Têtes raides. Des silences.

Comme chaque matin, je me décide à te raconter
L’espace de dix minutes, je refais l’inventaire de tout ce
qui est et qui va m’arriver
La grisaille infinie et abstraite s’offre à moi sans pudeur
Dans une douceur et une violence partagée
Je ne sais pas encore si je dois continuer à me tenir
debout
Ou à laisser mes muscles se détendre
Ces quelques gouttes de café avalées réveillent en moi ce
fossé
Ce trou qui m’aspire et me fait suffoquer
Il pleut des silences
Les bruits de ton absence
Pour que ça recommence
Faudra s’emplir d’essence
Je n’ai jamais cru à ce que je voyais distinctement
Quand une image est nette, je la floute
Je ne veux rien voir, sinon m’aveugler
J’avais déjà dans un champ matinal
Avalé la rosée d’un matin délavé, j’étais gelé
Le soleil voilé promenait ses rayons sur un tapis jaune et
orangé, j’étais marbré
A quel moment la feuille se décide-t-elle à lâcher?
Petite feuille colorée laisse le vent la caresser
Il pleut des silences
Les bruits de ton absence
Pour que ça recommence
Faudra s’emplir d’essence
Il pleut des silences
Les bruits de ton absence
Pour que ça recommence
Faudra s’emplir d’essence.

 

Tu ne dis jamais rien. Léo ferré.

 

Tu ne dis jamais rien

Je vois le monde un peu comme on voit l’incroyable

L’incroyable c’est ça c’est ce qu’on ne voit pas

Des fleurs dans des crayons Debussy sur le sable

A Saint-Aubin-sur-Mer que je ne connais pas

Les filles dans du fer au fond de l’habitude

Et des mineurs creusant dans leur ventre tout chaud

Des soutiens-gorge aux chats des patrons dans le Sud

A marner pour les ouvriers de chez Renault

Moi je vis donc ailleurs dans la dimension quatre

Avec la Bande dessinée chez mc 2

Je suis Demain je suis le chêne et je suis l’âtre

Viens chez moi mon amour viens chez moi y a du feu

Je vole pour la peau sur l’aire des misères

Je suis un vieux Bœing de l’an quatre-vingt-neuf

Je pars la fleur aux dents pour la dernière guerre

Ma machine à écrire a un complet tout neuf

Je vois la stéréo dans l’œil d’une petite

Des pianos sur des ventres de fille à Paris

Un chimpanzé glacé qui chante ma musique

Avec moi doucement et toi tu n’as rien dit

Tu ne dis jamais rien tu ne dis jamais rien

Tu pleures quelquefois comme pleurent les bêtes

Sans savoir le pourquoi et qui ne disent rien

Comme toi, l’œil ailleurs, à me faire la fête

Dans ton ventre désert je vois des multitudes

Je suis Demain C’est Toi mon demain de ma vie

Je vois des fiancés perdus qui se dénudent

Au velours de ta voix qui passe sur la nuit

Je vois des odeurs tièdes sur des pavés de songe

A Paris quand je suis allongé dans son lit

A voir passer sur moi des filles et des éponges

Qui sanglotent du suc de l’âge de folie

Moi je vis donc ailleurs dans la dimension ixe

Avec la bande dessinée chez un ami

Je suis Jamais je suis Toujours et je suis l’ixe

De la formule de l’amour et de l’ennui

Je vois des tramways bleus sur des rails d’enfants tristes

Des paravents chinois devant le vent du nord

Des objets sans objet des fenêtres d’artistes

D’où sortent le soleil le génie et la mort

Attends, je vois tout près une étoile orpheline

Qui vient dans ta maison pour te parler de moi

Je la connais depuis longtemps c’est ma voisine

Mais sa lumière est illusoire comme moi

Et tu ne me dis rien tu ne dis jamais rien

Mais tu luis dans mon cœur comme luit cette étoile

Avec ses feux perdus dans des lointains chemins

Tu ne dis jamais rien comme font les étoiles.

L’émotion d’abord…

un oiseau né en cage

Avec cet article je tente simplement de faire une petite mise au point sur les motivations qui animent ce blog car il est vrai qu’il propose à la fois de la poésie, celle des grands, la mienne qui fait ce qu’elle peut avec ce qu’elle possède, de la lecture , et des articles plus pédagogiques dictés par ma profession…

Quand je propose une lecture, je donne rarement les raisons qui m’ont motivée à proposer ce livre. Je sais que c’est un manque pour beaucoup mais je m’y refuse car ce n’est pas ce que je cherche avec ce blog. Que les personnes qui font la critique des livres n’y voient surtout pas un reproche. Je les lis avec intérêt mais ce n’est pas ce que je veux faire.

