Marguerite Duras : Cuisiner la Littérature.

Œuvre de Miss. Tic, longtemps sur la porte arrière de la Hune, auj. disparue © Ch. Marcandier
Œuvre de Miss. Tic, longtemps sur la porte arrière de la Hune, auj. disparue © Ch. Marcandier

Nous connaissons tous sa recette de soupe aux poreaux parfumée et onctueuse, recette de mère nourricière mais aussi recette meurtrière. Car entre deux vouloirs, ne rien faire et faire une soupe, Duras trouve un moyen terme d’ordre existentiel, métaphysique : le suicide (voir la recette de « la soupe de poireaux » dans Outside, en fin d’article). Voilà qui bouscule sa recette vers une politique du texte qui est la sienne. En dehors de toute classification de genre. Duras n’écrit pas des recettes de cuisine, Duras fait de la Littérature. Tout le temps.

La solitude de la cuisine est la solitude de la littérature, de ses premiers livres, de ses derniers : « Il y a le suicide dans la solitude d’un écrivain », écrit-elle. La mort a son langage, comme le goût. Le goût d’écrire. La soupe entre dans un flot d’encre, absorbée par la page, dans ce continent de silence et de bruissement du mot.

51rNgX-TPdL._SX303_BO1,204,203,200_Quand Duras fait des confitures avec Xavière Gauthier, elle ne cesse de parler littérature, de penser la littérature. Ces Parleuses retranscrivent la saveur du sucre et des oranges amères dans leurs entretiens qui font miroiter la rage de Nathalie Granger, les silences de Lol V. Stein, le désespoir d’Anne-Marie Stretter, les cris du Vice-Consul. Quand Duras reçoit chez elle, Rue Saint-Benoit, raconte Claude Roy, elle est comme la « reine » d’une « ruche », une vraie maîtresse de maison. Il y a toujours « un samovar d’eau bouillante » prêt pour faire du café. Mais la nervure de la reine est et reste littéraire. Avec Robert Antelme, Dionys Mascolo, Edgar Morin, Elio Vittorini, Jean T. Desanti, Merleau-Ponty, Clara Malraux, Francis Ponge… c’est la dernière livraison de la Nouvelle Critique qu’ils commentent, c’est la question du communisme qui les intéresse, d’un nouveau communisme de pensée.

519rZ0RFwcL._SX300_BO1,204,203,200_ Dominique Desanti dans ses Mémoires de nous avouer que tous les amis profitaient de l’appartement de Marguerite, de cette « maison ouverte » dont l’hôtesse avait une « hospitalité spartiate mais accueillante comme dans les demeures russes de Tchekhov ». Et Duras toujours prête à « tartiner de pâté les tartines ». Mais la mère nourricière, dit aussi Desanti, s’enfermait durant des heures dans sa chambre pour mettre en mots Un barrage contre le pacifique.

L’ami écrivain, Elio Vittorini, directeur à Milan d’une revue culturelle influente, Il Politecnico, est sous le charme de Marguerite. Il fera traduire Un barrage contre le Pacifique qu’il publie en Italie en 1951, un an après sa sortie en France. Duras a certainement cuisiné pour lui, Rue Saint-Benoît et dans la maison des vacances à Bocca di Magra, en Ligurie, où elle partageait les recettes avec Ginetta Vittorini. Bocca di Magra deviendra par ailleurs le lieu d’une fiction. On n’oubliera pas tous les Bitter Campari bus dans Les Petits Cheveux de Tarquinia, et cette réplique qui déferle et réunit le tout de l’écriture : « la littérature se fait aussi bien avec des vongole ». Désensorceler le mot pour le rendre au quotidien, rompre ainsi les habitudes de la rhétorique mystificatrice de l’écrire beau et de l’écrire pur, casser la comédie sociale de la littérature pour qu’elle s’alimente de tout et pour que tout l’alimente.

la littérature se fait aussi bien avec des vongole

51HW0uXpPDL._SX302_BO1,204,203,200_Roman à clé s’inspirant de la figure de trois d’intellectuels communistes : Antelme, Mascolo, Vittorini, Les Petits chevaux de Tarquinia sera contesté par tout le groupe de la Rue Saint-Benoît. Il ne doit pas sortir, Dyonis met le veto, Robert aussi. Le personnage de Ludi-Vittorini est un peu un « con » comme l’écrira dans une lettre Vittorini-même. Mais personne n’arrête Duras qui publie son roman. Vittorini n’est pas fâché. Parce que ce qui importe dans cette amitié, c’est l’estime intellectuelle. Vittorini aimait bien la provocation comme Duras. Ils lisent et commentent ensemble Faulkner et Hemingway. Et, surtout, c’est toujours l’écriture qui doit aller de l’avant. L’ami italien est un fin connaisseur et exégète de l’œuvre encore jeune de Duras, il connaît déjà son secret. Par delà mais aussi avec les Bitter Campari et la pastasciutta alle vongole, il saura déceler ce que par la suite sera appelé « écriture courante », un trait caractéristique de l’écrire Duras. Cette écriture vite, qui s’écrit sur la crête des mots, de chaque mot qui habite la langue. Même celle qui fait la cuisine.

