« Quand Hitler s’empara du Lapin rose » de Judith Kerr.( a partr de 11 ans)

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Classique incontournable de la littérature anglaise, Quand Hitler s’empara du lapin rose raconte l’histoire d’Anna, une jeune allemande de neuf ans, qui vit à Berlin avec ses parents et son grand frère Max. Elle aime dessiner, écrire des poèmes, les visites au zoo avec son oncle Julius.
Brusquement tout change. Son père disparaît sans prévenir. Puis, elle-même et le reste de sa famille s’exilent pour le rejoindre en Suisse. C’est le début d’une vie de réfugiés. D’abord Zurich, puis Paris, et enfin Londres. Avec chaque fois de nouveaux usages, de nouveaux amis, une nouvelle langue.
Ce périple plein d’angoisse et d’imprévus est ensoleillé par la cohésion de cette famille qui fait front, ensemble, célébrant leur bonheur d’être libre.
Cette histoire, c’est celle de Judith Kerr. Elle signe avec Quand Hitler s’empara du lapin rose un roman autobiographique bouleversant, précieux témoignage de l’exil  et de la montée du nazisme à travers les yeux d’une enfant. Un roman inoubliable à lire à tout âge.

À partir de 11 ans.

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Éditeur : Albin Michel (02/05/2018)

Marcher à Kerguelen.(François Garde)

téléchargement (5)Pendant vingt-cinq jours, dans la pluie, le vent et le froid, en l’absence de tout sentier, François Garde et ses compagnons ont réalisé la traversée intégrale de Kerguelen à pied en autonomie totale. Une aventure unique, tant sont rares les expéditions menées sur cette île déserte du sud de l’océan Indien aux confins des quarantièmes rugissants, une des plus inaccessibles du globe.
Cette marche au milieu de paysages sublimes et inviolés, à laquelle l’auteur avait longtemps rêvé, l’a confronté quotidiennement à ses propres limites. Mais le poids du sac, les difficultés du terrain et du climat, les contraintes de l’itinérance, l’impossibilité de faire demi-tour n’empêchent pas l’esprit de vagabonder. Au fil des étapes, dans les traversées de rivières, au long des plages de sable noir, lors des bivouacs ou au passage des cols, le pas du marcheur entre en résonance avec le silence et le mystère de cette île et interroge le sens même de cette aventure.

Collection Blanche, Gallimard
Parution : 08-02-2018

« Peut-être pas immortelle » de Frédéric Boyer.

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Un jour de l’été dernier – le 21 juillet –, Frédéric Boyer a perdu Anne, la femme qu’il aimait et qui s’est noyée en portant secours à deux enfants. De ce malheur, nous parviennent de très belles pages qui n’appartiennent pas à la littérature de consolation.

Les mots ne font jamais revenir les morts, la littérature ne peut pas grand-chose pour ceux qui sont frappés par la perte et la séparation. Ils demeurent inconsolés parce qu’il n’y a pas de consolation. Devant le vide de l’arsenal rhétorique, les formules de condoléances lénifiantes, la vanité des définitions psychologisantes comme « le travail du deuil », il leur reste l’exil loin de l’être aimé, un monde vide et un moi tout aussi vide.

Ce vertige entre deux gouffres, Frédéric Boyer le livre en fragments, en notes pour des fragments, comme si le monde d’avant la catastrophe ne pouvait être saisi que par lambeaux dans l’effacement de l’espace et du temps provoqué par le malheur.

Effacement du lieu dans la syntaxe brisée, l’éclatement des phrases sans ponctuation, l’interrogation qui accompagne le premier fragment : Où est Anne ? Est-ce dans la tombe, présente dès la première phrase : « Oh petite reine dans le trou » ? Dans un départ : « Oh petite sœur voyageuse maculée de boue » ? Deux lettres – « vA » – ponctuent cette recherche du lieu, un verbe de deux lettres – dont l’initiale de la femme perdue –, pour signifier l’acceptation résignée de son voyage vers une contrée inconnue, un ailleurs qu’il ne peut se figurer.

Le temps aussi est refusé, le cours des heures est brouillé avec cette mort qui semble clore tout et nier toute possibilité de narration et même de langage. Renvoyant au néant, à l’absence d’explication – que dire à leur fille, la petite Maud ? – elle condamne au silence celui dont la vocation était d’écrire :

« Tu me dis sans voix poursuis le récit mais de qui mais de quoi le vivant c’est toi. »Et ainsi naît en lui le sentiment que la femme aimée est plus vivante que lui, – « sommes sans toi moins vivants que poupées » – et connaît désormais ce qu’il ignore.

