Ah, Ernesto! (Marguerite Duras)

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L’histoire? Celle d’Ernesto, un petit garçon qui revient de sa première journée d’école en disant à ses parents: « Je ne retournerai plus à l’école ». Et quand on lui demande pourquoi il répond: « Parce que!… A l’école on m’apprend des choses que je ne sais pas. »
S’en suit un face à face entre Ernesto, ses parents et le maître d’école. Une confrontation au combien éloquente sur la remise en question de l’éducation, de l’enseignement tels qu’ils étaient mis en œuvres jusque là.

« Le maître ne se contient plus. Il crie:
-L’instruction est obligatoire.
-Pas partout, dit Ernesto.
-On est ici, crie plus fortement le maître. On est ici. On est ici et on n’est pas partout.
-Moi si, dit Ernesto. »
[…]
Le maître poursuit son raisonnement:
-J’ai posé une question il me semble: que savez-vous, enfant?…
Ernesto, cette fois ne se fait pas prier pour répondre:
-Non, je sais dire Non et c’est bien suffisant. »

Abasourdis, consternés, effrayés, en colère les adultes restent sans réponse face à Ernesto tant cela vient heurter leur croyances!
C’est ainsi que le texte de Marguerite Duras est manifeste dont le message est toujours d’une grande actualité: savoir dire non, être libre de penser par soi-même et de considérer que le savoir n’est pas forcément dicté par l’ordre établi, consensuel, scolaire en l’occurrence.

« La folie d’Ernesto, dans un monde entièrement assujetti à la logique du consensus, réside dans cette liberté débordante, excessive, révolutionnaire dont il voudrait disposer. Dans son refus de toute valeur préétablie, dans sa volonté de détruire et de saboter le savoir-dans son cas le savoir scolaire-pour retrouver en lui l’innocence universelle. »

Marguerite Duras.

Extrait de La Vagabonde/ Colette

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« Seule ! J’ai l’air de m’en plaindre, vraiment!
« Si tu vis toute seule, m’a dit Brague, c’est parce que tu le veux bien, n’est-ce pas? »
Certes, je le veux « bien », et même je le veux, tout court. Seulement voilà.. il y a des jours où la solitude, pour un être de mon âge, est un vin grisant qui vous saoule de liberté, et d’autres jours où c’est un tonique amer, et d’autres jours où c’est un poison qui vous jette la tête aux murs.
Ce soir, je voudrais bien ne pas choisir. Je voudrais me contenter d’hésiter, et ne pas pouvoir dire si le frisson qui me prendra, en glissant entre mes draps froids, sera de peur ou d’aise.
Seule… et depuis longtemps. Car je cède maintenant à l’habitude du soliloque, de la conversation avec la chienne, le feu, avec mon image… C’est une manie qui vient aux reclus, au vieux prisonniers; mais, moi, je suis libre… Et, si je me parle en dedans, c’est par besoin de rythmer, de rédiger ma pensée.
J’ai devant moi, de l’autre côté du miroir, dans la mystérieuse chambre des reflets, l’image d' »une femme de lettres qui a mal tourné ». On dit aussi de moi que je « fais du théâtre », mais on ne m’appelle jamais actrice. Pourquoi? Nuance subtile, refus poli, de la part du public et de mes amis eux-mêmes, de me donner un grade dans cette carrière que j’ai pourtant choisie…
Une femme de lettres qui a mal tourné : voilà ce que je dois, pour tous, demeurer, moi qui n’écris plus, moi qui me refuse le plaisir, le luxe d’écrire…
Ecrire! pouvoir écrire! cela signifie la longue rêverie devant la feuille blanche, le griffonnage inconscient, les jeux de la plume qui tourne en rond autour d’une tache d’encre, qui mordille le mot imparfait, le griffe, le hérisse de fléchettes, l’orne d’antennes, de pattes, jusqu’à ce qu’il perde la figure lisible de mot, mué en insecte fantastique, envolé en papillon-fée…
Ecrire… C’est le regard accroché, hypnotisé par le reflet d’une fenêtre dans l’encrier d’argent, la fièvre divine qui monte aux joues, au front, tandis qu’une bienheureuse mort glace sur le papier la main qui écrit. Cela veut dire aussi l’oubli de l’heure, la paresse au creux du divan, la débauche d’invention d’où l’on sort courbatu, abêti, mais déjà récompensé, et porteur de trésors qu’on décharge lentement sur la feuille vierge, dans le petit cirque de lumière qui s’abrite sous la lampe…
Ecrire! verser avec rage toute la sincérité de soi sur la papier tentateur , si vite, si vite que parfois la main lutte et renâcle, surmenée par le dieu impatient qui la guide… et retrouver, le lendemain, à la place du rameau d’or, miraculeusement éclos en une heure flamboyante, une ronce sèche, une fleur avortée…
Ecrire! plaisir et souffrance d’oisifs! Ecrire! … « 
La Vagabonde.

