parler de rupture, toujours à s’aimer ; Diana, toujours seule et toujours observatrice ; Jacques et Sara, le couple tranquille, avec Sara qui déteste toujours autant venir ici, avec leur enfant, « l’enfant », avec aussi leur bonne, personnage truculent par son insolence tranquille et son innocence égoïste.

Dans la torpeur des lieux, tout semble ralenti, tout semble un peu effacé par les vagues de chaleur, même les drames récents : un jeune homme, non loin de là, a sauté sur une mine et ses parents restent perchés en haut de la colline à refuser de signer le document qui validera le départ du corps.

Et puis, un homme s’immisce dans cette bande d’amis. « L’homme », ce personnage étrange, sympathique, qui se glisse dans leurs conversations, l’homme avec son beau bateau, l’homme qui se marre parfois, débat avec eux, ou boit les éternels bitter campari à la terrasse de l’éternel hôtel avec l’éternel mauvais repas de poisson, et puis qui va au sempiternel bal avec eux, et puis qui joue aux boules et les accompagne aussi voir le couple en deuil, là-haut sur la colline, avec l’épicier vieilli qui débite ses anecdotes. L’homme, qui soudain a remarqué Sara, qui la trouve belle, qui, de non-dits en sous-entendus, va flirter avec elle, tranquillement, sans mensonges, sans équivoques, juste beaucoup de silences.

C’est un roman lent, et Duras se plaît à laisser percevoir cette atmosphère écrasante, cette torpeur d’un monde où les nuits sont si chaudes qu’on n’arrive pas à dormir et qu’on fait la sieste au matin, trempé de sueur. Les éclats de voix et de coeur n’en sont que plus sensibles : les disputes de Gina et Ludi, les pleurs de la vieille dame, la bonne qui râle de ne pas pouvoir aller draguer, et puis les états d’âme de Sara.

Les personnages sont simples, attachants, jamais définis par la narratrice directement – on ne sait rien de leur histoire, de leur métier, de leur passé, à peine sait-on à quoi ils ressemblent ; on les connaît par leurs paroles et leurs actions, par ce que chacun pense de l’autre à un moment donné. C’est une bande d’amis qui s’aime beaucoup, qui se connaît encore plus, de gens simples, ni héros ni méchants, juste des gens, avec leur vie et leurs doutes. Avec leurs amours à la fois stables et mouvantes, endormies et orageuses, éternelles et instantanées.

La tentation du changement s’empare de Sara l’espace d’un été, la simplicité de l’amour d’un autre, de cet homme si attachant dans sa façon de l’aimer. Soudain peut-être l’été sera différent des précédents, Sara aura vécu, essayé, erré. Mais in fine, c’est sa relation avec Jacques qui est au coeur du roman, autant que cet enfant, symbole de stabilité autant que d’innocence et de certitudes au milieu de ces adultes qui s’entremêlent.

Car malgré les idées de Sara, rien ne change. Le chapitre III finit comme le chapitre I, le chapitre IV s’ouvre sur les mêmes mots que le II. Beaucoup de permanences, de stabilité de cet univers, au milieu duquel les personnages s’agitent l’espace d’un instant. Un beau livre, lent, rythmé par les éclats de voix vite éteints et l’amertume des bitter campari au bord de l’eau. Un livre profond, simple, un livre d’amour qui est aussi histoire d’amours et de vies. Une belle surprise pour moi que ce Duras assez méconnu.

« Il n’y a pas de vacances à l’amour, dit-il, ça n’existe pas. L’amour, il faut le vivre complètement avec son ennui et tout, il n’y a pas de vacances possibles à ça. »

« L’essai »/ Bd de Nicolas Debon (2015)

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(Merci à Marie-Hélène qui m’a offert cette bande-dessinée…Je dois l’avouer il y a une continuité d’intention depuis le cd relatant l’insurrection ouvrière de chez Lip, les boucles d’oreilles Frida Kahlo et cette BD….)

RÉSUMÉ ESSAI (L’)

Avec L’Essai, Debon signe un histoire complète qui, entre fiction et réalité, met en scène l’histoire vraie d’une communauté anarchiste. Nicolas Debon s’inspire de l’histoire vraie d’une communauté anarchiste installée dans les Ardennes en 1903. Fonctionnant sur le principe de liberté et sur les préceptes libertaires, la communauté de L’Essai illustre à merveille l’espoir d’un modèle de société différent et exempt de toute autorité, dans une France plongée dans la misère. Un récit historique poignant sur un épisode méconnu de notre histoire et mis en images par un auteur au talent hors du commun.

Une aventure documentaire, un récit inspiré d’une histoire vraie, mais aussi une bande dessinée servie par un graphisme original avec des couleurs directes parfaitement appropriées aux décors majestueux.

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L’histoire véritable:
Nous sommes en 1903 et le mouvement anarchiste prend de l’ampleur, alors que la révolution industrielle pose des questions cruciales sur l’asservissement de l’homme à un destin qui ne lui appartient plus. Fortuné Henry a dépensé presque toutes ses économies pour acheter une parcelle de terre dans les Ardennes, au cœur du village d’Aiglemont. Seul avec quelques outils, il entreprend de canaliser les écoulements d’eau, se construit une cabane, et s’installe au milieu de nulle part, à la stupeur des habitants. Le projet de Fortuné est simple : il veut construire ici la première cellule d’une société nouvelle, où les hommes et les femmes vivraient et travailleraient en commun, sans gouvernement, sans autorité, forts de l’ambition commune de vivre ensemble. Il l’explique sans sourciller à un groupe de villageois qui vient à sa rencontre, et peu à peu l’information circule. De premiers volontaires rejoignent l’anarchiste idéaliste, et petit à petit le projet prend forme. Une première maison est construite, le terrain est savamment mis en culture. La communauté d’Aiglemont devient un vrai projet, qui surprend autant qu’il attire la curiosité. Malgré le manque d’argent, mais face à un intérêt de plus en plus grand des journaux et de la société civile, il semble trouver une forme d’équilibre.