Après la disparition de la beauté dans le monde qu’elle a quitté et que son départ a privé d’éclat et de signification, il voudrait qu’elle le guide dans celui qu’elle a sans doute rejoint, il l’interroge sur les fleurs du paradis, il espère qu’il ne pleuvra pas là où elle s’en va et qu’elle se reposera dans le noir brillant.

Dans Une lettre – deuxième mouvement du texte –, la voix d’Anne alterne avec celle du poète. Mêlé à l’horreur du présent – l’envie de tout abandonner, de la suivre dans la mort, l’œil malade, voilé de noir, qui ne peut plus, ou ne veut plus voir –, leur passé commun réapparaît furtivement tout comme la lueur de l’espérance :

« J’espère malgré tout que nous pourrons avoir de temps en temps des nouvelles l’un de l’autre. Mais ce n’est pas certain, tu t’en doutes, n’est-ce pas ? »

La destinataire de la lettre, c’est Anne Dufourmantelle, une des voix les plus attachantes de ces dernières années, celle qui, par ses livres, a pu changer notre rapport au monde.

Et nous la retrouvons comme par effraction dans de petits éclats de vie intime et familière : ses robes et ses souliers qu’il range, ses miroirs, les roses, leur enfant mort, les oiseaux de Rome, Maud lui demandant, à lui, de ne pas mourir aussi, leurs appartements qu’il a délaissés – « néant où je viens d’installer mes affaires quelque temps » –, leurs grandes conversations sur le futur et ses possibles, sur la pluralité des univers, sur le secret, elle qui, philosophe et psychanalyste, parlait si bien du secret.

Et puis le troisième mouvement du texte s’ouvre sur les vies des autres : multiples, diverses à l’intérieur même de chaque existence, la fragile espérance lui permet de les imaginer. Et ce texte si émouvant est ancré dans la singularité, seule façon d’atteindre l’universel.

Le titre prend alors toute sa signification : Peut-être pas immortelle. Pas d’âme immortelle, un peu fade, abstraite, séparée du corps dans le ciel platonicien, mais quelque chose de charnel et d’immédiat, de singulier, dans une vie intense, celle du Réel. Si loin, si proche.

Editons P.O.L

Charles Juliet:  » Lambeaux. »

Charles Juliet est un enfant abandonné.

 A l’âge de trois mois, il a été enlevé à sa mère, internée dans un asile psychiatrique après une tentative de suicide, et placé par son père chez des paysans de l’Ain qui furent pour lui une deuxième famille. Cette séparation a été à l’origine d’un traumatisme profond qu’il décrit ainsi à Francesca Piolot dans Mes Chemins, une série d’entretiens sur France Culture: «Je crois que tout enfant, tout bébé, en raison même du fait que j’ai dû être séparé de ma mère, j’ai connu ce qu’un spécialiste de ces problèmes appelle la détresse impensable. Après avoir été transplanté, je n’ai cessé de pleurer. Pendant des jours et des jours. Il paraît que j’étais littéralement inconsolable.»

Charles Juliet ajoute que la très grande affection de sa mère adoptive l’a empêché de sombrer dans «la délinquance grave, la folie ou le suicide», et que l’écriture l’a sauvé de cette «fracture initiale». On le croit, tant il est vrai que les livres de Charles Juliet ­ et notamment les quatre volumes de son Journal ­ sont hantés par ce drame inaugural et par la volonté de l’auteur de se forger un nom, une origine, une identité. En témoigne encore Lambeaux, le plus beau récit de Charles Juliet, dont la première moitié est précisément consacrée à raconter le destin tragique de sa mère génitrice: «Te ressusciter. Te recréer. Te dire au fil des ans et des hivers avec cette lumière qui te portait, mais qui un jour, pour ton malheur et le mien, s’est déchirée.»

Le récit est écrit à la deuxième personne du singulier: Charles Juliet, qui n’a côtoyé sa vraie mère que trois mois, reconstitue sa vie, l’imagine presque. C’est une jeune paysanne en apparence «ignare, tout juste bonne à soigner des cochons, ne connaissant rien en dehors de son village», mais qui secrètement dévore la Bible et tient son journal intime. Elle rencontre un jeune étudiant de la ville, venu soigner sa tuberculose dans un sanatorium voisin, et qui meurt, la laissant pantelante de douleur. Le temps passant, la jeune femme a fini par épouser un soupirant et espère des temps meilleurs. Las, la pauvreté, un mari sans cesse absent et quatre maternités trop rapprochées tuent en elle le peu d’énergie qui lui reste. Tentative de suicide, enfermement psychiatrique et la guerre qui arrive: la défaite, l’Occupation. Dans les asiles, délibérément abandonnés, les malades crèvent de faim, par milliers. C’est le cas de la mère de l’écrivain, à 38 ans, et retrouvée morte un matin de juillet.