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Cuisiner la Littérature est ainsi un art qui dans son apparente contradiction, contribue à faire de la littérature non pas une réponse, mais une question. Retenons aussi ce que Edgar Morin et Francis Rolland se souviennent de Marguerite aux fourneaux. Elle servait « des choses délicieuses » et cuisinait de grandes quantités de riz « que sa mère lui envoyait de Saigon », toujours en continuant à taper à la machine, juste en face de la cuisine, dans sa chambre. C’est donc un va-et-vient organique, sensuel qui se produit. Écrire et cuisiner l’effluve d’une phrase qui vit de sa contingence et de son impalpable devenir Littérature. Les paroles cheminent longtemps, elles mijotent longtemps. C’est ici que s’inscrit l’évidence d’une écriture qui ne veut pas être classée, clôturée. Son trait est libre, sauvage, subversif, mené par une modernité mallarméenne que Barthes saisit dans « l’hyper-prolifération », par une modernité blanchotienne liée à l’infini.

La rue Saint-Benoît, aujourd'hui © Ch. Marcandier
La rue Saint-Benoît, aujourd’hui © Ch. Marcandier

Maurice Blanchot, l’homme clair et obscur, le partenaire invisible, l’inconnu, l’effacé du quotidien goûtera aussi à la cuisine de Duras. Elle prévoyait pour cet Orphée de la glose incessante, infinie, un steak grillé. Blanchot suivait un régime particulier et l’amie Marguerite commandait exprès pour lui ce morceau de viande, valeur sûre de la cuisine française. Et à Georges Bataille de confier à Dyonis Mascolo que le même régime eût été souhaité pour lui. Faiblesse physique ou besoin d’affection amicale, la mythologie sanguine du bifteck, pour reprendre à nouveau Barthes, faisait donc des envieux Rue Saint-Benoît.

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Dans sa recette « Le Steak », Duras écrit : « Ça se rate toujours comme la tragédie. Mais à des degrés différents. ». Voilà que la Littérature revendique sa conscience à la cuisine et à la cuisine de s’écrire forcément avec la littérature. « C’est le tout qui agit à chaque instant, dans chaque phénomène », comme écrivait Novalis. C’est là où Blanchot et Duras s’entretiennent, dans cet espace littéraire où aux mets savoureux on ajoute l’épice d’une pensée critique, d’une parole créatrice. Duras estime et cite souvent Blanchot dont l’écriture et l’idée de l’écriture la saisit. Blanchot lit Duras et glose souvent ses textes : du Square à Détruire dit-elle, en passant par Le Ravissement de Lol V. Stein et La Maladie de la mort. L’ingrédient essentiel de cette communauté d’écrivains, l’arôme qu’il ne faut surtout pas oublier sera encore et toujours la Littérature.

Le goût de l’écriture de Duras ? Celui de la fadeur sublime du riz.

Duras3« La soupe aux poireaux »

« On croit savoir la faire, elle paraît si simple, et trop souvent on la néglige. Il faut qu’elle cuise entre quinze et vingt minutes et non pas deux heures – toutes les femmes françaises font trop cuire les légumes et les soupes. Et puis il vaut mieux mettre les poireaux lorsque les pommes de terre bouillent : la soupe restera verte et beaucoup plus parfumée. Et puis aussi il faut bien doser les poireaux : deux poireaux moyens suffisent pour un kilo de pommes de terre. Dans les restaurants cette soupe n’est jamais bonne : elle est toujours trop cuite (recuite), trop « longue », elle est triste, morne, et elle rejoint le fonds commun des « soupes de légumes » – il en faut – des restaurants provinciaux français. Non, on doit vouloir la faire et la faire avec soin, éviter de l’ « oublier sur le feu » et qu’elle perde son identité. On la sert soit sans rien, soit avec du beurre frais ou de la crème fraîche. On peut aussi y ajouter des croûtons au moment de servir : on l’appellera alors d’un autre nom, on inventera lequel : de cette façon les enfants la mangeront plus volontiers que si on lui affuble le nom de soupe aux poireaux pommes de terre. Il faut du temps, des années, pour retrouver la saveur de cette soupe, imposée aux enfants sous divers prétextes (la soupe fait grandir, rend gentil, etc.). Rien, dans la cuisine française, ne rejoint la simplicité, la nécessité de la soupe aux poireaux.

product_9782070456291_195x320Elle a dû être inventée dans une contrée occidentale un soir d’hiver, par une femme encore jeune de la bourgeoisie locale qui, ce soir-là, tenait les sauces grasses en horreur – et plus encore sans doute – mais le savait-elle ? Le corps avale cette soupe avec bonheur. Aucune ambiguïté : ce n’est pas la garbure au lard, la soupe pour nourrir ou réchauffer, non, c’est la soupe maigre pour rafraîchir, le corps l’avale à grande lampées, s’en nettoie, s’en dépure, verdure première, les muscles s’en abreuvent. Dans les maisons son odeur se répand très vite, très fort, vulgaire comme le manger pauvre, le travail des femmes, le coucher des bêtes, le vomi des nouveau-nés. On peut ne vouloir rien faire et puis, faire ça, oui, cette soupe-là : entre ces deux vouloirs, une marge très étroite, toujours la même : suicide ».

