L’homme sans ombre, Joyce Carol Oates.

livre_moyen_397

Une jeune scientifique fait d’un amnésique son objet d’étude. De manière pénétrante, l’auteure examine le lien qui les unit. Palpitant et profond.

Peut-on vivre « prisonnier d’un présent perpétuel […] comme un homme tournant en rond dans des bois cré­pusculaires : un homme sans ombre » ? Que sont le quotidien, les pensées, le rapport au monde et aux autres d’« un homme au bord de la noyade qui espère être sauvé par quelqu’un, n’importe qui, sans avoir aucune idée de la nature de ce sauvetage ni de ce dont il doit être ­sauvé » ? A la manière d’un scientifique s’apprêtant à mener une expérience — d’une portée plutôt anxiogène… —, c’est dans cette situation que Joyce Carol Oates choisit de placer Elihu Hoopes, personnage central de ce roman.

On fait sa connaissance aux premières pages du livre, en 1965, alors qu’à la suite d’une encéphalite ayant endommagé une partie de son cerveau, ce trentenaire en pleine santé se retrouve atteint d’une forme particulière d’amnésie : s’il a conservé intacts les souvenirs des quelque trente-sept années de sa vie d’avant l’épisode fiévreux fatal, il est désormais incapable de se rappeler de nouvelles informations, celles-ci s’effaçant au bout de soixante-dix secondes. Les carnets qu’il noircit de notes, afin de tenter de retenir cette vie qui se dissout instantanément dès qu’elle a été vécue, ne sont qu’un illusoire secours. « Pour cet homme au cerveau lésé, une grande partie de la vie ordinaire doit être chargée de mystère : où est-il ? Dans quel genre d’endroit ? Qui sont les gens qui l’entourent ? Au-delà de ces perplexités, le mystère plus immense encore de son existence même, de sa survie après une sorte de mort, trop profond pour qu’il s’y appesantisse. Avec une mémoire à court terme très limitée, l’amnésique ressemble à quelqu’un qui approcherait son visage d’un miroir jusqu’à le toucher : il ne peut pas ‘‘se voir’’ », songe Margot Sharpe, l’autre protagoniste majeur de L’Homme sans ombre, une ambitieuse jeune scientifique travaillant au laboratoire de Philadelphie chargé d’étudier le cas Elihu Hoopes, le « projet E.H. ».

Racontée par Oates au présent — comme s’il s’agissait ainsi de partager un peu du sort de l’homme sans mémoire, de mieux en éprouver le ­désarroi (l’effroi ? l’affolement ? le vertige ?) —, l’histoire d’Elihu Hoopes et de Margot Sharpe court sur trois décennies et embrasse d’excitante et nouvelle ­façon nombre de thèmes et de motifs familiers à la romancière. L’un des fils majeurs qu’elle déroule est la relation torve qui se noue entre Margot et son sujet d’étude : du côté de l’homme, une perpétuelle nou­velle rencontre ; du côté de la jeune femme, un mélange opaque, instable et délétère de curiosité et d’ambition scientifiques, de compassion, de sentiment amoureux et de désir inavoué de manipu­lation et de possession. Au-delà des interro­gations métaphysi­ques (sur l’identité, le temps, l’avenir, le destin…) qui irriguent ce roman sub­tilement palpitant, on retrouve, dans l’examen de ce lien entre les deux personnages, toute l’acuité psychologique d’Oates, cette éminente et inquiétante pénétration qui est sa force et son talent singulier lorsqu’elle entreprend de scruter l’humain, sa noirceur, ses pulsions, ses désordres.

Un article de Nathalie Crom pour Télérama.

Les Dimanches de Jean Dézert de Jean de La Ville de Mirmont. (paru en 1914)

« J’ai imaginé un petit roman qui m’amuserait beaucoup », écrivait Jean de la Ville de Mirmont dans une lettre à sa mère, en 1911. « Ce sera désolant sous un aspect ridicule. Mon personnage est définitivement employé de ministère. Il habite mon ancienne chambre de la rue du Bac, sous l’obsession d’un plafond trop bas. Il s’ennuie mortellement par faute d’imagination, mais est résigné à sa médiocrité. Pour essayer de se distraire, il emploie tout un dimanche à suivre les conseils de plusieurs prospectus qu’on lui a donnés dans la rue. (…) Je n’ai même pas la peine d’inventer ».