«Tu as causé sa mort et tu en as porté toujours en toi l’obscure conscience. Comment peux-tu encore t’accorder le droit de vivre?» Pendant très longtemps, Charles Juliet s’est senti coupable: n’avait-il pas été, lui, le dernier-né pas vraiment désiré, celui qui avait poussé sa mère au désespoir et à l’irréparable? Et malgré tout l’amour de la mère adoptive, n’est-ce pas ce fardeau qui l’a emmuré tant d’années dans l’angoisse et la dépression?  L’écrivain entreprend le récit de ses «deux mères, l’esseulée et la vaillante, l’étouffée et la valeureuse. La jetée-dans-la-fosse et la toute-donnée». Ce sera long, douloureux. Entre-temps, Charles Juliet écrira d’autres livres, dont l’Année de l’éveil, sur ses années d’enfant de troupe: un succès de librairie qui donne confiance et résonance à un auteur jusque-là confidentiel. Aujourd’hui, ayant réussi à achever ce récit expiatoire, il vit comme une «seconde naissance». Parlant de lui aussi à la seconde personne, il écrit: «Tu sors de la forêt. Les brouillards se sont dissipés. Tes blessures ont cicatrisé. Une force sereine t’habite.»

Lambeaux, 1995.

La rose de Saragosse de Raphaël Jerusalmy.

Didier van Cauwelaert

 Saragosse, 1485. Tandis que Torquemada tente d’asseoir sa terreur, un homme aux manières frustes pénètre le mi­lieu des conversos qui bruisse de l’urgence de fuir. Plus en­core que l’argent qui lui brûle les doigts, cette brute aux ongles sales et aux appétits de brigand aime les visages et les images.Il s’appelle Angel de la Cruz, il marche vite et ses trajec­toires sont faites d’embardées brutales. Où qu’il aille, un effrayant chien errant le suit. Il est un familier : un indic à la solde du plus offrant. Mais un artiste, aussi.La toute jeune Léa est la fille du noble Ménassé de Montesa. Orpheline de mère, élevée dans l’amour des livres et de l’art, elle est le raffinement et l’espièglerie. L’es­prit d’indépendance.Dans la nuit que l’Inquisition fait tomber sur l’Es­pagne, Raphaël Jerusalmy déploie le ténébreux ballet qui s’improvise entre ces deux-là, dans un décor à double-fond, au cœur d’une humanité en émoi, où chacun joue sa peau, où chacun porte un secret.Sur la naissance d’une rébellion qui puise ses armes dans la puissance d’évocation – et l’art de faire parler les silences – de la gravure, La Rose de Saragosse est un ro­man vif et dense, où le mystère, la séduction et l’aventure exaltent la conquête de la liberté.

« JE ME SUIS EFFORCÉ D’ÉCRIRE La Rose de Saragosse avec un pointeau comme en utilisent les graveurs. En utilisant les traits incisifs que ceux-ci emploient dans la bataille qu’ils se livrent à coups de burins et de mines. Par-delà le combat qu’ils mènent contre la tyrannie, ils engagent une joute qui ne concerne que leur art. L’image, placardée sur les murs, satirique, s’y présente comme plus séditieuse que le langage. Plus efficace. Se frayant un chemin vers l’âme sans passer par les mots. Or voici un conte tout en paroles. Sans aucune illustration ! Où les effets d’optique émanent de ceux du langage. Où les blancs que laisse le graveur sur la planche deviennent un merveilleux outil littéraire : celui des non-dits. Sous la rivalité apparente entre image et verbe se dissimule une surprenante alliance. Et sous l’adversité qu’éprouvent les divers personnages les uns à l’égard des autres se cache une communauté d’esprit et de cœur inattendue. En pleine Inquisition, Angel, une brute notoire qui manie fusain et burin à merveille, et les Montesa, des juifs convertis vivant dans le raffinement et l’aisance, partagent une même marginalité, un même besoin de s’évader vers le beau et l’illusoire. Gaston Bachelard dit de l’imagination qu’« elle n’est pas, comme le suggère l’étymologie, la faculté de former des images de la réalité ; elle est la faculté de former des images qui dépassent la réalité, qui chantent la réalité. Elle est une faculté de surhumanité. » (L’Eau et les Rêves, José Corti, Paris, 1941.) Angel n’escompte point de son art qu’il représente le réel. Mais qu’il l’en délivre. Quant à Ménassé de Montesa, examinant l’un des dessins d’Angel, il murmure : « Sur cette esquisse, il tente d’atteindre ton âme par d’adroits coups de mine. Mais dans les blancs qu’il laisse, c’est la sienne qu’il te montre. »’’