Marguerite Duras, Outside, Paris, Gallimard « Folio », 1996, pp. 345-346.

« C’était un voyage à l’aube vers le sud…. » de Seamus Heaney.

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Seamus Heaney (1939-2013)

Omniprésente, imperturbable
Est la vie dont surgit la mort.
Il ne faut pas de plainte, il ne faut nulle plainte
Puisque les seigles ondulent près des ruines

 

 

C’était un voyage à l’aube vers le sud, par la campagne
Bordée de hauts murs. Entre les rochers encore froids
Et les miroitements lointains de l’eau de pluie, 

 

Au sortir d’un virage j’ai croisé le renard pétrifié :
Un face-à-face au milieu de la route.
Vif plongeon, demi-tour : la sauvagerie même

Était dans cette fauve fuite au ras du sol.
Ô la tête adorable, la queue fabuleuse, l’œil hagard
Embrasés au matin par ma Volkswagen bleue !

Laissez-moi renaître par l’eau, par le désir,
Par une course en arrière sur un sol de clinique :
Franchir à rebours cet iris effaré.

 

trad. Patrick Hersant, Gallimard 2005.

 

Dans un sens, l’efficacité de la poésie est nulle. Aucun poète lyrique n’a jamais arrêté un tank. Mais dans un autre sens elle est illimitée.

 

Jean-Michel Maulpoix parle d’Apollinaire. (Un entretien réalisé pour Les Lettres françaises)

Lyrisme et modernité:

Comment caractérisez-vous le lyrisme
d’Apollinaire ?

 
Jean-Michel Maulpoix : La première chose qui me frappe
quand j’ouvre les livres d’Apollinaire, – et je commence
toujours par Alcools –, c’est de voir à quel point il y a une
sorte de partage entre un lyrisme élégiaque, mélancolique,
celui qu’on entend dans Les Rhénanes par exemple, ou
dans La chanson du mal aimé ou encore dans Le Pont Mirabeau,
un lyrisme qui finalement est assez classique dans
son aspiration et puis, en face, un lyrisme neuf, celui qui
retentit dès les premières lignes d’Alcools avec Zone. Avec
ce lyrisme du monde moderne, Apollinaire accueille toute
une turbulence contemporaine d’éléments prosaïques
comme les hangars de port d’aviation, les sténo-dactylographes,
les affiches, les prospectus, les sirènes, les avions,
les voitures… Ce que je trouve très intéressant, c’est que d’emblée

, il est partagé – et il le dit lui-même à maintes reprises
plus tard – entre ce qu’il appelle la tradition et la modernité,
l’ordre et l’aventure, la tradition et l’innovation. Il
tire une force particulière de cela. Pour ce qui est des autres
aspects de son lyrisme, son lyrisme amoureux par exemple,
disons qu’on l’entend peut-être plus sur le mode plaintif
dans Alcools et de façon plus vigoureuse et plus énergique
dans les Poèmes à Lou.
En quoi ce lyrisme peut-il être rattaché à la révolution
poétique rimbaldienne ?

 
Jean-Michel Maulpoix : Ce qui me frappe chez Apollinaire,
c’est d’abord et avant tout, encore une fois, cette espèce
de tension entre la tradition et innovation. Ce n’est
pas du tout une idée originale que je formule. Elle traîne
un peu partout et notamment dans les travaux de Pierre Brunel.

Disons que je l’ai un peu creusée, confirmée, vérifiée.
Ce qui m’intéresse en particulier ce sont ses innovations
multiples. Alcools est un recueil dans lequel on voit
apparaître toute sortes d’objets bizarres. Par exemple, il y
a les poèmes conversations comme Les femmes. C’est là-dessus
que je me suis le plus arrêté. Concernant le positionnement
d’Apollinaire et de quelques autres de son
temps, au seuil du nouveau siècle, par rapport à une sclérose
symboliste de la poésie, poésie fin-de-siècle qui
s’épuisait, je dirai qu’Apollinaire va lui donner un nouveau
souffle grâce à ces innovations mais aussi avec sa manière
de renouer avec le dehors, avec le monde sensible, avec sa
manière de le recolorer. En ceci, le point commun se ferait
avec Rimbaud autour des fenêtres par exemple. Les fenêtres
de Baudelaire sont des miroirs Celles de Mallarmé,
des lieux ténébreux qui dégoulinent de la lumière du couchant.