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Romans et Récits, Anthologie de Romain Gary dans la Pléiade.

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Romans et récits

Tome I Édition publiée sous la direction de Mireille Sacotteavec la collaboration de Firyel Abdeljaouad, Marie-Anne Arnaud Toulouse, Denis Labouret et Kerwin Spire

Parution le 16 Mai 2019
Bibliothèque de la Pléiade, n° 639

La réalité n’est jamais aussi belle que le rêve d’une mère. Gary a connu d’éclatants succès, mais il a vu son œuvre se heurter à des réticences. La popularité de l’écrivain et sa reconnaissance n’ont pas marché du même pas. Ce n’est pas exceptionnel, et cela s’explique. Les obstacles à une consécration rapide étaient multiples. Le style de l’homme a pu en être un. La manière du romancier en fut un autre.
Gary a été un extraordinaire raconteur d’histoires et un inventeur de personnages en un temps, l’«ère du soupçon», où ces notions, l’histoire, le personnage, étaient réputées périmées. Or pour lui, le récit – l’histoire – n’est pas la part honteuse du roman. Mais c’est se tromper lourdement que de voir en lui, sous ce prétexte, un écrivain conventionnel. La mise en abyme dans Éducation européenne, la polyphonie des Racines du ciel, la voix narrative fantastique dans La Danse de Gengis Cohn, la dimension autofictionnelle de La Promesse de l’aube et de Chien Blanc, la temporalité dans Les Enchanteurs ou l’inventivité verbale et les dispositifs narratifs d’Émile Ajar ne sont pas précisément des signes de soumission au roman hérité du XIXe siècle. Encore faut-il, pour s’en aviser, ne pas passer à côté d’une prose qui mélange les genres, avoue ce qu’elle doit à la poésie et s’autorise toutes les libertés, à commencer par un humour qui a pu déconcerter autant qu’il séduit, parce qu’il va de l’ironie la plus fine au grotesque le plus assumé. Cet humour n’est pas un ornement : il est fondamental. D’une part, il conjure la tentation de l’idéalisme ; de l’autre, il permet de «désamorcer le réel au moment même où il va vous tomber dessus».
Le réel, voilà l’ennemi. Gary l’appelait «la Puissance». Il a plusieurs visages : guerre, bêtise, vieillissement, solitude… Gary est sensible au tragique de l’Histoire et au malheur des hommes. Ça l’agace : «J’ai tout le temps mal chez les autres.» L’humour est donc une défense. L’imaginaire, un refuge. «Nourris de ce siècle, jusqu’à la rage», les livres de Gary ne sont pas des romans historiques. Ancrés dans l’imaginaire autant que dans l’Histoire, ils relèvent de la «mystique» littéraire de l’aventure qu’ont illustrée, avant lui, Kessel, Cendrars, Saint-Exupéry, et Malraux bien sûr. Cette conception de l’aventure n’est pas de celles qui produisent une littérature populaire de grande diffusion : elle engage une réflexion sur la condition humaine.
L’aventure et l’imaginaire luttent aussi contre une forme particulière de réalité, l’identité. Chez Gary, le je est une clôture, un piège. Ce qu’il y a de permanent dans son identité l’exaspère. Il lui faut s’évader, courir le monde, muer comme un python, se «séparer un peu de [s]oi-même», changer d’identité et vivre d’une vie pseudonyme, au risque de s’y brûler. «L’aventure Ajar» est bien connue, mais on y a souvent vu une imposture. C’était autre chose : l’affirmation des pouvoirs de la fiction, et un défi lancé aux «lois de la nature», qui mènent à la mort.

Un extrait de la « Presqu’île » de Julien Gracq….

Spéciale dédicace à Pierrick, Joyeux anniversaire…..

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Extrait :

La route de Kergrit pourtant traverse ici en chaussée un golfe que la jonchaie enfonce entre les arbres ; sur sa droite, à quelques centaines de mètres, Simon voyait le rivage des haies plonger dans le marais, comme une falaise morte. De chaque côté de la route, s’étendaient des lés de paillasson jaune, coupés de fossés d’eau noire ; à perte de vue, le marais faucardé hérissait un chaume grossier et piquant, où les roseaux tranchés ras saignaient encore partout par de fraîches blessures suintantes, roses et vertes. Il arrêta sa voiture et marcha un moment le long de la route. Dès que le bruit du moteur avait cessé, on entendait le marais vivre : un vaste crépitement bulleux et gras, épaissement digestif, montaient du chaume spongieux, qui tenait de la mousse de savon qui se résorbe et du coassement liquide des grenouilles ; le long des fossés, des colques brunes venaient crever une à une sur l’eau. Simon avait plaisir à marcher au bord de ce palus vide. Le ciel était redevenu gris ; un air vif commençait à souffler de la mer, qui cernait ici plus étroitement la presqu’île. L’automne était déjà sur le marais, éteignant la paille sèche des chaumes, traînant partout avec les filaments de la brume très en avance sur la saison : longtemps avant que la nuit s’annonçât, une fraîcheur montait qui semblait sourdre des chenaux étroits. Simon s’assit un moment sur une borne. Il n’y avait d’autre signe de vie dans le paysage que la petite voiture grise déjà lointaine. La route en chaussée s’allongeait toute droite et se perdait dans la brume bleuâtre ; sur le grésillement du marais s’enlevait par moment le caquettement terne des poules d’eau. La vague brûlante, l’espèce de certitude sensuelle qui l’avait soulevé, enveloppé, tant qu’il roulait, était retombée d’un coup.