 

R. J.

 Ed.Actes Sud.

En fumant en gommant


On raconte que, pendant la Seconde Guerre mondiale, confronté à la pénurie de papier, Mikhail Bakhtine utilisa un de ses manuscrits pour rouler des cigarettes. Pour ma part, n’ayant rien écrit, je dois me contenter de fumer les livres des autres, c’est-à-dire que je dégarnis un peu les rayons de ma bibliothèque pour acheter des clopes.

De tous les expédients auxquels conduit l’impécuniosité, le commerce des livres d’occasion a au moins le mérite de conserver un vernis de notabilité. Après une journée en manque de nicotine à essayer de fourguer au rabais cinq kilos de Série Noire, le soir, au dîner auquel on n’a accepté de se rendre que sur un tendre ultimatum de sa compagne, il y a une consolation à répondre dans un sourire indulgent au convive forcément pétrochimiste ou expert en gestions d’actifs qui veut savoir ‘ce que l’on fait dans la vie’ : « Je suis libraire d’ancien ». Le silence déférent qui accompagne cette qualification paie de beaucoup de menues contrariétés.

Tout d’abord, il est déprimant de réaliser que si les premiers livres qu’on a jugés indignes de conserver se vendent à vil prix, c’est que d’autres lecteurs parvenus à la même conclusion en ont inondé le marché. Au camouflet de se voir réfuter l’originalité de ses jugements s’ajoute l’avanie d’avoir trimballé en métro trois kilos d’Actes Sud et de faire le chemin du retour chargé d’un unique paquet de Lucky Strike qui porte désormais, en lieu et place de l’éclatant logo rouge de mon adolescence, la sombre promesse d’un érectile et inéluctable dysfonctionnement.

Je crois toutefois que l’aspect le plus rebutant réside dans le gommage. Je m’explique. Les librairies d’occasion tolèrent mal les annotations manuscrites, quelles qu’en soient la pertinence : porter en marge de La Recherche du temps perdu que l’écriture est une manière de renoncer à vivre ou bien rayer spirituellement le « s » du nom de Proust, cela ne fait pas de différence aux yeux de l’acheteur dévoué au respect de la consigne : aucune surcharge du texte. Aussi, là où le feutre ou le surligneur ont un caractère d’irrémédiable, le crayon à mine préserve la possibilité d’effacer les traces d’une exégèse exubérante. Avis aux thésards désargentés.

A ce stade, il me faut préciser que mes propres livres sont immaculés. Lorsqu’au fil de mes lectures je croise des citations intéressantes, j’en reporte d’abord les références sur une feuille volante puis je les retranscris sur mon ordinateur. A ceux qui trouvent le procédé fastidieux, je conseille d’essayer de gommer un astérisque incrusté au critérium dans la marge intérieure d’un 10/18 sans casser la reliure.

Ma compagne, délicieuse universitaire avec laquelle je partage une conception profonde de l’existence et un compte en banque, n’a malheureusement pas le même respect pour l’imprimé. Les livres ne sont pas pour elle des objets sacrés dont l’intégrité doit être farouchement préservée, mais des outils, des supports de travail. Je diffère en cela. Chaque livre est unique, précieux, et porte en lui un nombre potentiel de cigarettes. Dans ce conflit entre valeur d’usage et valeur d’échange, c’est elle qui possède l’avantage moral. Mais ma compagne ne fume pas. Par conséquent, elle ne gomme pas.

Le gommage de livres comporte une certain nombre de risques au premier rang desquels le traumatisme ostéo-articulaire. Contrairement à ce que le profane imagine, la main qui manie la gomme n’est pas tant éprouvée que celle qui, immobilisant fermement la page, absorbe l’énergie du mouvement de va-et-vient. Des pauses régulières sont à observer. Puisqu’une pause s’accompagne naturellement d’un café, qui s’accompagne automatiquement d’une cigarette, il faut donc évaluer avec précision le nombre de pages à gommer entre deux pauses sous peine de faire partir en fumée le bénéfice escompté de l’opération.