Chez Apollinaire, cela se recolore vraiment avec une
variété chromatique extraordinaire qui, comme Rimbaud,
enlumine et passe des couches nouvelles de couleur sur la
réalité qui était quand même assez grise.

Cette connivence ne se manifeste-t-elle pas également
par l’espèce de simultanéisme et du jeu des juxtapositions
rimbaldien qu’on retrouve avec Apollinaire ?

 
Jean-Michel Maulpoix : Oui, c’est un autre aspect qui
rapproche Apollinaire de Rimbaud, le sens de l’immédiateté
et du ressenti. C’est Rimbaud qui va chercher ce qu’il
appelait la traduction immédiate du senti. La traduction immédiate
du senti, c’est vraiment quelque chose de neuf.
Rimbaud a repassé cela à Verlaine dans certains poèmes
des Romances sans paroles par exemple. Rimbaud, poète
de la sensation nous situe en plein dans le tactile et l’immédiat
et non plus dans la sensation un brin éthérée qu’on
connaissait avec Baudelaire ou qu’on retrouve chez Mallarmé.
Chez Apollinaire, d’un côté, il y a une sorte de régression
vers l’élégiaque verlainien mais, d’un autre côté,
il y a un émiettement des sensations et une multiplication
des formes d’immédiateté avec des bruits, des visions, des
voix. Ceci dit, il accueille autrement la circonstance, le moderne
et le temps présent, de façon plus historique ou plus
historiale, pourrait-on dire, que Rimbaud. Par ailleurs, chez
Apollinaire, plus que chez Rimbaud, la sensation et
connectée au sentimental, alors que les « vieilles terrines
de sentiment » comme il l’écrit, le sentimental, autant qu’il
le peut, Rimbaud, le piétine et n’y fait place de manière
très parcimonieuse, par éclat, par fragments, par bouts de
sentiments écorchés mais jamais de manière aussi développée
qu’Apollinaire.

Entretien réalisé
par J. S. pour les Lettres françaises.

Oscar Wilde raconté par son petit-fils…

INTERVIEW – À l’occasion de l’exposition consacrée à l’auteur de Dorian Gray au Petit PalaisMerlin Holland, petit-fils du génie et grand spécialiste de son œuvre, a livré ses impressions au Figaro sur son «insolent» grand-père.

De son aïeul, il a gardé le goût de la langue française, une érudition gigantesque et le sens de la formule piquante. Merlin Holland, co-commissaire de l’exposition que consacre le Petit Palais à l’éclatant dandy jusqu’au 15 janvier 2017, nous raconte son rapport à ce prestigieux ancêtre et son combat pour sa réhabilitation morale.

LE FIGARO. – Pourquoi s’être intéressé si tard à la vie et l’œuvre de votre grand-père?

Merlin HOLLAND. – Dans ma famille, nous n’évoquions jamais le sujet. Mon père (Vyvyan, second fils d’Oscar Wilde, NDLR) avait huit ans lorsqu’il est décédé. Autant dire qu’il avait peu de souvenirs à partager avec nous sur mon grand-père. De mon côté, je n’ai pas du tout un parcours littéraire. J’ai travaillé pendant des années pour une société qui fabriquait des papiers spécialisés. Pas tout à fait de l’édition, encore moins de la littérature, mais j’essayais déjà, je pense, de me rapprocher ainsi de mon grand-père!

Je ne prétends surtout pas avoir hérité des gènes d’Oscar Wilde, mais j’étais imprégné d’un tour de pensée, d’un certain penchant pour les lettres et je m’ennuyais beaucoup au travail. Le déclic a eu lieu au moment de la publication des lettres d’Oscar Wilde, en 1962. De nombreux universitaires se sont alors penchés sur l’œuvre de mon grand-père, ont dépoussiéré son image un peu superficielle et clinquante pour révéler l’homme profond qu’il était. J’ai découvert à cette occasion que j’en savais bien moins sur mon aïeul que la plupart de ces chercheurs! Je me suis alors plongé dans l’œuvre, et plus j’apprenais de choses sur mon grand-père, plus j’avais envie d’en savoir davantage.

Vous êtes co-commissaire de l’exposition que lui consacre le Petit Palais. Pourquoi «l’impertinence» est selon vous la qualité qui définit le mieux votre grand-père?

Vous savez, au début de sa carrière, mon grand-père a frôlé la respectabilité. Il était un critique de théâtre reconnu, marié, et père de famille. Finalement, à partir de la publication du Portrait de Dorian Gray, en 1890, il fait le choix d’incarner tout ce qui terrifie l’Angleterre victorienne. Il prêche l’Évangile de la sensualité à une époque où le sexe n’est même pas dicible. Il voue un culte à l’individualité quand le conformisme est la norme. Il encourage la rébellion et menace dans ses fondements l’impérialisme britannique. Wilde, c’est l’insolence faite homme!

Vous avez consacré un livre entier au procès pour homosexualité de votre grand-père. S’agissait-il d’un souhait assumé de le réhabiliter?