Ce personnage, ce sera Jean Dézert, auquel l’auteur prête son prénom, son âge, son emploi et son logement. Quant au caractère, c’est une autre histoire : « Ses yeux ne quittent pas la terre, ses regards ne s’élèvent pas au-dessus de ce monde, où, si certains sont acteurs et d’autres spectateurs, lui n’est que figurant »… Dans sa lettre, Jean de la Ville ajoutait : « Je mettrai là, si je peux, toute l’horreur des foules dominicales, toute la médiocrité d’existence des petits employés qui font du patin à roulettes et assistent aux concours de bicyclettes au bois de Vincennes. Ce ne sera pas du tout un roman naturaliste, mais une sorte de fantaisie à double sens sur ces gens dont Cervantès disait qu’ils servent à augmenter le nombre des personnes qui vivent ».

Son petit roman, à peine plus qu’une grosse nouvelle, parut en 1914 sous le titre Les Dimanches de Jean Dézert, et, bien qu’il n’eût aucun écho, demeure encore aujourd’hui le titre le plus sûr de son auteur à la postérité. Jean de la Ville de Mirmont ne laissa plus rien qu’un recueil de poèmes, l’Horizon chimérique, un bref ensemble de contes, et quelques lettres adressées à sa mère ou à François Mauriac, son ami de jeunesse et compatriote bordelais. Les dernières furent envoyées depuis le front de l’Aisne, où le sergent de la Ville de Mirmont trouva la mort, en novembre 1914, sur le Chemin des Dames.

Jean de la Ville (le nom sous lequel il fit paraître son roman) connut un regain de notoriété, longtemps après sa disparition, lorsque Michel Suffran recueillit ses Oeuvres complètes en un volume, chez Champ Vallon (1992). Il est néanmoins douteux que cette « fantaisie à double sens », si faussement candide et si réellement cruelle, puisse être comprise aujourd’hui pour ce qu’elle est. Il faut bien admettre que les progrès de la langue, en un siècle, n’ont attendu personne.

J’ai donc entrepris de traduire en bonne Novlangue cet auteur qui m’est cher mais dont le style est devenu, au fil des années, un peu trop old school, un peu trop has been. Heureusement je ne suis pas le seul à travailler à l’élaboration d’un nouveau lexique. De nombreux journalistes, que l’on trouve plutôt qu’ailleurs dans les publications « culturelles », mènent la marche à un rythme soutenu. Ainsi, toutes les nouveautés syntaxiques réunies dans le texte qui suit, ont été trouvées dans un assez petit nombre de pages d’un seul numéro du magazine A nous Paris.

Voici le résumé que donnait Mirmont de la journée de son héros :

« Le matin, il prend un bain chaud, avec massage par les aveugles, rue Monge. Puis il se fait couper les cheveux dans un « lavatory rationnel » de la rue Montmartre. Puis il déjeune rue de Vaugirard dans un restaurant végétarien anti-alcoolique. Puis il consulte un somnambule. Puis il va au cinématographe. Il dîne enfin au champagne à 2 francs 75 aux environs de la barrière du Trône et finit sa soirée en écoutant une conférence gratuite avec auditions musicales chez un pharmacien près de la Gare du Nord. »

 Voici maintenant le pitch de la version actualisée. Pour bien faire, il faut imaginer que l’avatar moderne de notre héros n’est plus employé de Ministère (no way !), mais travaille, par exemple, dans la communication. Disons qu’il est community manager. De même, il ne loge plus rue du Bac ; probablement quelque part entre le XIXe arrondissement, Montreuil, et Saint-Denis.

« Le matin, il veut perfectionner son home office. Dans la pop-up store d’un papetier japonais, au milieu des illustrations de street art en giclee print, il déniche un masking tape aux motifs kawaï. Puis, à un food truck, parmi les serial shoppeuses occupées à leur cooking class, il avale un burger exotique poulet-gingembre, best-seller de la street-food, et un bubble-tea pour se détoxer. Au coeur du quartier Pigalle, un peu plus trendy, il poursuit son hippie trip dans un tiki bar à la déco sunshinesque sur fond sonore entre surf-rock rétro et exotica. Enfin, il se rend à la presale party du boss d’un label de ghetto breakbeat, d’où il ramène un vinyle collector et un pass pour un DJ set éclectique avec des guests surprise. »

Dans 1984, Orwell voyait la Novlangue supplanter l’ancien idiome vers 2050. Il parlait de l’anglais. Le français, comparativement, avait peut-être pris un peu de retard. Par des efforts de ce genre, nous devrions parvenir à le combler.

