Les deux jardins/ Colette/ Flore et Pomone

Le jardin de ma maison natale perdit, le temps l’aidant, l’habitude d’écarter les intrus. Je ne lui connus qu’une grille bénigne, des portes entrebâillées le jour et la nuit. La porte charretière, tout le village savait comment secouer son gros vantail pour faire tomber, derrière, une lourde barre de fer qui eût dû le verrouiller. Les dernières recommandations, à l’heure du couvre-feu, étaient à rebours du bon sens: « Surtout qu’on ne ferme pas la porte du perron, une des chattes n’est pas rentrée! La porte du fenil est-elle ouverte, au moins? Sans quoi le matou viendra encore miauler sous ma fenêtre à trois heures du matin pour que je le fasse entrer! »
Jardin d’En-haut, jardin d’En-bas – leurs noms en disent assez sur la dénivellation du sol – nous laissaient sortir clandestinement, le mur enjambé, et clandestinement rentrer. Tous deux, mêlés d’utile et de superflu, mettaient la tomate et l’aubergine aux pieds des pyrèthres, repiquaient les laitues entre les balsamines et les héliotropes. Si nos hortensias étaient royalement bouffis de têtes roses, ce n’était pas le résultat de soins particuliers, c’est qu’ils touchaient presque la pompe, bénéficiaient ainsi des fonds d’arrosoirs jetés à la volée, des rinçages de cruches, et qu’ils buvaient leur saoul. Pour le prestige de notre jardin, fallait-il davantage qu’un chèvrefeuille centenaire et infatigable, que la glycine en cascatelles et le rosier cuisse-de-nymphe? A eux tois, grimpant, descellant la grille, tordant une gouttière et s’insinuant sous les ardoises d’un toit, ils m’enseignèrent ce que sont la profusion, les adhérents parfums et leur excès de douceur.

Colette/ Flore et Pomone

Un extrait du Loup des Steppes/ Herman Hesse

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Le bourgeois, lui, cherche à garder le milieu modéré entre ces deux extrêmes. Jamais il ne s’absorbera, ne s’abandonnera ni à la luxure ni à l’ascétisme; jamais il ne sera un martyr, jamais il ne consentira à son abolition : son idéal, tout opposé, est la conservation du moi; il n’aspire ni à la sainteté ni à son contraire, il ne supporte pas l’absolu, il veut bien servir Dieu, mais aussi le plaisir; il tient à être vertueux, mais en même temps à avoir ses aises. Bref, il cherche à s’installer entre les extrêmes, dans la zone agréable et tempérée, sans orages ni tempêtes violentes, et il y réussit, mais aux dépens de cette intensité de vie et de sentiment que donne une existence orientée vers l’extrême et l’absolu.

Le Loup des Steppes

Extrait de Dix-heures et demie du soir en été/ Duras

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C’est encore une fois les vacances. Encore une fois les routes d’été. Encore une fois des églises à visiter. Encore une fois dix heures et demie du soir en été. Des Goya à voir. Des orages. Des nuits sans sommeil. Et la chaleur.
Un crime a lieu cependant qui aurait pu, peut-être,changer le cours de ces vacances-là .
Mais au fond qu’est-ce qui peut faire changer le cours des vacances ?

Un extrait des Vrilles de la Vigne/ Colette

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« Moi, j’aime. J’aime tant tout ce que j’aime ! Si tu savais comme j’embellis tout ce que j’aime, et quel plaisir je me donne en aimant ! Si tu pouvais comprendre de quelle force et de quelle défaillance m’emplit ce que j’aime… C’est cela que je nomme le frôlement du bonheur. Le frôlement du bonheur… caresse impalpable… frisson mystérieux près de se fondre en larmes, angoisse légère que je cherche et qui m’atteint devant un cher paysage argenté de brouillard, devant un ciel où fleurit l’aube, sous le bois où l’automne souffle une haleine mûre et musquée… Tristesse voluptueuse des fins de jour, bondissement sans cause d’un cœur plus mobile que celui du chevreuil, tu es frôlement même du bonheur… »

 

Les Vrilles de la Vigne.

J’écris/ Extrait de La Vagabonde de Colette…

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… j’écris, avec une abondance, une liberté inexplicables. J’écris sur des guéridons boiteux, assise de biais sur des chaises trop hautes, j’écris, un pied chaussé et l’autre nu, mon papier logé entre la plateau du petit déjeuner et mon sac à main ouvert, parmi les brosses, le flacon d’odeurs et le tire-bouchon; j’écris devant la fenêtre qui encadre un fond de cour, ou les plus délicieux jardins, ou des montagnes vaporeuses… Je me sens chez moi, parmi ce désordre de campement, ce n’importe où et ce n’importe comment, et plus légère qu’en mes meubles hantés…

Colette « La Vagabonde »

Les Roches Noires, Duras, et Proust

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Pour Marguerite Duras, l’hôtel des Roches noires ( Trouville ), c’est Yann Andréa Steiner, et Proust…

Pour les deux écrivains, ce sont des souvenirs qui tentent de faire advenir une vérité ; qui n’est pas forcément celle de la vie, ou plutôt, celle de la vie et du rêve, mêlés.