Extrait de Lol.V.Stein/ Marguerite Duras

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Elle ne dispose d’aucun souvenir même imaginaire, elle n’a aucune idée de cet inconnu. Mais ce qu’elle croit, c’est qu’elle devait y pénétrer, que c’était ce qu’il lui fallait faire, que ç’aurait été pour toujours, pour sa tête et pour son corps, leur plus grande douleur et leur plus grande joie confondues jusque dans leur définition devenue unique mais innommable faute d’un mot. J’aime à croire, comme je l’aime, que si Lol est silencieuse dans la vie c’est qu’elle a cru, l’espace d’un éclair, que ce mot pouvait exister. Faute de son existence, elle se tait. C’aurait été un mot-absence, un mot-trou, creusé en son centre d’un trou, de ce trou où tous les autres mots auraient été enterrés. On n’aurait pas pu le dire mais on aurait pu le faire résonner. Immense, sans fin, un gong vide, il aurait retenu ceux qui voulaient partir, il les aurait assourdis à tout autre vocable que lui-même, en une fois il les aurait nommés, eux, l’avenir et l’instant. Manquant, ce mot gâche tous les autres, les contamine, c’est aussi le chien mort de la plage en plein midi, ce trou de chair. Comment ont-ils été trouvés les autres ? Au décrochez-moi-ça de quelles aventures parallèles à celle de Lol V. Stein, étouffées dans l’oeuf, piétinées et des massacres, oh qu’il y en a, que d’inachèvements sanglants, le long des horizons, amoncelés, et parmi eux, ce mot qui n’existe pas, et pourtant est là : il vous attend au tournant du langage, il vous défie, il n’a jamais servi, de le soulever, et de le faire surgir hors de son royaume pércé de toute part à travers duquel s’écoule la mer et le sable, l’éternité du bal dans le cinéma de Lol V. Stein. (pp.48-49) Lire la suite

« Sur les chemins noirs » de Sylvain Tesson.(2016)

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Entretien

« Corseté dans un lit, je m’étais dit à voix presque haute : “Si je m’en sors, je traverse la France à pied”. Je m’étais vu sur les chemins de pierre ! J’avais rêvé aux bivouacs, je m’étais imaginé fendre les herbes d’un pas de chemineau. Le rêve s’évanouissait toujours quand la porte s’ouvrait : c’était l’heure de la compote.
Un médecin m’avait dit : “L’été prochain, vous pourrez séjourner dans un centre de rééducation”. Je préférais demander aux chemins ce que les tapis roulants étaient censés me rendre : des forces. »

Peut-on définir ce livre comme un journal de voyage ? 
Je parlerais plutôt de journal de marche, mais ce type de journal se heurte à un double écueil : celui de la répétition — tous les jours il se passe la même chose, je me mets en marche, je me repose, je me remets en marche…— et celui de la diffraction. Il faut structurer les sentiments, les idées, les réflexions, les méditations qui accompagnent une progression, afin de ne pas partir dans une effroyable dispersion. Donc ce livre est un journal organisé, un journal a posteriori. Au fond, c’est une forme de récit qui se donne l’apparence du journal.

En croisant certains randonneurs à la recherche du pittoresque, vous évoquez leur désir de se désennuyer. Auriez-vous fait le choix de vous ennuyer ? 
Effectivement, je n’allais pas chercher un pays d’affichiste, de papier glacé, mais un pays perdu, un pays dans l’ombre, et on pourrait imaginer que le voyage sur les chemins oubliés, au rebours absolu du pittoresque, est une forme de recherche de l’ennui. C’est un paradoxe, à ceci près que le simple fait d’être dans l’action de la marche écarte du péril de l’ennui. Cela me fait penser à Barbey d’Aurevilly, qui, en parlant des chouans et de leur façon de combattre dans les chemins creux, emploie le verbe « chouanner ». Chouanner, cela veut dire prendre la poudre d’escampette, disparaître, défendre le monde que l’on aime en se dissimulant… j’ai envie d’en faire un principe d’existence.

Vous portez sur les paysages un regard plutôt scientifique, de botaniste, de naturaliste, de géologue… 
J’ai une formation de géographe, et j’aime beaucoup Vidal de La Blache quand il explique que nous croyons être les régents de l’histoire, alors que nous sommes d’abord les disciples du sol. Le fait de marcher à travers cette extraordinaire mosaïque climatique, géologique, écosystémique de la France, m’a confirmé dans cette idée. Je ne crois pas qu’on soit tout à fait le même quand on vit dans le calcaire que lorsque l’on vit dans le granit.

Vous évoquez souvent la notion d’interstices…
C’est exactement le principe de ce cheminement : chercher les interstices où une dissimulation est possible. Je crois que cette dissimulation est urgente, car nous sommes rentrés dans une époque de surveillance généralisée et consentie. Ce n’est pas nouveau, mais avec le déploiement des nouvelles technologies dans tous les champs de notre existence, nous savons maintenant que nous vivons dans le faisceau, sous l’œil, comme l’œil de Sauron dans Le Seigneur des Anneaux.

L’homme qui arrive dans le Cotentin est différent de celui parti du Mercantour ?
D’abord, je m’étais reconstruit physiquement par cette belle activité, très simple, très pure, et probablement fondatrice, qu’est la marche. Deuxièmement, j’avais porté un regard sur un pays que je ne connaissais pas, la France, et j’avais pu me rendre compte de la disparition d’une catégorie de population, les paysans, ceux-là même qui ont forgé le visage de la France. Ils nous lèguent quelque chose qui s’appelle le paysage, et ils ne seront plus jamais là pour nous l’expliquer. Troisième leçon, c’est qu’il est possible de traverser le pays en se glissant dans les interstices grâce à un outil très simple, la carte au 1/25 000e, cette carte au trésor qui nous révèle les chemins de traverse. J’ai essayé de bâtir un texte autour de cette idée qu’il y avait une forme d’accomplissement intérieur de la pensée, de l’équilibre, du sentiment d’être à la verticale de soi-même, à condition de se tenir sur ces chemins où on est autonome, libre, environné par la beauté des paysages.

Entretien réalisé avec Sylvain Tesson à l’occasion de la parution de son roman.