Au départ, pas du tout. Une nouvelle fois, il s’agit d’une coïncidence. En 2000, alors que je travaillais pour la British Library, un homme est venu me voir avec la totalité du compte rendu du procès de mon grand-père fourré dans un sac plastique! Il souhaitait que je l’utilise dans le cadre de l’exposition londonienne que je préparais pour le centenaire de sa mort. C’est comme ça que je me suis plongée dans l’histoire de son procès.

Mais c’est vrai que je tape parfois du poing sur la table face à ceux qui surexposent les scandales qui ont éclaboussé mon grand-père, voire qui inventeraient de toutes pièces de nouveaux scandales pour se faire de l’argent sur son dos. La vie d’Oscar Wilde est suffisamment sensationnelle comme ça, inutile d’en rajouter! Et puis, une partie de moi se dit que mon grand-père a besoin d’un petit coup de main familial. Alors je décortique les commérages, les fausses rumeurs…

Justement, pensez-vous être parvenu à rester parfaitement objectif dans vos ouvrages?

J’y suis obligé. Si je ne m’impose pas l’objectivité la plus ferme dans mes travaux, je ne suis pas pris au sérieux. Parce que je suis son petit-fils, je me dois d’être encore plus rigoureux dans ma démarche que n’importe quel autre universitaire. Quand je sens que cette objectivité disparaît, je me dis: «La vérité, à tout prix!» Quitte à ce que cette vérité soit douloureuse pour ma famille. Pendant longtemps ma mère a fait le choix de la censure, elle refusait que la réputation d’Oscar Wilde soit entachée par de nouvelles révélations sur sa vie. Je pense de mon côté que la vérité finit toujours par surgir, alors, autant qu’elle soit révélée par des personnes qualifiées, qui n’exploiteront pas la vie de mon grand-père à des fins commerciales. Et puis, de toute façon, le plus gros scandale de notre famille a éclaté en 1895, avec la condamnation de mon grand-père pour homosexualité et son exil forcé. Nous n’avons plus de cadavres dans le placard!

Comment expliquez-vous l’excellente réception d’Oscar Wilde en France? Et l’engouement suscité par l’exposition qui lui est consacrée?

Cet engouement ne date pas d’hier. Alors qu’en 1900, l’Angleterre conspue mon grand-père, que Le Portrait de Dorian Gray est voué aux gémonies pour apologie de l’homosexualité et que Salomé est accusée d’encourager l’inceste et la nécrophilie, Wilde est adulé en France et dans toute l’Europe. En Allemagne, Richard Strauss créé même un opéra à partir de la pièce Salomé. Pour les Français en particulier, mon grand-père a très vite fait partie du panthéon des grandes figures littéraires. Ce qui explique d’ailleurs qu’on ait mis autant de temps avant de monter cette exposition à Paris! Ça ne semblait pas nécessaire.

Après la biographie pour le centenaire de sa mort, l’exposition, quels sont désormais vos projets?

Je suis en train d’écrire un livre un peu plus personnel, dans lequel je souhaiterais évoquer la vie posthume d’Oscar Wilde. Mon grand-père a été impliqué dans bien plus de procès après sa mort que de son vivant! Il y sera aussi question de mon père, de moi, de la manière dont nos vies ont été influencées par lui, sans pour autant que ce récit verse complètement dans l’autobiographie. Mon nouvel ouvrage devrait paraître d’ici un an et demi.

Interview pour le Figaro en 2016.

 

Parution du manuscrit original du Portrait de Dorian Gray:

 

Le manuscrit original du Portrait de Dorian Gray

« Les livres que le monde juge immoraux sont ceux qui révèlent sa propre ignominie. »

Les éditions des Saints Pères présentent le manuscrit original du Portrait de Dorian Gray. Ce document montre le texte de Wilde ainsi qu’il est initialement écrit, dans sa toute première version. Le lecteur peut à la fois observer l’écrivain aiguisant sa prose et pratiquant une forme d’autocensure bien en amont de la publication, ayant sans doute l’intuition d’avoir franchi quelques lignes rouges sur le plan des bonnes mœurs.

couverture du livre du manuscrit du portrait de Dorian Gray

Oscar Wilde et la censure

Oscar Wilde entreprend l’écriture de ce premier jet de 13 chapitres en 1889. Il est destiné à être publié dans les pages du Lippincott’s Magazine, une revue américaine. Celles-ci révèlent le talent de leur auteur, mais aussi un contexte : celui d’une Angleterre prude et homophobe au 19e siècle, que Wilde a conscience de pouvoir choquer avec un tel texte. C’est pourquoi il atténue l’ambiguïté de la relation entre Basil et Dorian – par exemple, lorsque Basil évoque la beauté de son modèle, « beauty » devient « good looks » (allure), « passion » devient « feelings » (sentiments), etc. Certains passages entiers sont barrés, comme des confessions émouvantes et amoureuses de Basil.