« Transparence » de Marc Dugain

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Parution : 25-04-2019

« Cette chaise est libre? » de Jacques A. Bertrand

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Il n’est pas besoin de connaître personnellement Jacques A. Bertrand pour supposer qu’à travers les observations et pensées de cet Anatole Berthaud, qui revient de livre en livre nous délivrer ses réflexions sur l’existence et « les autres », l’écrivain dresse et peaufine au fil des ans son autoportrait — tout en ironie, en autodérision. Phi­losophe faussement badin, la mélancolie chevillée à l’âme mais drapée d’un humour qui s’emploie à la travestir tantôt en sagesse, tantôt en aimable misanthropie, Anatole a avancé sa vie durant à contre-courant. Rétif à l’ambition sociale et à la solennité, fuyant la gloire et ses inconstances, les gens célèbres dont « l’amitié est alternative » — cela, il le tient de la fréquentation de quelques spécimens de cette sorte, dont celui qu’il nomme le Chanteur —, riant des vaniteux et des esprits fats, cultivant au contraire la distance, la distraction, l’art de la dérobade : « J’ignore combien de fois vous vous êtes demandé ce que vous faisiez là. Pour moi, j’ai cessé de compter. Il me semble qu’à une époque ce me fut une forme de situation. Je devais y trouver quelque satisfaction, le monde me paraissant suffisamment étrange pour légitimer mon sentiment de décalage… » Dans cette marge, il est depuis lors demeuré.

| Ed. Julliard, 128 p

« Je ne suis pas un oiseau » d’Anne Herbauts

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Un voyage graphique et poétique, qui aborde avec délicatesse le thème de l’exil et des migrations. Et donne à la tragédie un éclairage universel.

Sur la couverture, une découpe d’oiseau striée comme les barreaux d’une cage et un titre en forme de négation. D’emblée, tout est dit : un oiseau empêché de voler n’est plus un oiseau, un homme en exil qui ne trouve pas refuge est un condamné. Voilà encore à l’œuvre la grande force du travail d’Anne Herbauts, cette fois-ci plutôt à destination des adultes, même s’il reste accessible à tous. De double page en double page, de bout de poème en bout de ficelle qui s’échoue et meurt sur le sable, elle regarde la tragédie des migrants en face mais la raconte de biais. Là, cet oiseau peut-être des­siné par un enfant, accroché en haut de la page tel un soleil ; et en écho cet autre, peint d’une main plus sûre, qui s’effondre comme abattu en plein vol. Ici elle transforme l’écriture sumérienne en empreintes d’oiseaux, plus loin elle rêve d’un radeau brisé de­ve­nu cabane puis fait se croiser Renaissances italienne et flamande, dieux grecs et nef chrétienne, visages romain et africain… Les guerres, les catastrophes et les haines chassent les hommes de chez eux, les siècles et les cultures n’y changent rien, pour preuve ce lancinant refrain qui scelle le destin humain : Je ne suis pas un oiseau. Un chant poignant de simplicité, un poème visuel tout en délicatesse, qu’elle entonne sans une once de grandiloquence. Si Anne Herbauts n’appuie nulle part, elle touche pourtant en plein cœur.

 

| Ed. Esperluète, coll. Hors-formats, 80 p., 22 €.

Un article Télérama.fr

 » Nouveaux Visages » de Danzy Senna

9782330121624En ce début de XXIe siècle, Maria et Khalil forment le “couple parfait”. Noirs à la peau claire, ils sont ces “nouveaux visages” en train de brouiller des frontières archaïques. Tous deux résident dans l’enclave noire bohème de Brooklyn où Khalil surfe sur la première vague de l’ère “point-com” tandis que Maria travaille à sa thèse sur le terrible massacre de Jonestown, lors duquel, en 1978, les neuf cents adeptes, en majorité noirs, de la secte du Temple du peuple trouvèrent la mort.
Enfant adoptée et élevée par Gloria, une universitaire militante morte avant d’avoir achevé sa thèse sur “la triple conscience des femmes noires”, Maria à qui tout semble pourtant réussir souffre en secret de troubles du comportement capables de la mettre en danger et de compromettre son avenir.
Danzy Senna, qui a elle-même grandi dans l’“élite à dreadlocks”, s’emploie ici à tourner en dérision la quête d’authenticité raciale dont a parfois pu faire preuve une communauté noire contemporaine “branchée”. “On ressemble à des personnages de Woody Allen, la mélanine en plus”, résume Khalil.
À travers sa protagoniste, Nouveaux visages incarne l’échec des très flexibles valeurs du monde contemporain à constituer un rempart contre les forces de la mémoire, du désir ou du désespoir. Une remise en cause aussi caustique que radicale de la quête d’identité dès lors qu’elle se réduit à un cliché dévorateur.

