Aragon/ Ferrat: Les oiseaux déguisés

Tous ceux qui parlent des merveilles
Leurs fables cachent des sanglots
Et les couleurs de leur oreille
Toujours à des plaintes pareilles
Donnent leurs larmes pour de l’eau

Le peintre assis devant sa toile
A-t-il jamais peint ce qu’il voit
Ce qu’il voit son histoire voile
Et ses ténèbres sont étoiles
Comme chanter change la voix

Ses secrets partout qu’il expose
Ce sont des oiseaux déguisés
Son regard embellit les choses
Et les gens prennent pour des roses
La douleur dont il est brisé

Ma vie au loin mon étrangère
Ce que je fus je l’ai quitté
Et les teintes d’aimer changèrent
Comme roussit dans les fougères
Le songe d’une nuit d’été

Automne automne long automne
Comme le cri du vitrier
De rue en rue et je chantonne
Un air dont lentement s’étonne
Celui qui ne sait plus prier.

Louis Aragon.

Remise du prix de la nouvelle historique pour mon élève de troisième, Kimi.

La nouvelle de kimi est ici

Après ma journée de travail, j’ai emmené mon élève recevoir son prix . Elle l’a reçu des mains de l’écrivain Michel Bussi, président du jury cette année…

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Deux livres de Michel Bussi dédicacés (je lui en est offert un pour la remercier), 10 plaquettes de sa nouvelle, 3 recueils collectifs, un chèque…De beaux cadeaux…

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Kimi et Michel Bussi…

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Bon..et moi aussi j’ai eu mon cadeau..

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Après une interview sur mon atelier poésie, j’ai ramené Kimi chez elle, me suis un peu perdue dans la campagne jusqu’à ce qu’une cigogne m’indique le chemin…

Bravo encore Kimi…

 

 

Jacques Bertin/ Domaine de joie.

Je marche…
Je respire…
Je me tais.

J’écoute les feuilles des arbres dans ma tète,
Parfois on ne fait qu’un avec sa vie, on s’assied
Parmi les choses de la terre comme dans le fond d’une journée
Tiennent quelque part, loin, derrière les collines assommées de l’été,
On est soi même la pomme et le blé, l’odeur du foin coupé
On est dans une ride du sourire de la Terre
On est sur le palier de l’éternité, on va frapper.

Ceci est votre domaine de joie
Ceci est votre domaine ou chante l’oiseau

Ceux qui sont morts pour rien, pour la justice ou pour rien
Les pierres sont lisses sur leur tombe, elles servent à marquer les prés,
A marquer le grand pré du monde à ces quatre points cardinaux
Et vous voila, écartelé, ouvrant les bras, une chanson plantée dans les épaules

Entendez vous ce que j’entends dans les feuilles d’herbes, dans le vent immense
Entendez vous ce que j’entends,
Cette parole impitoyable qui mène mes oreilles et qui dit :

Ceci est votre domaine de joie
Ceci est votre domaine où chante l’oiseau
Mon amour, à cause de mon gouffre,
Mon frère à cause de ma peur
Camarade à cause de notre commune solitude
Ceci est votre domaine de joie

Réveillez vous,
Il y a des terres en friches,
Votre visage à irriguer,
C’est aujourd’hui que tout commence, il faut apprendre à aimer,
Réveillez vous,
Du silence effrayant, l’amour est né.
Il faut descendre dans la rue,
Il faut chanter,
La révolte a vaincu le silence
L’amour est né
Ecoute les feuilles des arbres dans ta tête
Ceci est ton domaine de joie
Tu ne fais qu’un avec ta vie, tu t’assieds
Et dans une ride du sourire de la Terre
Tu les as même … l’éternité.

Lettre d’Hermann Hesse à un jeune artiste.