Editions Gallimard/ 2016

Un extrait des « Vrilles de la Vigne »/ Colette

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J’appartiens à un pays que j’ai quitté. Tu ne peux empêcher qu’à cette heure s’y épanouisse au soleil toute une chevelure embaumée de forêts. Rien ne peut empêcher qu’à cette heure l’herbe profonde y noie le pied des arbres, d’un vert délicieux et apaisant dont mon âme a soif…

Viens, toi qui l’ignores, viens que je te dise tout bas : le parfum des bois de mon pays égale la fraise et la rose ! Tu jurerais, quand les taillis de ronces y sont en fleurs qu’un fruit mûrit on ne sait où – là-bas, ici, tout près – un fruit insaisissable qu’on aspire en ouvrant les narines. Tu jurerais, quand l’automne pénètre et meurtrit les feuillages tombés, qu’une pomme trop mûre vient de choir, et tu la cherches et tu la flaires, ici, là-bas, tout près…

Et si tu passais, en juin, entre les prairies fauchées, à l’heure où la lune ruisselle sur les meules rondes qui sont les dunes de mon pays, tu sentirais, à leur parfum, s’ouvrir ton cœur. Tu fermerais les yeux, avec cette fierté grave dont tu voiles ta volupté, et tu laisserais tomber ta tête, avec un muet soupir…

Et si tu arrivais, un jour d’été, dans mon pays, au fond d’un jardin que je connais, un jardin noir de verdure et sans fleurs, si tu regardais bleuir, au lointain, une montagne ronde où les cailloux, les papillons et les chardons se teignent du même azur mauve et poussiéreux, tu m’oublierais, et tu t’assoirais là, pour n’en plus bouger jusqu’au terme de ta vie.

Les vrilles de la vigne/ Colette

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Traduire les « Ballades en jargon » de Maître Villon ?


Six siècles se sont écoulés depuis l’aventure terrestre de Maître François Villon et son oeuvre recèle encore de nombreux mystères, offrant aux différentes écoles et mouvements successifs une matière d’exégèses infinies. Longtemps mal délimitée (ainsi a-t-on souvent par le passé attribué le recueil des Repues franches à Villon), sujette à débats concernant les éventuelles interpolations présentes dans le texte, les différentes versions à suivre selon tel ou tel manuscrit copié ou imprimé qui laissent entrevoir un palimpseste de vers similaires mais différents (qu’on pense par exemple aux différentes versions du fameux « Quatrain » « Je suis François »…), l’oeuvre est en fait multiforme et changeante. Si de Pierre Levet à Jean Dufournet, en passant par Clément Marot, Pierre Champion ou Marcel Schwob, éditeurs et spécialistes ont pu faire d’immenses progrès dans l’établissement du texte que nous connaissons aujourd’hui, le cas des Ballades en jargon demeure encore aujourd’hui problématique, de par son statut même, clandestin, intestin, interlope, ce qu’Alice Becker-Ho nomme la part maudite de l’oeuvre de Villon.

Sur les onze ballades en jargon en notre possession, il faut en écarter cinq, qui ne sont définitivement pas de Villon. Les six restantes continuent de dérouter les lecteurs d’aujourd’hui. Ballades « en jargon » ? C’est que ces ballades sont écrites dans le jargon des Coquillards, cette bande de brigands qui terrorisait les routes au XVe siècle et dont le lexique a été en partie dévoilé lors du procès de Dijon de 1455. Si Villon n’a probablement jamais fait partie des Coquillards, il est attesté qu’il en fréquentait certains membres, notamment Régnier de Montigny, et peut être son ami Colin de Cayeux (je ne peux penser à lui sans penser à Jacques Collin, le Vautrin de Balzac avec qui il partage bien des choses), qui finirent pendus tous les deux. Villon, lui, délinquant occasionnel, quoique multirécidiviste (cambriolage, meurtre accidentel, rixes et sans doute d’autres rapines), se trouvait certainement à la marge de la bande, une périphérie assez large de traîne-misère, de clercs en rupture de ban et d’étudiants agités et loqueteux. Ces ballades sont toutefois la preuve qu’il maîtrisait bien l’argot des Coquillards. Faut-il voir en elles une tentative du poète d’intégrer la bande, la maîtrise de la langue constituant un signe d’appartenance, une preuve qu’il en est, ou qu’il est digne d’en être ? Probablement pas. Les ballades de Villon se situent au crépuscule des Coquillards. Quand il écrit sa première oeuvre, le Lai, le procès de Dijon a déjà eu lieu, la bande est déjà pour beaucoup démantelée, ses membres traqués et exécutés, ne laissant que reliquats de groupes épars sur les routes.

De nombreuses élucidations de ces ballades ont été tentées, des plus érudites aux plus farfelues. La tentation était grande d’y apporter une clef toute faite pour résoudre d’un seul coup toutes les difficultés. En 1968, le linguiste Pierre Guiraud avait proposé deux lectures possibles, en plus de l’interprétation traditionnelle qui en est faite – à savoir une liste de conseils aux Coquillards pour éviter la justice – : la première serait la description codée d’une méthode de triche aux dés, et la seconde, enfouie plus profondément, désignerait les comportements homosexuels sous-jacents dans le milieu des Coquillards. Ces trois versions se superposant. En 1998, dans un ouvrage assez faible et putassier, Thierry Martin avait creusé la piste homosexuelle en extrapolant les conclusions de Guiraud avec un esprit de système qui sied mal à l’analyse d’une oeuvre riche, multiple, et surtout vivante.

Alice Becker-Ho, en bonne spécialiste de l’argot, se propose de revenir à l’interprétation traditionnelle des ballades – une incitation à la prudence pour les Coquillards restants : la lecture sans doute la plus sérieuse, qui s’accorde bien avec le contexte du démantèlement de la bande. On peut regretter le petit ton pamphlétaire qu’elle emploie parfois à l’encontre de ses prédécesseurs – parfois morts depuis des siècles, ce qui donne un côté ridicule à la chose –, et la façon dont elle balaie d’un revers de main certains arguments ou certaines recherches, ainsi des recherches anagrammatiques de Tzara ou des travaux de Pierre Guiraud. Par exemple, elle évacue d’un trait de plume le postulat de Guiraud qui veut que « les mots du jargon sont des dérivés du français » (ses recherches lui ayant montré, à elle, que l’argot « préfère toujours éviter de se servir du vocabulaire de son propre pays, serait-ce en patois » pour éviter d’être découvert par les non-initiés) alors même que dans ses traductions, elle ne néglige pas les mots français que le jargon dévoie et court-circuite. Ainsi au deuxième vers de la première ballade : « Où accolez sont dupez et noirciz », Alice Becker-Ho commente : « noirciz, antonyme de blanchiz en jobelin, comme on peut le lire dans la déposition de Perrenet lors du procès de Dijon : “Quand ils sont prinz et interrogez par justice et ilz échappent, ils dizent l’ung à l’aultre qu’ilz ont blanchy la marine ou la rouhe”, autrement dit mystifié la police et la justice, et sont ainsi lavés de toute accusation ».