Un article de Sébastien Bance pour Les Lettres françaises.

« Rien à cette magie » de Suzanne Doppelt. Poésie.

product_9782818046517_195x320

Entre 1733 et 1734, Chardin peint trois fois Les Bulles de savon, trois versions très proches d’une même scène : un jeune homme s’amuse à faire des bulles sous l’œil curieux d’un enfant à moitié dans l’ombre. Proust prétendait qu’on ne peut faire d’aussi précieuses découvertes que dans les Pensées de Pascal dans une réclame pour un savon, ou dans une bulle de savon, a-t-on envie d’ajouter avec Suzanne Doppelt.

À partir de ce célèbre tableau de Chardin, elle invente un livre conçu comme un petit théâtre d’ombres et de marionnettes, un étonnant dispositif poétique et photographique pour tenter d’accompagner la construction de ce tableau. Le livre revisite ainsi de façon très originale le thème de la vanité.
Il ne s’agit pas simplement d’histoire de l’art, même si les descriptions tendent parfois vers une certaine forme d’objectivité, ni même de philosophie. Le texte poétique joue à tourner autour de ce tableau, au plus près de cette séquence mélancolique où l’on voit une petite sphère sur le point d’exploser. Comme pour rechercher une solution aérienne qui préserverait fugitivement la lumière de l’enfance, la bulle doit être soufflée à nouveau, indéfiniment, et le texte, à la façon d’une ritournelle, revient à cette figure spectrale – une manière de rythmer le temps, sujet central de cette image.

Capture 1

Capture 2

Collection Poésie, P.O.L
Parution : 08-11-2018

doppelt-fond fonce

Après des études de philosophie et quelques années d’enseignement. Suzanne Doppelt se tourne vers la photographie, un travail toujours étroitement associé à la littérature.
Elle dirige la collection Le rayon des curiosités chez Bayard
Membre du comité de rédaction de la revue Vacarme.

1998-2013 : Ateliers d’écriture dans des lycées, bibliothèques, écoles d’art, au musée du Louvre et à la Ménagerie du Jardin des plantes.
Septembre 2015-juin 2016 : Résidence Île-de-France à la Maison Victor Hugo, Paris.

La guerre des autres. Rumeurs sur Beyrouth. Bd.

album-cover-large-37315

L’histoire :

Beyrouth, en 1974. La famille Naggar a fui les territoires palestiniens conquis par l’armée d’occupation israélienne après les guerres de 1948 et de 1967. Ils sont de souche égyptienne et sont imprégnés de la culture occidentale. Le père est un coureur de jupons. Un épicurien qui fait le bonheur de ses amis en passant sous le manteau des numéros de l’Écho des savanes, qui ne sont que quelques pépites parmi les trésors que réserve sa librairie. La mère est baba-cool mais elle tient la baraque et surtout les comptes, qui ne sont pas au beau fixe. Un peu lassée du comportement de son mari, elle est tombée amoureuse de son meilleur ami qui, malheureusement pour elle, s’avère être gay. Ils ont trois enfants qui, eux aussi, sont plein de vie et aiment les arts, en particulier le cinéma. Tous vivent paisiblement et se tiennent à l’écart des tensions religieuses et politiques qui commencent à miner le pays. Mais le propre de cette famille est d’être portée par l’espoir et de refuser la fatalité. Pourtant, le cours des événements s’accélère. Le Liban est déjà très divisé par les conflits idéologiques qui séparent les communautés chiite, sunnite, druzes et maronite. Il sert désormais de territoire refuge aux palestiniens qui ont fui la Syrie. En quelques mois, 400 000 réfugiés affluent. Parmi eux, des Palestiniens résolus à ne pas se laisser faire par l’État d’Israël, qui ne reconnaît même pas leur existence…

Bernard Boulad (Scénario)
Paul Bona (Storyboard)
Gaël Henry (Dessin)

Paru le 05 sept 2018.

Deux extraits de « Les jardins Statuaires » de Jacques Abeille.

Frédéric Martin, directeur des éditions Le Tripode, a entrepris depuis 2010 d’éditer l’intégralité de l’œuvre de Jacques Abeille, « Le cycle des contrées ».

Il est interrogé en 2016  par La Croix:

Pourquoi éditer toute l’œuvre de Jacques Abeille ?