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Hermann Hesse, romancier spirituel et pacifique, auteur de romans d’apprentissage comme SiddhartaLe loup des steppes ou Damian, est une des figures majeures de la littérature allemande et l’une des grandes consciences morales de l’humanité au XXe siècle. Lauréat germanique du prix Nobel en 1946, il adresse trois ans après cette lettre « à un jeune artiste », témoignant de ses réflexions sur le sens de la vie et de la création.

5 janvier 1949

Cher J. K.,

Merci pour ton message de Nouvel An. Il est triste et déprimé et je ne comprends cela que trop bien. Cependant, il y a aussi cette phrase où tu te dis hanté par l’idée qu’un sens et une mission ont été assignés à ta personne et à ta vie et tu souffres de n’avoir pas révélé ce sens ni rempli cette tâche. Voilà qui est encourageant malgré tout, car c’est littéralement vrai et je te prie de te rappeler et de méditer de temps en temps les quelques remarques que je vais faire à ce sujet. Ces réflexions ne sont pas de moi, elles sont vieilles comme le monde et appartiennent à ce que les hommes ont exprimé de plus positif sur eux-mêmes et sur leur mission.

Ce que tu fais dans la vie, je veux dire non seulement comme artiste, mais aussi en tant qu’homme, époux et père, ami, voisin, etc., tout cela s’apprécie en fonction du « sens » éternel du monde et d’après les critères de la justice éternelle, non par référence à quelque mesure établie, mais en appliquant à tes actes ta propre mesure, unique et personnelle. Quand Dieu te jugera, il ne te demandera pas : « As-tu été un Hodler, un Picassso, un Pestalozzi, un Gotthelf ? » Il te demandera en revanche : « As-tu été et es-tu réellement le J. K. en vue duquel tu as hérité certaines dispositions ? » Questionné de la sorte, aucun homme n’évoquera jamais sans honte et sans effroi son existence et ses errements ; tout au plus pourra-t-il répondre : « Non, je n’ai pas été cet homme, mais je me suis du moins efforcé de le devenir dans la mesure de mes forces. » Et s’il peut le dire sincèrement, il sera alors justifié et sortira vainqueur de l’épreuve.

Si tu es gêné par des images telles que « Dieu » ou « juge éternel », tu peux tranquillement les laisser de côté, car elles importent peu. La seule chose qui compte, c’est le fait que chacun de nous est le dépositaire d’un héritage et le porteur d’une mission ; chacun de nous a hérité de son père et de sa mère, de ses nombreux ancêtres, de son peuple, de sa langue certaines particularités bonnes ou mauvaises, agréables ou fâcheuses, certains talents et certains défauts, et tout cela mis ensemble fait de nous ce que nous sommes, cette réalité unique dénommée J. K. en ce qui te concerne. Or, cette réalité unique, chacun de nous doit la faire valoir, la vivre jusqu’au bout, la faire parvenir à maturité et finalement la restituer dans un état de perfection plus ou moins avancé. À ce propos, on peut citer des exemples qui laissent une impression ineffaçable et qu’on trouve en abondance dans l’histoire universelle et l’histoire de l’art. Ainsi, comme on le voit dans beaucoup de contes de fées, il y a souvent un personnage qui est l’idiot de la famille, le bon à rien, et il se trouve que c’est à lui qu’incombe le rôle principal et c’est précisément sa fidélité à sa propre nature qui fait paraître médiocres, par comparaison, tous les individus mieux doués que lui et favorisés par le succès.

[…] Bref, lorsque quelqu’un éprouve le besoin de justifier sa vie, ce n’est pas le niveau général de son action, considérée d’un point de vue objectif, qui compte, mais bien le fait que sa nature propre, celle qui lui a été donnée, s’exprime aussi sincèrement que possible dans son existence et dans ses activités.

D’innombrables tentations nous détournent continuellement de cette voie ; la plus forte de toutes est celle qui nous fait croire qu’au fond, on pourrait être quelqu’un de tout à fait différent de celui que l’on est en réalité et l’on se met à imiter des modèles et à poursuivre des idéaux qu’on ne peut et ne doit pas égaler ni atteindre. C’est pourquoi la tentation est particulièrement forte pour les personnes supérieurement douées, chez qui elle présente plus de dangers qu’un simple égoïsme avec ses risques vulgaires parce qu’elle a pour elle les apparences de la noblesse d’âme et de la morale.