Mai 2019 / 224 pages

traduit de l’américain par : Yoann GENTRIC

« L’autre George, A la rencontre de George Eliot » de Mona Ozouf

product_9782072802027_195x320«Ce livre raconte une rencontre, annoncée, tout au long de la vie, par divers signes énigmatiques. Le plus explicite m’est venu de mon professeur de troisième, Renée Guilloux. À ses élèves adolescentes elle recommandait chaleureusement la fréquentation d’une romancière anglaise, George Eliot, et de ses héroïnes.
J’ai mis longtemps à transformer ce conseil en livre. Celui-ci n’est pas une biographie. Mais une promenade dans la forêt des romans, en compagnie d’une femme supérieurement intelligente, assez brave aussi pour affronter, dans la société victorienne, l’ostracisme social que lui vaut sa liberté de mœurs et d’esprit. En gardant, présente à la mémoire, celle qui avait emprunté des chemins parallèles : une George encore, Sand, à laquelle Eliot vouait une affection passionnée.
Ce voyage buissonnier m’a réservé la surprise de retrouver les questions qui font toujours le vif de nos débats du jour : Que dit la morale dans un monde déserté par l’intervention divine? Comment, entre appartenances et liberté, se construit une identité? Et peut-on, quand on est une femme, à la fois revendiquer l’égalité et chérir la dissemblance?
Ce sont de grandes interrogations. La merveille est qu’en cheminant avec l’autre George, elles n’ont plus rien d’intimidant. Elles portent des noms, elles ont des visages. Elles font entendre des voix, et celles-ci, toutes discordantes qu’elles puissent être, aident à mieux déchiffrer la vie.»
Mona Ozouf.

Paru chez Gallimard le 04/10/2018

 » Un matin d’hiver » de Philippe Vilain

9782246812395-001-TUne femme rencontre un homme, ils s’aiment. Ils ont la vie de tout le monde. Un couple, un enfant, une certaine lassitude qui n’est pas désagréable, aussi. Un jour, Dan annonce qu’il va voir ses parents aux Etats-Unis. Seulement voilà, il n’y va pas. Il disparaît même complètement de la vie de la narratrice.
Quinze ans après, l’obsession de la disparition s’étant émoussée, leur fille ayant grandi, d’autres hommes étant entrés dans sa vie, elle tente de gérer l’inexplicable. Peut-on vivre avec un fantôme  ?

Philippe Vilain est docteur en lettres modernes, écrivain et essayiste. Il a publié de nombreux romans dont le thème est l’exploration de la conscience amoureuse: « L’Etreinte », «  le Renoncement », «  L’été à Dresde », « Paris l’après-midi », ( Prix François Mauriac de l’Académie française 2007) «  La femme infidèle » (Prix Jean Freustié 2013) . Son roman, « Pas son genre », a été adapté au cinéma par le réalisateur Lucas Belvaux.

Essayiste, il est l’auteur de « Défense de Narcisse » (2005) et d’une remarquable réflexion sur la littérature contemporaine, «La littérature sans idéal », qui a fait l’objet d’une chronique dans Culture-Tops, le 16/11/2016.

Grasset Editions.

« Rue du pardon » de Mahi Binebine

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Rue du Pardon : c’est dans cette petite rue très modeste de Marrakech que grandit la narratrice de ce roman, Hayat (« la vie » en arabe). Le quartier est pauvre, seule la méchanceté prospère. Ainsi, Hayat qui est née blonde suscite les ricanements de tous et fiche la honte à sa mère. Une jungle sordide l’entoure, avec un père au visage satanique et des voisines qui persiflent comme des serpents.

Tant de difficultés auraient dû avoir la peau de cette enfant, mais on ne peut pas détruire « la vie ». Comme un oiseau qui sort de sa cage, Hayat s’échappe, et ressuscite grâce à Mamyta, la plus grande danseuse orientale du Royaume. Mamyta est une sorte de geisha – chanteuse, danseuse, entraîneuse, amante. Une femme libre dans un pays fondé sur l’interdit. Elle est de toutes les fêtes, mariages, circoncisions… mais elle danse aussi dans les cabarets populaires fréquentés par les hommes. Dénigrée et admirée à la fois, ses chants sont un mélange de grivois et de sacré. Avec ses danses toute mélancolie disparaît. Hayat découvre comment on fait tourner la tête aux hommes, comment la grâce se venge de l’hostilité, comment on se forge un destin.
En lisant Mahi Binebine, on croit voir ces femmes danser sous nos yeux. Cette histoire est un accomplissement, ce récit un enchantement.

Paru en mai 2019 chez Stock

 » Les jours »de Sylvain Ouillon

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Parution : 07-03-2019
Collection Blanche, Gallimard