Toutefois, le travail d’Alice Becker-Ho est éminemment précieux. L’explication qu’elle propose des ballades, au plus près du texte, vers à vers, mot à mot, est des plus rigoureuses. Sa connaissance du fonctionnement général de l’argot, de ses emprunts à d’autres langues, germaniques ou gitanes (« Que le grant Can ne vous fasse essorer » qu’elle explique par « le grant Can pour le Soleil [du gitan kham, k’an] »), par exemple, lui permettent d’éviter les pièges et les chausse-trapes de ce langage de contrebande. Ses traductions des ballades sont convaincantes du point de vue du sens (pour ce qui est du point de vue esthétique, elle ne s’illusionne pas elle-même sur le caractère un peu vain et impossible de la démarche). Peut-être, dissipant les mythes, viennent-elles désenchanter la vision que nous avions de ces poèmes. Mais un peu d’exactitude ne saurait nuire et nous empêcher de rêver malgré tout. On apprécie d’autant mieux les conseils de Villon aux Coquillards qu’on les comprend. Par exemple, la première strophe de la seconde ballade « Coquillarrs enaruans à ruel / Men ys vous chante que gardes / Que ny laissez et corps et pel / Quon fist de Collin l’escailler / Deuant la roe babiller / Il babigna pour son salut / Pas ne scauoit oingnons peller / Dont lamboureux luy rompt le suc » devient « Coquillards qui allez chasser au loin / C’est moi qui vous dis de veiller / À ne pas y laisser le corps et la peau / Comme c’est arrivé à Colin-la-Coquille / Face à la justice / Il plaida pour son salut / Ne sachant bien s’y prendre / Le bourreau lui a rompu le cou » (le « à ruel » du premier vers : « Àller à Rueil, pour ruer, “agir” au loin ; de même qu’on a aller à Niort pour nier ; aller à Rouen, à la ruine ; aller à Montpipeau, piper [tromper au jeu] »), d’où le conseil de Villon qui conseille à ses collègues de « jouer de la flûte » devant la justice, en d’autres termes de baratiner.

Sans trop en dire, Alice Becker-Ho choisit souvent de traduire le jargon par de l’argot, plus ou moins connu ou banalisé aujourd’hui : « des ances circoncis » devient « privés de leurs esgourdes », le « vent » le « Zeph », le « fardis » (la corde) la « tortouse ». On peut s’interroger sur tel ou tel choix, qui produit une impression d’anachronisme ou de mélange des genres et des temps. Dans l’envoi de la cinquième ballade, elle traduit « ramboureux » par « marieux » qui est un mot du jargon de Villon (ce qui sans les commentaires qu’elle avait précédemment donnés ne nous l’expliquerait guère) et qu’on retrouve d’ailleurs trois vers plus loin « Pour la poe du marieux », cette fois traduit sans recours à un quelconque argot par « À cause de la main du bourreau ». Ce sont là des détails, qui n’entachent pas la lecture d’une enquête passionnante et indispensable à tout amateur de Villon. Ces « Ballades en jargon » nous sont décodées ligne à ligne ; la traduction, plutôt que de remplacer le texte, permet à l’original de s’imprimer davantage dans notre esprit. En ces temps où les gardes à vue pleuvent sur les gilets jaunes et autres acteurs du mouvement social, quelques conseils d’un expert en la matière sont plus que bienvenus.

 

Victor Blanc pour Les Lettres Françaises.

Réécouter Jean-Pierre Richard (décédé le 15 mars) nous parler de littérature…

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Jean-Pierre Richard, écrivain et critique français né en 1922, auteur d’études sur les écrivains de la modernité : Marcel Proust, James Joyce Stéphane Mallarmé. Son premier essai s’intitule Littérature et sensation. Jean-Pierre Richard n’a cessé d’explorer le lien qui unit l’écriture et l’expérience intime du monde chez les écrivains du 19e et 20e siècle.

Dans ce premier entretien, Jean-Pierre Richard, évoque son rapport à la littérature, au langage et à la psychanalyse. Il répond au micro de l’écrivain et producteur de France Culture, Mathieu Bénézet.

Il évoque son rapport à la psychanalyse et à la littérature, qui interviennent dans des moments prosaïque de la vie, comme lorsqu’il observe un paysage méridionale, en Provence. Jean-Pierre Richard explique :

On sait bien que dans la psychanalyse, que le premier geste du vivant est intériorisé. Il reste que le dehors est pour moi, une relation tout à fait fondamentale. Il y a un mot de René Char qui occupe mon esprit « Le Mont Ventoux, miroir des aigles, était en vu ». Dès que je suis en Provence, cette phrase me trotte dans la tête. (…) Les mots ouvrent les choses. Pour jouir d’un paysage, il faut avoir une certaine force d’investissement et de désir. Jean-Pierre Richard

On peut penser qu’il y a une vocation matériel du corps, que tout oeuvre d’art est régressive et nostalgique.

l’univers imaginaire de Stéphane Mallarmé, et d’un livre qui l’a tiré de l’ombre : Le tombeau d’Anatole, dédié à son fils mort à l’âge de 8 ans.

J’ai toujours lu pour ma part ses critiques avec un infini plaisir…Elles m’ont semblé parfois plus belles que le texte lui-même….