Le risque psycho-social n’est pas à sous-estimer non plus, car la tâche est d’autant plus abrutissante qu’il est tout à fait impossible de lire un livre pendant qu’on le gomme. A cet égard, gommer du Marc Lévy ou du Robbe-Grillet est parfaitement équivalent (sauf à savourer la discrète ironie qu’il y aurait à gommer un exemplaire des Gommes…) Par exemple, je viens de gommer successivement, sans rien apprendre d’autre que le nombre de pages que ma compagne en a lues, L’Archéologie du savoir de Michel Foucault, Les Théories de la justice de Will Kymlicka, et l’Homo academicus de Pierre Bourdieu. Un jour, quand j’aurai arrêté de fumer, je les rachèterai pour les lire.

Un article de Baptiste Campomoro pour Les Lettres Françaises.

 

« INDIA SONG » : LA MÉLOPÉE DU DÉSIR.

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India Song, c’est une chanson passée dans la mémoire collective, un texte de théâtre, une création radiophonique, un film culte de Marguerite Duras. Enregistré en 1974, quelques semaines avant le tournage du long métrage cinématographique, la pièce radiophonique témoigne du désir sans cesse renouvelé de l’écrivaine d’en découdre avec toutes les formes possibles (et impossibles ?) du récit dramatique.

India Song démarre sur l’air célèbre qui lui donne son titre, cette mélodie entêtante qui peut s’écouter en boucle, simplement jouée au piano (et qui sera plus tard chantée par Jeanne Moreau). Une première voix, celle de la narratrice, Marguerite Duras elle-même, s’élève comme pour en rompre le charme, affirmant par-là son pouvoir démiurgique sur le sens de l’histoire. L’air reprend… Avant de laisser la parole à une autre voix plus jeune, plus frêle, celle de Viviane Forrester dont la prosodie rappelle étrangement celle d’Emmanuelle Riva dans Hiroshima mon amour.

Dans Écrire, Duras raconte que le piano est pour elle un objet lointain, encore inaccessible et que si elle avait su en jouer, elle n’aurait peut-être jamais écrit. Le piano est un objet narratif récurrent depuis son enfance, déjà présent dans Un barrage contre le pacifique, son premier grand succès romanesque. L’auteure avait d’ailleurs un piano dans sa maison de Neauphle-le-Château, sur lequel Carlos D’Alessio a composé l’air d’India Song.

La musique et le pouvoir de la répétition
Dès le seuil de la pièce donc, la musique nous est d’emblée donnée dans sa force expressive : une clé importante du récit, un langage à part entière, seul capable peut-être de s’adresser immédiatement aux sens et de traduire les émotions profondes des personnages. De cet air India Song, « cet air d’entre deux guerres », il nous est dit que parfois c’était elle (Anne-Marie Stretter) qui en jouait, parfois c’était lui (Michael Richardson), cet air entendu pour la première fois dans un lointain passé… lors d’un bal… sur lequel elle et lui avaient dansé tous les deux. Après quoi, en une nuit, pour elle il avait tout quitté.

La musique et les réminiscences obsessionnelles hantent Marguerite Duras, jusque dans les titres de quelques textes (Moderato cantabile, La Musica deuxième). Et il y a toujours chez elle, dans l’écrit, dans la manière de dire ou de faire dire aux acteurs-trices, dans la découpe des phrases, si différente de phrasés quotidiens, un sens profond de la musique et du rythme. Répétitions obsessionnelles de thèmes, de personnages, de prosodies vocales, certaines figures symboliques n’auront eu de cesse de revenir hanter son œuvre (la danse, l’amant, l’amour fou, la folie…) à travers quelques personnages choisis : Lol V. Stein, Anne-Marie Stretter, le Vice-Consul, la mendiante. Tous sont ici convoqués.

Carnet (sonore) de repérages, enregistrement qui se rêve en film, avatar réversible, négatif encore non impressionné mais appelé à l’être, l’histoire s’écrit dans le creux, dans l’expérience du doute et en s’écrivant, s’invente en s’écoutant… Car il est demandé à l’auditrice/teur comme à l’actrice/teur un investissement supérieur à la moyenne, pour réussir à pénétrer le sens d’une œuvre conçue comme une énigme existentielle. Si existentielle que l’anecdote raconte qu’à entendre les cris de Michael Lonsdale lors de l’enregistrement à Radio France en 1974, des salariés dans le couloir se demandèrent ce qui pouvait bien se tramer dans ce studio.