Frédéric Martin : Quand j’ai découvert Les Jardins statuaires, j’ai cru vivre une hallucination tant ce livre est parfait. Il a connu un enchaînement invraisemblable de malchances qui l’ont laissé dans l’ombre avant que nous le rééditions en 2010. Il reste désormais deux volumes à paraître pour que l’ensemble du Cycle des contrées soit terminé.

La rencontre avec le dessinateur François Schuiten, qui illustre toutes les couvertures, a aidé à sa redécouverte. L’univers littéraire de Jacques Abeille, influencé par Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq et Sur les falaises de marbred’Ernst Jünger s’est alors uni avec celui très graphique, voire punk, de Schuiten, attirant de nouveaux lecteurs.

Pouvez-vous décrire son monde ?

F. M. : Autour de ce monde des jardins statuaires, qu’on appelle « les contrées », où les jardiniers cultivent des graines/cailloux, gravite un univers plus large qui rapproche Abeille de Tolkien. Il a développé des histoires poupées russes : des populations distinctes et leurs coutumes, un empire avec des visées hégémoniques et sa capitale Terrèbre (l’envers de Bordeaux), un peuple de barbares unifiés et armés au Nord par un jardinier renégat qui essaie d’envahir le pays des jardins par vengeance, des Amazones, un chaman qui crée des statues protectrices en fer, une ancienne civilisation dont demeurent les vestiges à l’est…

Cette lecture n’est-elle pas déroutante ?

F. M. : Jacques Abeille est un écrivain du rêve. Il laisse surgir sans arrêt, et son œuvre est une attention à la magie, à l’incongru. L’anecdote de la création des Jardins statuaires le montre : il se promenait dans le sud-ouest de la France, où voir des éleveurs de canards cultiver d’immenses courges pour les nourrir lui a inspiré un conte voltairien : à la place des courges, l’homme ferait pousser des graines de pierre destinées à devenir des statues, une force qui sort du sol et que l’homme vient tenter d’apprivoiser, comme une métaphore de la création.

Il me fait penser aux Disciples à Saïs de Novalis, qui parle de contempler les coquilles d’œufs pour comprendre le destin de l’homme. Abeille invite à regarder autrement la nature et le monde. Son écriture est absolument spontanée, et baroque, foisonnante, rappelant le surréalisme d’où il vient.

Qui est Jacques Abeille ?

F. M. : Comprendre d’où vient cet ex-professeur de philo puis d’arts plastiques est une clé fondamentale de son œuvre. Il est né en 1942 d’un couple adultère : son père, préfet résistant, fusillé par les milices en 1944, l’avait reconnu grâce à de faux papiers.

À sa mort, la mère ne pouvant récupérer l’enfant, le jumeau monozygote de son père, lui aussi préfet, va le reconnaître à son tour avec de faux papiers, cet inconnu faisant de lui son fils. Cette histoire explique pourquoi la question de l’auteur et de l’identité est tragique dans son œuvre, où aucun de ses narrateurs n’a de nom.

Il est bouleversant de constater que Jacques a créé une œuvre gigantesque à partir d’empêchements. Il aurait voulu être peintre, il s’est découvert daltonien ; il aurait voulu être ethnologue, mais a compris que le temps de l’ethnologie était fini après Leiris. Il a donc créé le monde qu’il pouvait arpenter lui-même : il fonctionne par images – ses descriptions sont des tableaux –, et invente des voyages intérieurs et des histoires de filiations.

« Gabineau-les – bobines » de Charles Pennequin.

gabineau-les-bobines-de-charles-pennequin

Collection Fiction, P.O.L
Parution : 01-11-2018

Des livres pour le centenaire de 1918…

product_9782070417865_195x320

Collection blanche, Gallimard
Parution : 08-11-2018
140103_couverture_Hres_0
Depuis l’enfance, j’ai voulu écrire mes souvenirs de la guerre de 14.
J’ai mis des années avant de m’aventurer sur les traces de cette vieille guerre qui s’était déposée en moi, alors qu’aucune raison biographique, apparemment, ne justifiait cette obsession.
Cette guerre appartient à notre histoire intime, à nos familles, à nos secrets de famille. Partout les monuments viennent nous le rappeler, avec leur litanie de noms. Survivants et rescapés, combattants oubliés ou disparus, les soldats de 14-18 sont restés des soldats inconnus. Avec leur moustache, leur képi, leur casque, n’ont-ils pas tous l’air de se ressembler ?
Alors j’ai laissé les revenants m’approcher. J’ai fouillé leurs visages, leurs photos, et même un petit film amateur tourné au front, qui m’est parvenu comme une bouteille à la mer. Je suis parti rechercher les êtres vivants, fossilisés à l’intérieur de ces images, et pourquoi cette guerre s’était fichée au fond de mes yeux.
Histoire
La Librairie du XXIe siècle
Date de parution 20/09/2018.