Le Chaos de Pasolini résonne toujours.

Pasolini, Le ChaosLa publication tardive en France du dernier recueil d’articles qu’il restait à traduire de Pasolini rappelle l’ambiguïté de sa position d’observateur de la vie politique et sociale italienne, et son besoin constant de dialoguer avec les lecteurs et même avec ceux qui ne le liraient jamais, ne le comprendraient jamais, mais se rendaient compte qu’il était une figure envahissante des médias, une figure qui jouait son rôle d’élément perturbateur. C’était, de sa part, risqué : l’essentiel de sa personnalité, il était le premier à le savoir, était dans son activité poétique, or ses poèmes étaient mal interprétés. C’est en août 1968 qu’il commence à tenir la rubrique « Le Chaos » dans Il Tempo illustrato, hebdomadaire (à ne pas confondre avec le quotidien homonyme, Il Tempo). Il s’arrêtera en janvier 1970.

C’est la deuxième fois qu’il dialogue avec les lecteurs : il l’avait fait une première fois dans Vie nuove, magazine communiste, sur la demande de Maria Antonietta Macciocchi. Ces premières interventions ont été réunies en italien sous le titre Le belle bandiere, et en français sous le titre Dialogues en public, 1960-1965 (éditions du Sorbier). Les autres recueils d’articles politiques, les Lettres luthériennes (Seuil) et les Écrits corsaires (Flammarion) sont plus tardifs, datant des dernières années de sa vie, tout comme l’autre rubrique, elle de critique littéraire, Descriptions de descriptions(Rivages), que Pasolini reprendra dans Il Tempo illustrato.

En choisissant, en 1968, un hebdomadaire de grande diffusion et sans ligne politique marquée (c’était l’équivalent de Life ou de Paris Match), Pasolini n’entendait pas s’adresser à un public intellectuel ciblé. En 1968, il a eu maille à partir avec les étudiants dont il a contesté la légitimité et qu’il a, sur un mode ironique et provocateur, dont il devait expliquer les nuances et les motivations dans sa revue Nuovi Argomenti, après une publication volontairement scandaleuse dans L’Espresso, interpellés dans un poème resté célèbre, Le PCI aux étudiants !! (sur lequel il revient ici). Sur un ton agressif, il reprochait aux contestataires de l’université d’architecture d’être des « fils à papa » qui bafouaient le prolétariat largement représenté dans les rangs de la police.

Contrairement à son amie Elsa Morante, il manifestait peu de sympathie pour la jeunesse révolutionnaire qui descendait dans les rues. Il ne cherchait ni empathie ni consensus pour cette population-là ni de sa part à elle. Il affirmait une position d’outsider, ni bourgeois ni manifestant. Mais il ne renonçait pas pour autant au dialogue. Comme l’avait déjà montré son film Comizi d’amore (Enquête sur la sexualité, 1963), sorti pendant le tournage de l’Évangile selon saint MatthieuPasolini avait envie de converser avec une Italie profonde et une élite, indifféremment, pour comprendre les mécanismes de l’idéologie et de la vie sociale. C’était tout un travail parallèle à son oeuvre poétique et cinématographique. Les malentendus, il connaissait cela. Et, d’une certaine manière, les recherchait, les suscitait.

Expulsé du Parti communiste dès 1949, à la suite du scandale sexuel dont il avait été accusé (et acquitté) alors qu’il enseignait dans le Frioul, il n’avait jamais tourné le dos à ce Parti, même lorsque certains de ses représentants avaient critiqué sa vision du prolétariat telle qu’il l’exprimait dans ses deux romans, Ragazzi di vita (1955) et Una vita violenta (1959) (Une Vie violente, 10/18). Quant à l’extrême gauche et aux avant-gardes, il avait clairement déclaré son hostilité à leur égard, tant sur le plan politique que sur le plan esthétique.

Ses films avaient fait de lui un personnage public d’une grande renommée, mais avaient déconcerté son public qui le voyait passer d’une sorte de néoréalisme transfiguré (Accattone et Mamma Roma) à un symbolisme à la fois mystique et provocateur (La ricotta), à un cinéma-vérité (Enquête sur la sexualité), à un évangélisme marxiste qui ne déplaisait pas à l’église (son Évangile selon saint Matthieuétait dédié au pape Jean XXIII, il est vrai, mort au cours du tournage, et remplacé par un Paul VI qui représentait une tout autre conception du catholicisme) et à une forme d’allégorie poétique, puis mythologique (Uccellacci e uccelliniOedipe roi et bientôt Théorème).

1968 est dans sa vie une année charnière, comme celle qui va suivre. Les mutations sociales qu’observe Pasolini, il les décrit sous forme poétique, chiffrée également dans Porcherie. Mais même s’il demeure très attentif aux redoutables événements politiques qui vont déchirer l’Italie des années de plomb (Pasolini mourra au coeur même de ces années, qui se poursuivront jusqu’à 1990), il se réfugie aussi dans un cinéma qui rêve à une autre Italie, de liberté sexuelle, de fantasmes, d’un peuple railleur et heureux (avec sa trilogie de la vie, ses trois films de contes) où s’entremêlent les classes populaires paysannes et le tiers monde oriental et anglo-saxon. Cette tentative d’amalgame culturel, il la reniera avant de tourner son terrible réquisitoire contre le fascisme, sous forme de métaphore sadienne, Salò.

Ces rappels permettent peut-être de mieux comprendre la tonalité de ce Chaos, qui ne fut édité sous forme de volume que quatre ans après l’assassinat du poète cinéaste. En dépit d’un lectorat composite et peu armé intellectuellement, Pasolini, à vrai dire, ne fait pas de grands efforts pour renoncer à ses raisonnements paradoxaux et qu’il savait obscurs et sujets à des équivoques. Il n’avait pas le temps de « se traduire ». Pas plus que dans ses poèmes, de la même époque, Transhumaniser et organiser, qui souvent font référence aux mêmes événements politiques évoqués dans sa rubrique et au tournage de Médée avec Maria Callas, en Cappadoce, ainsi qu’il y est fait allusion également dans ces pages. Et bien entendu, Pasolini ne peut pas mettre en parenthèse ses préoccupations esthétiques, les livres qu’il lit, les films qu’il voit (avec lesquels il n’est pas toujours très amical, Satyricon ou les Damnés), ses amis et tout le reste de son travail. Si bien que ce dialogue avec les lecteurs est en réalité un remarquable journal intellectuel, où l’artiste pense sur scène et sous les projecteurs.