Suggérer plus que raconter
Chez Duras, l’amour ou la vie, tout est sujet à étonnement, à ravissement, à écoute attentive. La diction des voix, appuyée, précise, contribue à mettre le naturel à distance et nous entraîne dans un univers lyrique où l’alternance de voix masculines et féminines, de voix jeunes ou mûres, est donnée à entendre comme un chœur théâtral.

La voix de Marguerite Duras prend à son compte les descriptions visuelles des lieux du drame à Calcutta (le parc, l’ambassade, les terrains de tennis, l’hôtel) et énumère des faits, décrit des décors ou des gestes, patiemment, comme pour disséquer une vérité que pourtant elle est semble impuissante à atteindre. Tandis que la plus jeune voix, celle de Viviane Forrester, évasive, troublée, pose des questions, suggère des émotions des personnages, plutôt qu’elle ne raconte ou ne joue vraiment. Qui est-elle d’ailleurs ? Est-elle Anne-Marie Stretter ? Est-elle Lol V. Stein ? ou aucune d’elles ? D’autres voix surgissent au fil de la pièce, pour composer une forme artificielle de récit collectif. Comme si la vérité du monde dépeint ne saurait surgir que par la surimpression et l’alternance des voix.

À propos de celles-ci, Marguerite Duras écrivait dans La Vie matérielle : « La voix c’est plus que la présence du corps. C’est autant que le visage, que le regard, que le sourire. » Mais aussi fascinantes qu’elles soient, aucune des voix qui raconte cette histoire ne semble finalement être en mesure de la raconter seule ou de formuler une quelconque morale… Le sens se faufile alors dans les bribes, les interstices, dans ce qui échappe aussi au verbe.

Entre le présent, décrit avec une forme de lenteur pour cristalliser quelque chose du désir amoureux en proie à l’anéantissement, et un passé qui revient de loin et ne cesse de poursuivre ses personnages, le temps est suspendu. Marguerite Duras n’a jamais renoncé à réécrire sa propre vie, à revisiter les lieux de son existence, à commencer par son enfance et son adolescence passées dans l’Indochine coloniale, au bord du Mékong.

Polyphonie, confusion des temps, des lieux et des mémoires
India Song réinvestit ces lieux. Savannakhet. Delhi. Lahore. « Son nom de Venise dans Calcutta désert »… Les lieux et les temps se superposent en une géographie psychique incertaine, un présent indien troublé définitivement par le passé des personnages. Les sons qui donnent une chair, une texture réaliste à la pièce suggèrent les Indes. Le fracas de la pluie qui s’abat sur la ville. La voix et les chants de la mendiante, au bord du fleuve… cette femme qui a marqué au fer rouge le jeune esprit de Marguerite Duras. L’image de la lèpre qui fait tomber les corps en poussière, tandis qu’à proximité, dans l’univers feutré d’une ambassade, on cause sur un ton léger, on danse, on joue du piano.

India Song, c’est aussi l’inconsistance, la légèreté et le brouhaha d’une soirée d’ambassade au temps des colonies. Qui est vraiment cette Anne-Marie Stretter, autour de laquelle les hommes se pressent ? N’est-elle qu’une femme fatale et froide qui les attire pour les faire sombrer un à un dans la dépendance amoureuse, la folie ou le désespoir ?

Les choses graves sont dites si vite, on passe dessus puis, plus tard, on y revient, obstinément… De quoi se rappelle-t-on finalement ? La couleur de sa robe, de sa bicyclette… Les cris de folie du Vice-Consul (interprété par Michael Lonsdale) dont la voix, brièvement entendue, se mue soudain en cris de fureur désespérés, incongrus, rompant tout à coup la continuité du récit, annonçant déjà la chute tragique, faisant ressurgir le cri primitif de l’animal au sein de la comédie sociale.