À un certain moment de sa vie, tout jeune garçon a rêvé de conduire une voiture à cheval ou une locomotive, d’être chasseur ou général et, plus tard, de devenir un Goethe ou un don Juan ; c’est une tendance naturelle, inhérente au développement normal de l’individu et un moyen de faire sa propre éducation : l’imagination, pour ainsi dire en tâtonnant, prend contact avec les possibilités du futur. Mais la vie ne satisfait pas ces désirs et les idéaux de l’enfance et de la jeunesse meurent d’eux-mêmes. Néanmoins, on continue à souhaiter faire des choses pour lesquelles on n’est pas fait et l’on se tracasse pour imposer à sa propre nature des exigences qui la violentent. C’est ainsi que nous agissons tous. Mais en même temps, dans nos moments de lucidité intérieure, nous sentons toujours davantage qu’il n’existe pas de chemin qui nous conduirait hors de nous-mêmes vers quelque chose d’autre, et qu’il nous faut traverser la vie avec les aptitudes et les insuffisances qui nous sont propres et strictement personnelles et il nous arrive alors parfois de faire quelque progrès, de réussir quelque chose dont nous étions jusque-là incapables et, pour un instant, sans hésiter, nous nous approuvons nous-mêmes et nous sommes contents de nous. Bien sûr, ce contentement n’a rien de durable ; cependant, après cela, la part la plus intime de notre moi ne tend à rien d’autre qu’à se sentir croître et mûrir naturellement. C’est à cette seule condition que l’on peut être en harmonie avec le monde et s’il nous est rarement accordé, à nous autres, de connaître cet état, l’expérience qu’on en peut faire sera d’autant plus profonde.

En rappelant la mission confiée à tout individu et qui diffère pour chacun d’eux, je ne dois pas oublier que je ne songe pas du tout à ce que les dilettantes de l’art, jeunes ou vieux, appellent la défense et l’affirmation de leur individualité et de leur originalité. Il va de soi qu’un artiste, lorsqu’il fait de l’art sa profession et sa raison d’être, doit commencer par apprendre tout ce qui peut être appris dans le métier ; il ne doit pas croire qu’il devrait esquiver cet apprentissage à seule fin de ménager son originalité et sa précieuse personnalité. L’artiste qui, dans l’exercice de son art, se dérobe à la nécessité d’apprendre et de peiner durement aura la même attitude dans la vie […]. L’effort personnel pour assimiler ce qui peut être appris est un devoir aussi élémentaire dans le domaine de l’art que dans celui de la vie courante […].
L’étude de tout ce qui est susceptible d’être enseigné ne fait pas obstacle au développement de l’individualité, elle le favorise et l’enrichit, au contraire. J’éprouve quelque honte à écrire noir sur blanc de pareilles évidences mais nous en sommes arrivés à ce point où personne ne semble plus avoir l’instinct d’agir selon des règles naturelles et remplace cet instinct par une culture primitive de l’extraordinaire et du saugrenu. En art, je suis nullement ennemi de la nouveauté, au contraire et tu le sais bien, mais dans le domaine moral, c’est-à-dire lorsqu’il s’agit du comportement de l’homme à l’égard de la tâche qui lui incombe, les modes et les innovations me sont suspectes et je suis plein de méfiance lorsque j’entends les gens raisonnables parler de nouvelles morales, de nouvelles éthiques, comme on parle de modes ou de styles dans l’art.