En avril 1890, Wilde finit son texte et le fait taper à la machine afin de le soumettre à Lippincott’s. James Stoddart, le rédacteur en chef, l’accepte tout en redoutant son parfum homo-érotique. Il se met à lui-même censurer Le Portrait de Dorian Gray, effaçant environ 500 mots, dont des phrases entières, comme la tirade de Basil au sujet de son portrait : « Il y avait de l’amour dans chaque trait, et de la passion dans chaque couleur. »

Le manuscrit du scandale

En dépit des nombreuses strates de censure qui ont donné à Dorian Gray la forme de sa publication, le numéro de juillet 1890 de Lippincott’s suscite l’hostilité des lecteurs. Les critiques décrient le texte, le décrivant comme « une fiction toxique, dont l’atmosphère étouffante et diabolique abonde d’odeurs de putréfaction morale et spirituelle » écrite à l’attention de « nobles hors-la-loi et petits télégraphistes pervertis ».  Directe conséquence de ce tollé : la puissante enseigne WS Smith refuse de vendre le numéro dans ses librairies.

Malgré, ou grâce à cette réception scandaleuse qui ne peut qu’attirer l’attention, Wilde commence alors à retravailler et à développer l’histoire, afin de la publier sous forme de livre. Il effectue des changements de structure, imagine d’autres personnages, ajoute 6 chapitres et une sélection d’aphorismes pour préfacer l’ensemble et atténue encore un peu plus les passages décriés. La magnifique confession de Basil à Dorian disparaît alors complètement : « Il est vrai que je vous ai adulé avec une ferveur infiniment plus forte que celle qu’un homme éprouve normalement pour un ami. Je n’ai jamais aimé aucune femme… j’avoue bien volontiers que je vous ai adoré comme un fou, sans limites, de façon absurde. »

Il en résulte un roman de 20 chapitres publié par Ward, Lock and Company en avril 1891, version qui est celle que nous connaissons aujourd’hui.

Une préface de Merlin Holland

Merlin Holland est un spécialiste d’Oscar Wilde et le petit-fils de l’écrivain. Il est l’auteur de plusieurs livres de référence : The Wilde Album (1998), Coffee with Oscar Wilde (2007), A Portrait of Oscar Wilde (2008). Il est également l’éditeur de The Complete Letters of Oscar Wilde (2000) et de Irish Peacock and Scarlet Marquess: The Real Trial of Oscar Wilde (2003).

« Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » de Harpeur Lee, adapté et illustré par Fred Fordham.

Formidable idée que cette adaptation de « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » de Harper Lee, que je tiens pour un chef-d’oeuvre absolu.

9782246815228-001-TLivre culte dans le monde entier, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur raconte l’histoire d’Atticus Finch, jeune avocat, qui élève seul ses deux enfants Jem et Scout. Lorsqu’il est commis d’office pour la défense d’un homme noir accusé d’avoir violé une femme blanche, la vie de la petite famille bascule. Nous sommes dans les années 1930, dans une petite ville de l’Alabama et certaines vérités peuvent être dangereuses à démontrer…
Grâce au talent de Fred Fordham (notamment découvert en France grâce à Nightfall, paru chez Delcourt), ce roman graphique donne une nouvelle vie au chef d’œuvre d’Harper Lee. L’illustrateur a exploré les lieux qui ont compté pour la mythique auteure américaine en se plongeant dans sa vie afin de s’approcher au plus près de son imaginaire. Fred Fordham offre un éclairage inédit du texte avec ce magnifique ouvrage qui renforce encore la modernité de l’œuvre de Lee. Couronné par le prix Pulitzer en 1961, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est l’un des plus grands classiques de la littérature du xxème siècle.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle Stoïanov, relu et actualisé par Isabelle Hausser.

 

 

 

Manuscrit de La Nuit des temps de Barjavel.

René Barjavel, Manuscrit de La Nuit des temps

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Editions des Saints Pères, 2018.

2 volumes dans un coffret.

992 p.

Présentation de l’éditeur :

UN MANUSCRIT INÉDIT

Le coffret présenté contient la reproduction de l’unique manuscrit de La Nuit des temps. Composé de près de 1000 feuillets volants, il a été rédigé en seulement six mois, en 1968, et publié juste à temps pour recevoir le Prix des libraires. Il révèle ainsi, en bleu ou en noir, l’écriture vive et déliée d’un Barjavel en pleine effervescence. Celle-ci foisonne de ratures et de corrections et révèle même, au stylo rouge, des indications destinées à l’éditeur pour la composition typographique du livre. On y découvre aussi, par exemple, que le héros du roman – le Dr Simon – s’appelait à l’origine « Dr Piaget ».

DU SCÉNARIO AU ROMAN : UN TEXTE MAUDIT ?