Dès l’entrée en matière, Pasolini part de plusieurs paradoxes. Il y a en lui, dit-il, un besoin de contredire sa nature bouddhiste qui serait de rester détaché et désengagé. Et c’est par conformisme, ajoute-t-il, qu’il éprouve la nécessité de justifier son besoin de renier sa nature et de s’engager. Voilà empilés plusieurs paradoxes. En suivront d’autres : il se pose en personnage public, mais refuse d’user de l’autorité que lui confère cette position et sa notoriété. Bien entendu, il y a quelque sophisme ou quelque hypocrisie à prétendre suspendre sa propre renommée qui est la seule raison de cette rubrique !

L’embourgeoisement, contre lequel il part aussitôt en guerre, était une de ses obsessions qui l’amenaient à prendre des positions excessives et qui n’étaient pas toujours faciles à justifier précisément. Mais en cela, il appartenait totalement à son époque : car il n’est pas d’intellectuel, en France, en Italie, aux États-Unis, au Japon, en Chine, qui n’ait ressenti alors la nécessité de se démarquer de la classe sociale à laquelle, inévitablement, par son mode de vie, ses revenus, son confort, son rythme, son affranchissement de l’obligation de vendre son temps de travail pour une occupation dans laquelle il ne se reconnaîtrait pas, il appartenait. Un intellectuel échappait tout simplement à l’aliénation, et en était plus ou moins culpabilisé, selon son degré de conscience et d’engagement social.

Et il entre ensuite dans le coeur du sujet avec une affaire qui a défrayé la chronique d’un écrivain et scénariste, ancien partisan antifasciste, ayant harcelé un collaborateur et exercé sur lui un abus de pouvoir et une influence délétère. De nombreux intellectuels avaient pris sa défense. Il est évident que Pasolini, en soutenant Braibanti dont il fait un portrait idéalisé, pense à son propre cas lointain désormais, mais jamais oublié, ni de lui-même ni de ses lecteurs.

Les lecteurs français actuels auront certainement, malgré les notes précises du traducteur, des difficultés à suivre les sinuosités des raisonnements de Pasolini sur des faits, des lectures, des personnalités politiques ou culturelles qui ne leur sont pas familiers et dans un contexte rendu nébuleux par le temps écoulé. Souvent Pasolini reprend des événements déjà abondamment commentés par la presse, commentaires dont nous ne disposons plus et dont l’absence rend ses analyses moins claires. C’est là une des raisons qui expliquent le retard de cette traduction.

En revanche, lorsque Pasolini s’exprime sur des livres ou des films, il est beaucoup plus aisé d’entendre sa voix. Ainsi sur le Monde sauvé par les gamins, le merveilleux et complexe poème d’Elsa Morante. Mais là aussi, Pasolini, qui ne devait pas être très tendre dans les années suivantes avec celle qui fut l’une de ses plus proches amies, ne peut renoncer à son esprit paradoxal et provocateur. Tout en célébrant la grandeur de ce livre extraordinairement original, il prétend qu’il est passé presque inaperçu (ce qui est faux : il a recueilli d’excellentes critiques et a eu de très bonnes ventes) et son éloge est ambigu. Il y voit l’expression d’une classe politique qui prend conscience des maux de l’Italie et du monde modernes (le nucléaire, le consumérisme, le « profond désir d’autodestruction»), mais une expression poétique individuelle qui aurait du mal à se faire entendre, parce que, dit-il, « la grâce, l’humour, la joie, sont aujourd’hui des outils et des sentiments linguistiques incompréhensibles ». Néanmoins, avec son ami Moravia, il donnera un prix littéraire à celle qui fut la femme de Moravia (et à vrai dire l’était encore).

Il serait trop long de commenter tous les articles, et ces commentaires ajouteraient à l’impression de confusion de leurs sujets celle d’une incertitude sur leur pertinence et leur valeur. On est obligé de s’en tenir aux affinités que l’on ressent pour les jugements et les intérêts du poète. Ainsi la lettre ouverte à Silvana Mangano qu’il avait dirigée dans Oedipe roi (qui obtient un triomphe à Paris) et Théorème (qui est conspué en Italie et fait l’objet de procès). Il s’agit d’un grand poème, à l’image de ceux que lui inspirent sa mère, Susanna, ou Maria Callas : « Il ne m’était pas difficile de “ prendre en compte ” tous ces aspects de ta nature – ponctualité, sens du devoir, loyauté – tandis que nous travaillions ensemble, au Maroc, à Rome et à Milan. Et c’est tout cela, pour étrange qu’il puisse paraître, qui produit le mystère de ta beauté. Ta beauté amère : qui s’offre, planant, comme une théophanie, une splendeur de perle ; tandis que, en réalité, tu es lointaine. Tu apparais où on l’imagine, on travaille, on s’escrime : mais tu es où on ne l’imagine pas, on ne travaille pas, on ne s’escrime pas. Rappelée ici par une obligation qui découle (sait-on pourquoi) du simple fait de vivre, reste la réalité de ton éloignement, comme une plaque de verre entre toi et le monde. Sans que nous ne nous l’ayons jamais dit (compte tenu de notre sauvage pudeur) mon âme était souvent près de toi, derrière ce verre. »

Le Chaos contient aussi l’un des textes les plus importants que Pasolini ait écrits sur l’expression cinématographique. Il s’agit des trois dialogues imaginaires ou pas, en tous les cas retranscrits et réécrits, avec son compagnon, le jeune acteur Ninetto Davoli, alors âgé de vingt ans, avec Pierre Clementi (qu’il dirigera dans Porcherie) et avec Franco Citti (protagoniste d’AccattoneMamma Roma et Oedipe roi). Il y exprime sa thèse sur la représentation de la réalité par la réalité même : les signes linguistiques dont use le cinéma étant, en effet, empruntés à la réalité (êtres vivants, paysages réels, environnement matériel, etc.).