Quand je propose des poèmes, c’est évidemment que je les aime. et je ne suis pas là pour en faire une explication de texte …J’appartiens à une génération ou déjà commençait à poindre la fâcheuse manie née du structuralisme à expliquer un poème avant de le ressentir…J’ai vu des générations d’élèves manier la structure des contes selon Propp avant d’avoir lu des contes et la connaissance formelle du schéma narratif avant d’avoir lu des récits ou des romans…Cela fait quelques années que je ne commence plus un cours sans un partage d’émotions au préalable pour ne pas bâtir dans le vide…

Quant à mes poèmes, ils sont pour vous… C’est tout.

Marie

Guillaume Apollinaire

Vous y dansiez petite fille
Y danserez-vous mère-grand
C’est la maclotte qui sautille
Toute les cloches sonneront
Quand donc reviendrez-vous Marie

Les masques sont silencieux
Et la musique est si lointaine
Qu’elle semble venir des cieux
Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine
Et mon mal est délicieux

Les brebis s’en vont dans la neige
Flocons de laine et ceux d’argent
Des soldats passent et que n’ai-je
Un cœur à moi ce cœur changeant
Changeant et puis encor que sais-je

Sais-je où s’en iront tes cheveux
Crépus comme mer qui moutonne
Sais-je où s’en iront tes cheveux
Et tes mains feuilles de l’automne
Que jonchent aussi nos aveux

Je passais au bord de la Seine
Un livre ancien sous le bras
Le fleuve est pareil à ma peine
Il s’écoule et ne tarit pas
Quand donc finira la semaine

Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913

 

 

MORT DE FRANCK VENAILLE, POÈTE «ÉGARÉ DANS LA BANLIEUE DE VIVRE»

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Franck Venaille chez lui en mai 2017.
 Photo Philippe Matsas. Leemage

«Voyez ô voyez ! Comme les mots tremblent / et geignent ! Orphelins qui dans le noir / cherchent une autre famille», écrivait-il dans son Requiem de guerre. Les mots sont désormais orphelins de Franck Venaille ; le poète est mort le 23 août, à 81 ans.

Né François Venaille le 26 novembre 1936 à Paris, il grandit dans une famille imprégnée par la religion catholique. A 20 ans, il fait deux années de service militaire en Algérie alors en guerre. Cette expérience le marque à jamais. Elle sera notamment l’objet de la Guerre d’Algérie(Minuit, 1978) et d’Algeria (Léo Scheer 2004). A son retour en France, consommant la rupture avec son héritage religieux familial, il se rapproche du Parti communiste. Il s’en écartera à partir de 1968. «J’ai pris part, j’ai manifesté avec ceux de La Havane et d’Alger, j’ai vendu l’Huma eu froid peur envie de trahir de me reposer.»

Il commence à être publié dans les années 60, édité par Pierre-Jean Oswald puis chez Minuit. Parallèlement, il fonde deux revues : Chorus(en 1968) puis Bloom (en 1978) et est producteur à France Culture.

«L’érotisation des souvenirs»

La littérature de Venaille est frappée par l’angoisse et le sentiment de s’être «égaré dans la banlieue de vivre» (Ça, 2009). Dans Tragique (éditions Obsidiane, 2001), il expliquait que sa poésie explorait «le sens de la vie, le balancier entre le bien et le mal, l’aspiration à la sainteté, l’érotisation des souvenirs, le regard froid porté à la maladie, le sens à donner à la souffrance née de la jalousie».

Il avait remporté en 2017 le prix Goncourt de la poésie et le grand prix national de la poésie.

Son nouveau recueil de poésie, qui part sur les traces de ses souvenirs d’enfance dans l’est parisien, paraîtra début octobre au Mercure de France.

Toujours dans Ça, il écrivait : «Pas assez crié dans ma vie. Pas assez hurlé ! Que cela se déchire, là-dedans, en pleine poumonerie. Ce qu’il faut c’est bien regarder à l’intérieur de soi. Le cri vient vite dès que les images se font plus nettes. Las ! Pas assez. Pas assez crié à la mort. Hurlé oui. Mais pas assez. Je vous en conjure : criez pendant qu’il est temps encore.»

« Etre poète, C’est donner à notre douleur la force et les moyens de se dépasser, de devenir ainsi la douleur de tous, y compris de la poésie elle-même ».

D’après un article de libération.fr.

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