Deux mondes en miroir
Qu’y a-t-il en fin de compte dans le double drame d’India Song ? D’un côté des grilles et des fenêtres fermées, des histoires d’amour figées dans la culminance de la passion, disséquées, prises au piège de mémoires photographiques, tandis que dans le même temps, dehors, se joue en toile de fond une autre histoire, grouillante, illimitée, celle de la famine et de la lèpre dans la moiteur de la mousson indienne. Quand certains meurent d’amour ou d’ennui, d’autres meurent de faim…

La nature répétitive de certains éléments sonores et textuels appuie encore ce dispositif du miroir. Le ventilateur qui tourne revient comme un leitmotiv obsédant, tout au long de la pièce, jusqu’à la scène finale. Ce ventilateur « d’une fictivité de cauchemar » dont la présence sonore appuyée, donne un mouvement mécanique et lancinant aux « images » figées de l’intérieur de l’ambassade, suggérées par la voix. Ainsi, nous est-il dit, les personnages « sont comme atteints d’une immobilité mortelle ».

Inéluctabilité et circularité sont au cœur de ce « chant indien ». Quand le son du ventilateur s’arrête, la pièce elle-même s’achève, comme un cœur cesse de battre. Le suicide d’Anne-Marie Stretter est suggéré, jamais sûr, jamais avéré : elle s’est allongée sous le ventilateur, plus tard son peignoir a été retrouvé dans l’allée de la résidence, près de la mer. Le ventilateur aux lames affutées, la 14ème variation de Beethoven, la mer et le ressac, sont sans doute les derniers sons qu’elle aura perçus, plus prégnants, plus saillants, plus forts que les voix humaines, qui ne l’auront pas retenue.

Postscript de Gérard Genette…


Gérard Genette est ce grand théoricien du langage (la narratologie) qui est passé à la pratique quand, en mai 2006, il a publié un gros livre intitulé Bardadrac, bientôt suivi de Codicille (2009), Apostille (2012), Epilogue (2014) et aujourd’hui Postscript, dans la collection « Fiction & Cie », aux éditions du Seuil où il est l’auteur du très théorique Fiction et Diction, qui avait paru dans sa propre collection « Poétique », en 1991. Il ne faudrait pourtant pas lui dire qu’il est « devenu écrivain » avec cette série, qui fut d’abord un triptyque, avant de pousser encore un peu… Gérard Genette a toujours dit qu’il récusait la distinction barthésienne entre écrivant et écrivain ; il dit ne pas très bien comprendre ce que cela veut dire, d’autant qu’il a toujours écrit ; et il dit surtout qu’il ne se sent pas plus écrivain avec Bardadrac ou Postscript qu’avec Palimpsestes. La littérature au second degré, qu’il avait publié en 1982, deux ans après la mort du grand Roland Barthes, qui, à la lecture de son tout premier essai critique, au tout début des années 1960, lui avait dit : « Vous voilà dans le grand bain » (un peu comme le même Barthes avait dit au jeune Jean Louis Schefer, à la même époque : « C’est irréversible, vous ne pourrez plus vous arrêter »).

Jusqu’à aujourd’hui, avec Postscript, Gérard Genette n’avait encore jamais cité l’aphorisme de Kurt Lewin : « Rien n’est plus pratique qu’une bonne théorie », qui lui fait penser à Engels citant un proverbe anglais : « La preuve du pudding, c’est qu’on le mange ». Le moins que l’on puisse dire, c’est que Gérard Genette a beaucoup d’humour, ou plutôt beaucoup d’esprit, car il sait bien à quel point « trop d’humour tue l’humour »… En vérité, son genre, ce serait plutôt l’allusion, c’est-à-dire la pratique du langage indirect. Mais le mot « genre » est ici impropre : il faudrait plutôt dire « figure », pour reprendre une autre série de livres – théoriques – qu’il publie depuis quarante ans aux mêmes éditions du Seuil, dans la collection « Poétique », depuis Figures III, en 1972, car les deux premiers volumes avaient paru dans la collection « Tel Quel » de Philippe Sollers, en 1966 et 1969.

Dans Postscript, justement, il rend hommage à Philippe Sollers qui lui avait permis de publier un recueil d’essais intitulé Figures, « sans demander à son auteur, selon l’usage éditorial, d’y ajouter une introduction et / ou une conclusion propres à en établir, ou au moins en proclamer, comme on fait toujours, l’unité profonde. » Gérard Genette raconte ici que cette insouciance ne fut pas approuvée par quelques-uns de ses amis, mais, à y repenser aujourd’hui, il n’en est pas mécontent : ce fut même une chance, voire ce qu’on appelait autrefois une Providence, dit-il. En effet, on a rapporté à Gérard Genette que le lectorat des livres qu’il écrit d’une main et de ceux que, de l’autre, il contribue à faire publier (dans la collection « Poétique » des éditions du Seuil) est qualifié de « grand public cultivé ». Gérard Genette admire « ce nouvel oxymore doublement flatteur », dit-il, surtout dans notre République devenue « furieusement twittocratique », où par exemple une émission de radio peut être supprimée brutalement pour cause d’élitisme peu républicain…