téléchargement (1)

Cet ouvrage est issu de la thèse de Cédric Marty soutenue en 2014 à l’Université de Toulouse II – Jean Jaurès, professeur d’histoire-géographie et depuis septembre 2013, chargé de mission académique pour le centenaire de la Première Guerre mondiale. Il porte sur les représentations et les pratiques d’une arme emblématique de la Première Guerre mondiale, une « histoire à hauteur d’hommes »1pour comprendre la place de cette arme blanche dans la guerre de tranchées marquée par les pluies d’obus.

A hauteur d’hommes

Dans les récits militaires l’assaut baïonnette au canon est assez rare. L’auteur part de ces récits pour montrer l’étonnement des soldats face aux armes modernes plus meurtrières dès 1914, la peur, la mort dans cette guerre qui rapidement fut celle des tranchées. Beaucoup de courts extraits de lettres, de récits reprennent les nombreux témoignages déjà publiés.

La guerre c’est surtout l’assaut et la combat

Ce second chapitre est consacré aux représentations de la guerre traditionnelle qui s’opposent à la réalité vécue : figure du chef, héroïsme, la baïonnette comme incarnation à la fois du courage et de la nation en marche. L’auteur traite des représentations artistiques du XIXe siècle et de leur place dans la presse et les manuels scolaires. Il rappelle que l’instruction des jeunes recrues faisait une large place à l’apprentissage de l’usage de la baïonnette.

Un mythe militaire paradoxal

L’auteur montre, dans les années qui précèdent la guerre, les réflexions de la hiérarchie militaire sur cette arme. On a même envisagé d’en doter la cavalerie alors même que la Guerre de 70 avait déjà montré l’importance de l’artillerie et le recul des combats corps-à-corps. Certains défendent la formation à son usage comme attitude à développer pour faire des soldats agressifs sous le feu ennemi. Elle serait donc une arme psychologique et base de l’imaginaire national.

Rosalie, figure-clé dès l’entrée en guerre

Rosalie est le nom donné dans la presse à la baïonnette, le récit de son usage émane de la presse, elle est héroïque quand les Français montent à l’assaut, sauvage pour les Allemands qui l’utiliseraient contre les civils. L’auteur présente le rôle de la presse, parole de l’armée , outil de propagande.

Le haut-commandement dans l’impasse

Face à l’enlisement et à la guerre de tranchées, l’auteur décrit l’évolution de la tactique au cours des quatre années de guerre. Mais malgré l’usage intensif de l’artillerie, à l’arrière les combattants continuent à s’entraîner au combat à la baïonnette.

Une image discréditée mais tenace

Une première critique est publiée dans la presse en 1916, la baïonnette disparaît peu à peu des récits des journaux pour plus de réalisme. L’auteur analyse la presse (texte et photographies2), les romans, les objets de propagande. L’image de l’assaut à la baïonnette n’a plus vocation à dire le réel.

L’ambivalence des combattants

A partir des nombreux récits l’auteur montre que les combattants sont pris entre deux sentiments : être trahi par les images que la presse donne de leur vécu mais en même temps d’être présentés comme des héros.

D’un siècle à l’autre

Sont évoqués ici très rapidement les monuments aux morts. Le fantassin chargeant baïonnette au canon est très présent dans les catalogues proposés aux mairies mais l’auteur n’évoque pas les autres types de monument. Il présente le discours au cours du XXe siècle sur les représentations de la guerre et notamment les doutes sur la véracité des scènes d’assaut, les formes de représentation dans les films évoquant 14-18 et la difficulté à rendre compte de la guerre vécue par les soldats.

1Pour reprendre le titre du premier chapitre.

2L’auteur reprend les travaux de Joëlle Beurier.