On exige encore autre chose de l’homme, dans le monde actuel, et cette exigence est propagée par les partis politiques, les patries ou les professeurs de morale universelle. On exige de l’homme qu’il renonce une fois pour toutes à lui-même et à l’idée qu’à travers lui, quelque chose de personnel et d’unique pourrait être signifié ; on lui fait sentir qu’il doit s’adapter à un type d’humanité normale ou idéale qui sera celle de l’avenir, qu’il doit se transformer en un rouage de la machine, en un moellon de l’édifice parmi des millions d’autres moellons exactement pareils. Je ne voudrais pas me prononcer sur la valeur morale de cette exigence : elle a son côté héroïque et grandiose. Mais je ne crois pas en elle. La mise au pas des individus, même avec les meilleures intentions du monde, va à l’encontre de la nature et ne conduit pas à la paix et à la sérénité, mais au fanatisme et à la guerre. Au fond, il s’agit d’une exigence monastique et elle n’est légitime que lorsqu’on a affaire à des moines, à des hommes qui sont entrés librement dans les ordres. Cependant je ne crois pas que cette exigence, liée à une mode, pourrait constituer un danger sérieux pour toi.

Ma jolie, ma tendre verte/ Julos Beaucarne.

 

Ma jolie, ma tendre verte
T’es arrivée à point nommé
Toute ta jeunesse ouverte
S’est offerte un soir d’été

Il y avait de l’orage
Les éclairs t’émerveillaient
Nous n’avions pas le même âge
Mais l’amour ne sait pas compter

Depuis cet illustre orage
Nous nous sommes enlacés
J’ai connu tous tes paysages
Tes sentiers, tes bois, tes forêts

J’ai marché pieds nus sur tes plages
Je me suis baigné dans tes lacs
J’ai plongé au fond de ton âme
Là où ton p’tit cœur faisait tic-tac

Tant de temps nous passâmes ensemble
À tous deux nous répertorier
À devenir de plus en plus amples
À sentir nos ailes pousser

Mais lorsque les ailes s’entrouvrent
Monte un goût puissant de voler
Le grand air grise les oiseaux mouches
Ils s’envolent sans se retourner

Mais le hasard fait qu’on se retrouve
On est prêt à recommencer
Alors recoule la vie douce
Qu’on pensait avoir oubliée

Mêmes sourires et mêmes charmes
Mêmes tendresses, mêmes larmes
Départ pour la vie de Cocagne
Au fil des amours et des jours

Ma jolie, ma tendre verte
T’es arrivée à point nommé
Toute ta jeunesse ouverte
S’est offerte un soir d’été

Jacques Bertin/ Luc Bérimont: Je t’attends aux grilles des routes.

Je t’attends aux grilles des routes
Aux croisées du vent du sommeil
Je crie ton nom du fond des soutes
Des marécages sans oiseaux

Du fond de ce désert de fonte
Où je pose un à un mes pas
J’attends la source de tes bras
De tes cheveux de ton haleine

J’attends la source de tes bras
De tes cheveux de ton haleine
Tu es terrible tu m’enchaînes
Tu me dévastes tu me fais

Je t’attends comme la forêt
Inextricable enchevêtrée
Tissée de renards et de geais
Mais que le matin fait chanter.

Bronze/ Bertrand Belin (Album « Persona)

 

Guerre gagnée
Mémoires honorées
Lion de pierre
De bronze
Au milieu des parcs l’été
Au milieu des parcs l’hiver
Au milieu des parcs

Trônent
Aigles aux ailes déployées
Ennemis terrassés
Passe une famille
Passe
S’éloigne
Puis disparaît
Dans le fond
Un pauvre sans nom

S’allège d’un sac
Pour fumer à l’aise
Remonte son froc
Son tabac a le goût du fer

Du fer croisé
Du tabac trouvé par terre
Glané
Fume en l’honneur de l’amitié
Remonte son froc
Fume à la nuit à venir
A où dormir
Guerre gagnée
Mémoires honorées
Lion de pierre
De bronze
Au milieu des parcs l’été
Des parcs l’hiver
Au milieu des parcs

Contre toute chose animée
Inanimée
Un souffle
Guerre gagnée
Mémoires honorées
Lion de pierre