Un seul exemple, dans le texte même de Duras :

«  Vous dites : de quoi parlait-on dans la chambre noire. De quoi ?marguerite-duras_couv_book.jpg

( …) de ces jeunes filles cruelles qui prodiguaient le désir,

( … ) de ces soirées si lentes, vous vous souvenez, lorsqu’elles dansaient devant lui, les deux jeunes filles méchantes, lui, le supplicié du désir d’elles qui étaient au bord d’en perdre la vie et qui pleurait là, sur le canapé du grand salon avec vue sur la mer. » ( M. Duras, Yann Andréa Steiner, POL, 1992, Pages 114-115 )

Ce texte, fait référence à l’évènement de « La Recherche » – Albertine et Andrée qui dansent seins contre seins – …

«  Vous vous souvenez … (…) sur le canapé du grand salon avec vue sur la mer » M. D.

«  ces hôtels sans fin massacré, (…) ces couloirs sombres et frais, ces chambres délaissées où tellement tellement s’étaient faits les livres et l’amour » M.D.

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En 1963, Marguerite Duras acquiert l’appartement 105, au premier étage de l’hôtel des Roches noiresLes-Roches-noires.jpg où Proust Proust.jpga séjourné soixante-dix ans plus tôt, l’appartement 110

Durant les étés 1893 et 1894 Marcel Proust est à Trouville, avec sa mère et dans l’appartement 110 du premier étage de l’hôtel des Roches noires, paquebot de pierres et de briques : trois cents chambres à l’extrémité est de la plage. Les couchers de soleil, les lectures et les promenades sur le sable ou dans la campagne avec une bande d’amis (dont de futurs écrivains) l’attirent davantage que les baignades en mer.

Les Années/Extrait/Annie Ernaux

annie ernaux

“Tout s’effacera en une seconde. Le dictionnaire accumulé du berceau au dernier lit s’éliminera. Ce sera le silence et aucun mot pour le dire. De la bouche ouverte il ne sortira rien. Ni je ni moi. La langue continuera à mettre en mots le monde. Dans les conversations autour d’une table de fête on ne sera qu’un prénom, de plus en plus sans visage, jusqu’à disparaître dans la masse anonyme d’une lointaine génération.”

Annie Ernaux, Les Années/2010

La pièce montée/ Extrait de Madame Bovary de Flaubert…

Après le saumon de Marguerite, la Pièce montée de Flaubert (surenchère d’une drôlerie féroce dont Flaubert fut le maître)…Deux milieux différents, deux époques différentes… pour une même analyse….

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C’était sous le hangar de la charretterie que la table était dressée. Il y avait dessus quatre aloyaux, six fricassées de poulets, du veau à la casserole, trois gigots et, au milieu, un joli cochon de lait rôti, flanqué de quatre andouilles à l’oseille. Aux angles, se dressait l’eau-de-vie dans des carafes. Le cidre doux en bouteilles poussait sa mousse épaisse autour des bouchons, et tous les verres, d’avance, avaient été remplis de vin jusqu’au bord. De grands plats de crème jaune, qui flottaient d’eux-mêmes au moindre choc de la table, présentaient, dessinés sur leur surface unie, les chiffres des nouveaux époux en arabesques de nonpareille. On avait été chercher un pâtissier à Yvetot, pour les tourtes et les nougats. Comme il débutait dans le pays, il avait soigné les choses ; et il apporta, lui-même, au dessert, une pièce montée qui fit pousser des cris. À la base, d’abord, c’était un carré de carton bleu figurant un temple avec portiques, colonnades et statuettes de stuc tout autour, dans des niches constellées d’étoiles en papier doré ; puis se tenait au second étage un donjon en gâteau de Savoie, entouré de menues fortifications en angélique, amandes, raisins secs, quartiers d’oranges ; et enfin, sur la plate-forme supérieure, qui était une prairie verte où il y avait des rochers avec des lacs de confitures et des bateaux en écales de noisettes, on voyait un petit Amour, se balançant à une escarpolette de chocolat, dont les deux poteaux étaient terminés par deux boutons de rose naturelle, en guise de boules, au sommet.

Flaubert/ Madame Bovary.