La Nuit des temps était à l’origine un scénario écrit à quatre mains par René Barjavel et le metteur en scène André Cayatte pour un film de science-fiction. Mais celui-ci est demeuré à l’état de projet, en raison des coûts de production abyssaux. Très réticent, au départ, à l’idée d’une adaptation romanesque, Barjavel a finalement repris le scénario d’une quarantaine de pages pour aboutir au roman que l’on connaît, assurant y avoir mis « tout l’amour dont il s’était pris pour les personnages et pour ce monde disparu ».

LE ROMAN QUI A MARQUÉ LES GÉNÉRATIONS DEPUIS 50 ANS

« C’est une femme et un homme unis comme les deux moitiés d’un même fruit et qu’on va séparer et déchirer pour essayer de sauver une civilisation. L’histoire de leur amour, qui a commencé il y a 900 000 ans, n’est pas encore terminée aujourd’hui. » C’est ainsi que René Barjavel présente, en 1969, la trame d’un roman qui mêle avec humanisme et poésie le récit d’aventure, l’utopie et le drame amoureux. Grand succès de librairie, La Nuit des temps a permis à l’auteur de Ravage de gagner sa renommée auprès du public. En 2018, soit 50 ans après sa parution, La Nuit des temps demeure l’un des romans les plus aimés des Français. Traduit dans de nombreux, dont les Etats-Unis, l’Angleterre, l’Argentine ou encore le Japon, il s’impose parmi les plus grands romans d’anticipation de l’histoire de la littérature.

Relire Apollinaire à l’occasion du centenaire de sa mort….

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Guillaume Apollinaire. Coffret contenant le fac-similé d'Alcools aquarellé par Louis Marcoussis, 40 eaux-fortes inédites et un essai. Gallimard, 2018

ALCOOLS AQUARELLÉ PAR LOUIS MARCOUSSIS

Peinte cubiste « chéri des poètes » selon le mot d’Éluard, ami d’Apollinaire, de Braque, de Picasso et de Juan Gris, Louis Marcoussis (1878-1941) n’a cessé d’explorer les liens du langage poétique et du langage pictural. Alcools d’Apollinaire est au cœur de cette recherche. De ce recueil, Marcoussis a laissé deux grands cycles d’illustration : un exemplaire de l’édition originale de 1913 rehaussé d’aquarelles entre 1919 et 1931, et une suite de gravures à l’eau-forte publiées en 1934. Ces deux œuvres très rares, la première unique, la seconde tirée à très petit nombre pour quelques grands collectionneurs, sont ici reproduites d’après les exemplaires conservés à la Bibliothèque nationale de France.

Ce coffret contient :

  • Le fac-similé de l’édition originale d’Alcools aquarellé par le peintre cubiste Louis Marcoussis.
  • Un étui comprenant 40 gravures.
  • Une étude par Jean-Marc Chatelain.

Guillaume Apollinaire. Fac-similé d'Alcools aquarellé par Louis Marcoussis, Gallimard, 2018

Guillaume Apollinaire. Coffret contenant le fac-similé d'Alcools aquarellé par Louis Marcoussis, 40 eaux-fortes inédites et un essai. Gallimard, 2018

 

Guillaume Apollinaire Tout terriblement. Anthologie de poèmes illustrés, Gallimard, 2018 (« Poésie/Gallimard »)

TOUT TERRIBLEMENT. ANTHOLOGIE ILLUSTRÉE DE POÈMES D’APOLLINAIRE

Ce recueil publié dans la collection Poésie/Gallimard est un florilège des plus fameux poèmes d’Apollinaire illustrés d’œuvres des peintres proches du poète qui fut, on le sait, un critique d’art visionnaire. De Matisse à Marie Laurencin et de Picasso à De Chirico et Derain, tous viennent illuminer les plus beaux poèmes de l’Enchanteur du siècle. Un livre comme un bréviaire du génie poétique d’Apollinaire, plein de mouvement et de couleur, propre à réjouir tous les amateurs de poésie et à engager les jeunes lecteurs et lectrices dans un univers où « le mystère en fleurs s’offre à qui veut le cueillir ».
Édition et préface de Laurence Campa.

 

Guillaume Apollinaire. Coffret de six volumes, Gallimard, 2018 (« Poésie/Gallimard »)

« Poésie/Gallimard » propose également un coffret réunissant six volumes de la collection consacrés à Guillaume Apollinaire :

Et mon préféré: Marie

Vous y dansiez petite fille
Y danserez-vous mère-grand
C’est la maclotte qui sautille
Toute les cloches sonneront
Quand donc reviendrez-vous Marie

Les masques sont silencieux
Et la musique est si lointaine
Qu’elle semble venir des cieux
Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine
Et mon mal est délicieux

Les brebis s’en vont dans la neige
Flocons de laine et ceux d’argent
Des soldats passent et que n’ai-je
Un cœur à moi ce cœur changeant
Changeant et puis encor que sais-je

Sais-je où s’en iront tes cheveux
Crépus comme mer qui moutonne
Sais-je où s’en iront tes cheveux
Et tes mains feuilles de l’automne
Que jonchent aussi nos aveux

Je passais au bord de la Seine
Un livre ancien sous le bras
Le fleuve est pareil à ma peine
Il s’écoule et ne tarit pas
Quand donc finira la semaine

Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913

 

 

 

« Nos conversations du mercredi » d’Arrigo Lessana.