Comme le souligne le préfacier, Olivier Rey, nombreuses sont les pages, vieilles d’un demi-siècle, et pourtant inspirées par une toute autre réalité politique et sociétale, qui résonnent encore avec une actualité brûlante. Entendant, à Turin, des étudiants manifester pour la libération de l’opposant grec Panagoulis, ami d’Oriana Fallaci, il commente avec des accents presque durassiens qui corrigent l’image hostile aux étudiants que semblait son poème de 1968 : « C’est le seul espoir. Le monde réduit à une caisse de résonance qui multiplie par des millions de fois un même sentiment. L’opinion publique – repaire du terrorisme, siège élu de la résignation – est bouleversée dans ses termes logiques (proprement fous) par la présence des étudiants qui crient. Dans l’opinion publique, il y a donc désormais une autre opinion publique, qui, explosant en son sein, déchire la première et la met en pièces. Cette seconde opinion publique est, il est vrai, elle aussi porteuse des germes d’un nouveau terrorisme : mais elle est en train de naître, elle en est encore exempte : elle se présente comme un espoir s’opposant à la résignation et au torve memento mori du monde officiel. Le futur réel la contaminera peut-être : mais le futur idéal, vers lequel elle se projette, la rend merveilleuse (ceux qui ont été jeunes au temps de la Résistance me comprendront). Mais les jeunes sont encore désaccoutumés à la mort. Pour eux, le cas de Panagoulis est l’un des premiers cas dont leur existence fait l’expérience. Le vase du supportable est pour eux presque vide. Leur conscience se réalise – dans une plénitude démocratique jamais vue jusqu’ici de par le monde – dans la protestation, dans la lutte, dans l’action, dans le sentiment de justice à réaliser. Cela ne suffit plus à notre conscience. »

Durant les dix-huit mois qu’a duré cette rubrique, Pasolini a beaucoup voyagé et ses propres intérêts ont aussi voyagé : au Soudan, au Liban, aux États-Unis, en Turquie, ailleurs encore. Et ces déplacements constants, accompagnés aussi de remontées dans le temps ou de visions de l’avenir, font de lui un témoin très particulier : souvent, il a alors besoin de sortir de l’écriture journalistique pour la transformer en prose poétique, comme on l’a vu, et aussi en véritable poème. C’est plus fort que lui (on pourra lire un de ses plus beaux poèmes, « La toux de l’ouvrier »). Mais curieusement, c’est ce recours à la forme poétique qui, chez ses jeunes lecteurs, rencontre la plus violente hostilité, à laquelle il répond, parfois calmement, paternellement (malgré son engagement à ne jamais user de cette posture), parfois agressivement. « Parmi ces jeunes, qui m’ont écrit, Carletto, le fasciste incertain, Sarino, le marxiste terroriste, Filippo est peut-être le pire, parce que c’est l’adolescent moyen, qui s’attribue lui-même le rôle de défenseur des valeurs consacrées, croyant ainsi accomplir un geste courageux de “croisé” alors qu’en réalité, il accomplit un geste de pur conformisme. Ce n’est pas un méchant garçon ; et tout cela, il l’a fait de bonne foi. Je le crains cependant : même s’il devait se repentir et abandonner l’autoritarisme pour la social-démocratie, il ne deviendrait jamais un champion de courage. (Pour ce qui me concerne, je ne fais, après tout, que répéter que “les moralistes sont toujours mal informés” : avant d’écrire cette lettre, Filippo avait le devoir, conventionnel, traditionnel, de s’informer à propos de mon oeuvre : à tout le moins sur mes essais consacrés à Ungaretti et à et Montale.) »

Bien entendu, Pasolini passe souvent pour un pessimiste désespéré. Il l’est assurément, mais, au bord du désespoir, il est rattrapé par une force d’amour pour quelques-uns et par son besoin de l’exprimer. C’est pourquoi il est poète. Dans ses moments d’abattement, en général choisis justement pour écrire des vers, il ranime une flamme, comme le faisait Leopardi, comme le faisait Genet aussi. L’un et l’autre auraient pu faire leurs ces mots (écrits en Turquie) avec d’autres noms : « De mon pays, rien ne m’importe plus (sinon les aspects analogues à ceux du pays où je vis, autrement dit, les aspects modernes et transnationaux) : toutefois, tels des intérêts, intacts et isolés, les vies des individus que j’aime, comme distinctes de leur contexte, restent en moi. Ma mère, et d’ailleurs, pour mieux le dire, ma maman ; ma nièce Graziella ; Ninetto qui est en train de faire son service militaire ; Elsa Morante dont j’ai rêvé dans l’acte de secourir des amis désespérés ; Moravia, Dacia Maraini, Bertolucci Attilio et Bernardo, Sergio Citti, un petit groupe de jeunes gens romains, dispersés de-ci de-là à travers les borgate, la malheureuse Laura Betti; et beaucoup, beaucoup d’autres. Affections qui sont nées et que je n’ai pas cultivées, par omission, à cause de mon obsession du travail. Cependant, peut-être desséchées, je les retrouve. La société n’est qu’un petit groupe d’individus, effarés, haletants, là dans leur vie, qui vue depuis cet “ailleurs ” possède cette vide anxiété qu’elle agite les rêves. Tout cela est bien peu pour un poète civil : mais c’est énorme si, en conclusion, c’est tout ce qu’on peut obtenir (chose dont on a la conscience aussitôt après leur mort). »

 

René de Ceccatty pour Les lettres françaises.

Le Chaos, de Pier Paolo Pasolini.
Traduit de l’italien par Philippe Di Meo,
R&N Éditions, 248 pages,