Dans Bardadrac, Gérard Genette avait mentionné sa devise personnelle : « Moderato ma non troppo », dont l’équivalent dans notre belle langue est : « Modéré, mais sans excès ». Dans un précédent volume, il nous avait raconté aussi son passage par le marxisme pur et dur qui l’avait finalement déniaisé sur bien des vésanies « de gauche », qu’il voit encore prospérer chez d’autres qui n’ont pas bénéficié de ce vaccin de cheval. Dans Postscript, il dit que le « socialisme » est de plus en plus à la gauche française ce qu’est à un amputé son membre fantôme : « il l’a perdu depuis longtemps, mais il lui fait toujours mal. » De toute façon, Gérard Genette ne croit pas trop au mot « progrès », sachant que se déclarer « favorable au progrès » est un simple pléonasme (« comme dire qu’on aime ce qu’on trouve bon »), et s’y déclarer « opposé » un oxymore (« comme dire que l’on n’aime pas ce que l’on trouve bon »).

Gérard Genette se targue (sans doute un peu trop souvent, reconnaît-il volontiers) d’être autodidacte ; il s’est même longtemps demandé pourquoi il se tient si soigneusement à l’écart des institutions proprement universitaires – du moins en France, car les universités étrangères, et particulièrement américaines, l’ont pas mal sollicité ; mais c’est un fait qu’il n’a jamais enseigné au Collège de France, par exemple, et peut-être à cause du professeur Roland Barthes et de son avertissement : « Vous voilà dans le grand bain »… Oui, n’aurait-il pas fallu lui demander ce qu’il entendait par là, au juste ? Sans doute ; « mais j’étais ravi de ne plus toucher aucun fond », dit Gérard Genette…

Un article de Didier Pinaud pour Les Lettres Françaises.

 

« L’Enfant et la Rivière » d’Henri Bosco en bande dessinée.

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Une magnifique adaptation de l’oeuvre de Bosco ! Xavier Coste sublime la nature avec des couleurs magnifiques. Une lecture très agréable qui nous transporte dans le Sud de la France ! `

Ce qui attire plus que tout Pascalet, dans ce pays de Provence où il vit, c’est la rivière.
Jamais encore il ne l’a vue. Il rêve de suivre Bargabot, le braconnier, à la pêche et de découvrir le mystère de la rivière « interdite ». Un jour, les parents de Pascalet s’absentent.
Et tante Martine est bien trop occupée pour faire attention à lui…
Pascalet va alors découvrir la fascinante rivière, et aussi Gatzo, un jeune garçon extraordinaire qu’il délivre des bohémiens, et avec lequel il va combler sa soif d’aventures.

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L’auteur

Né en 1989 en Normandie, Xavier Coste est auteur de bande dessinée et illustrateur. Après une licence en Arts Graphiques à Paris, il sort son premier album de bande dessinée en 2012, Egon Schiele, vivre et mourir, paru chez Casterman et traduit en plusieurs langues. En tant qu’illustrateur il collabore régulièrement avec la presse et l’édition. L’Enfant et la Rivière est sa première collaboration avec les éditions Sarbacane.

Futurs parfaits de Véroique Bizot.

9782330096373

Tout est simple et tout se complique, rien ne se passe (en apparence) et pourtant tout arrive – tout peut arriver – dans les nouvelles à l’humour noir et lumi­neux de Véronique Bizot : un homme se fait construire une maison invivable, un assassin se produit dans un théâtre, un reporter de guerre meurt dans un déjeuner de famille, un frère et une sœur achètent une voiture. Des hommes et des femmes ordinaires ou presque affrontent avec une forme de grâce modeste et néan­moins récalcitrante l’impitoyable vertige d’exister, lequel surgit dans les infimes recoins du quotidien, de la mémoire, de l’espérance.
Voici donc onze histoires imprévisibles, souvent traversées du désir de vies nouvelles, d’envolées possibles, de futurs parfaits ; des histoires qui organisent, observent et exaltent la collision entre la vie et la fiction, accidents ou plaisanteries du destin, virages en apesanteur, échappées narratives, feintes de l’imagination qui font naître la surprise d’un rapport très concret aux choses de la vie.

Actes sud littératures.

Mars, 2018 .