978-2-267-03109-6g

Un homme – le narrateur – s’adresse à son petit-fils, Angelo, qui vient de perdre sa mère. Ils regardent vers l’avant et vers le passé. « Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? », se demandent-ils réciproquement. Il y a de l’incertitude au sujet du futur, on s’en doutait.

« C’est un livre d’amour et de deuil, de souvenirs chéris et d’anticipations parfois inquiètes, parfois confiantes. C’est un livre d’écrivain, qui a trouvé le ton le plus juste, le plus familier, le plus amical, un beau ton d’être humain pour dire jusqu’à quel point on peut accompagner ceux qu’on aime – l’une vers l’ombre de la mort, l’autre sur les chemins de la vie, avec gravité, humour et une indéfectible bonne humeur. »

Christian Bourgeois Editeur.

Deux extraits de « Les jardins Statuaires » de Jacques Abeille.

Frédéric Martin, directeur des éditions Le Tripode, a entrepris depuis 2010 d’éditer l’intégralité de l’œuvre de Jacques Abeille, « Le cycle des contrées ».

Il est interrogé en 2016  par La Croix:

Pourquoi éditer toute l’œuvre de Jacques Abeille ?

Frédéric Martin : Quand j’ai découvert Les Jardins statuaires, j’ai cru vivre une hallucination tant ce livre est parfait. Il a connu un enchaînement invraisemblable de malchances qui l’ont laissé dans l’ombre avant que nous le rééditions en 2010. Il reste désormais deux volumes à paraître pour que l’ensemble du Cycle des contrées soit terminé.

La rencontre avec le dessinateur François Schuiten, qui illustre toutes les couvertures, a aidé à sa redécouverte. L’univers littéraire de Jacques Abeille, influencé par Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq et Sur les falaises de marbred’Ernst Jünger s’est alors uni avec celui très graphique, voire punk, de Schuiten, attirant de nouveaux lecteurs.

Pouvez-vous décrire son monde ?

F. M. : Autour de ce monde des jardins statuaires, qu’on appelle « les contrées », où les jardiniers cultivent des graines/cailloux, gravite un univers plus large qui rapproche Abeille de Tolkien. Il a développé des histoires poupées russes : des populations distinctes et leurs coutumes, un empire avec des visées hégémoniques et sa capitale Terrèbre (l’envers de Bordeaux), un peuple de barbares unifiés et armés au Nord par un jardinier renégat qui essaie d’envahir le pays des jardins par vengeance, des Amazones, un chaman qui crée des statues protectrices en fer, une ancienne civilisation dont demeurent les vestiges à l’est…

Cette lecture n’est-elle pas déroutante ?

F. M. : Jacques Abeille est un écrivain du rêve. Il laisse surgir sans arrêt, et son œuvre est une attention à la magie, à l’incongru. L’anecdote de la création des Jardins statuaires le montre : il se promenait dans le sud-ouest de la France, où voir des éleveurs de canards cultiver d’immenses courges pour les nourrir lui a inspiré un conte voltairien : à la place des courges, l’homme ferait pousser des graines de pierre destinées à devenir des statues, une force qui sort du sol et que l’homme vient tenter d’apprivoiser, comme une métaphore de la création.

Il me fait penser aux Disciples à Saïs de Novalis, qui parle de contempler les coquilles d’œufs pour comprendre le destin de l’homme. Abeille invite à regarder autrement la nature et le monde. Son écriture est absolument spontanée, et baroque, foisonnante, rappelant le surréalisme d’où il vient.

Qui est Jacques Abeille ?

F. M. : Comprendre d’où vient cet ex-professeur de philo puis d’arts plastiques est une clé fondamentale de son œuvre. Il est né en 1942 d’un couple adultère : son père, préfet résistant, fusillé par les milices en 1944, l’avait reconnu grâce à de faux papiers.

À sa mort, la mère ne pouvant récupérer l’enfant, le jumeau monozygote de son père, lui aussi préfet, va le reconnaître à son tour avec de faux papiers, cet inconnu faisant de lui son fils. Cette histoire explique pourquoi la question de l’auteur et de l’identité est tragique dans son œuvre, où aucun de ses narrateurs n’a de nom.

Il est bouleversant de constater que Jacques a créé une œuvre gigantesque à partir d’empêchements. Il aurait voulu être peintre, il s’est découvert daltonien ; il aurait voulu être ethnologue, mais a compris que le temps de l’ethnologie était fini après Leiris. Il a donc créé le monde qu’il pouvait arpenter lui-même : il fonctionne par images – ses descriptions sont des tableaux –, et invente des voyages intérieurs et des histoires de filiations.