 

 

Les-carnets-de-guerre-de-Louis-BarthasCent ans après la fin de la Première Guerre mondiale, et quarante ans après la première publication des Carnets de Guerre de Louis Barthas, Fredman propose une remarquable adaptation graphique de cet ouvrage mythique. Tonnelier originaire de l’Aude, Louis Barthas est envoyé au front dès 1914. Démobilisé en 1919, il met au propre ses notes prises tout au long du conflit. Militant socialiste et écrivain à son insu, le caporal Barthas a observé jour après jour la vie dans les tranchées : les rats, la boue, les bombes… Avec une plume extraordinaire et un étonnant sens de l’humour, il décrit les poilus livrés en masse à une mort anonyme, les chefs assoiffés de gloire, mais aussi les Allemands, qu’on appelle  » ennemis  » mais avec lesquels on fraternise à l’abri des regards. Publiés aux éditions Maspero en 1978, les Carnets de guerre de Louis Barthas sont devenus un classique, traduit dans de nombreux pays. Fredman met son trait au service de cette œuvre unique. Composée d’extraits soigneusement sélectionnés, respectant l’esprit et la lettre des Carnets originaux, son adaptation graphique donne une nouvelle vie à ce témoignage exceptionnel.

Tonnelier originaire de l’Aude, Louis Barthas est envoyé au front dès 1914. Démobilisé en 1919, il met au propre ses notes prises tout au long du conflit. Militant socialiste et écrivain à son insu, le caporal Barthas a observé jour après jour la vie dans les tranchées : les rats, la boue, les bombes… Avec une plume extraordinaire et un étonnant sens de l’humour, il décrit les poilus livrés en masse à une mort anonyme, les chefs assoiffés de gloire, mais aussi les Allemands, qu’on appelle « ennemis » mais avec lesquels on fraternise à l’abri des regards. Publiés aux éditions Maspero en 1978, les Carnets de guerre de Louis Barthas sont devenus un classique, traduit dans de nombreux pays. Fredman met son trait au service de cette œuvre unique. Composée d’extraits soigneusement sélectionnés, respectant l’esprit et la lettre des Carnets originaux, son adaptation graphique donne une nouvelle vie à ce témoignage exceptionnel.

Fredman (Auteur) Rémy Cazals (Auteur) Fredman (Dessinateur) 1914-1918 Paru le 20 septembre 2018 Bande dessinée (broché).

Edmond et merveilles. Bd de Léonard Chemineau.

Edmond

Paris, décembre 1897, Edmond Rostand n’a pas encore trente ans mais déjà deux enfants et beaucoup d’angoisses. Après l’échec de La princesse lointaine, avec Sarah Bernhardt, ruiné, endetté, Edmond tente de convaincre le grand acteur en vogue, Constant Coquelin de jouer dans sa future pièce, une comédie héroïque, en vers. Seul souci : elle n’est pas encore écrite. Faisant fi des caprices des actrices, des exigences de ses producteurs corses, de la jalousie de sa femme, des histoires de coeur de son meilleur ami et du manque d’enthousiasme de l’ensemble de son entourage, Edmond se met à écrire cette pièce à laquelle personne ne croit mais qui deviendra la pièce préférée des français, la plus jouée du répertoire jusqu’à ce jour.

Si vous avez aimé ou raté « Edmond », la pièce d’Alexis Michalik, couronnée par cinq Molière, offrez-vous son adaptation en bande dessinée. On y découvre la genèse (romancée) de « Cyrano de Bergerac », la vie très mouvementée de son auteur de 29 ans, Edmond Rostand.

Aux Editions Rue de Sèvres.

« Le registre de l’inquiétude » de Linn Ullmann.

CVT_Le-Registre-de-linquietude_5609

Père et fille parlaient de ce projet depuis des années : écrire ensemble un livre sur la vieillesse. Car vieillir, disait-il, c’est un labeur. Le fameux réalisateur avait des règles pour tout, en particulier pour la façon dont ils allaient passer du temps ensemble. Ils se retrouveraient exactement à la même heure tous les matins. Ce serait planifié et contrôlé. Mais lorsqu’ils s’installent enfin avec le magnétophone, la vieillesse l’a déjà rattrapé et leurs conversations deviennent imprévisibles, saccadées. Sa mémoire est défaillante et il navigue entre plusieurs réalités. Père et fille sont obligés de tenter quelque chose qu’ils n’ont jamais fait : improviser. De façon tout à fait inattendue, ces dernières conversations les mènent dans des territoires inconnus, à la fois lucides, oniriques, drôles et mélancoliques.
Avec gravité, tendresse et humour, Le Registre de l’inquiétude dresse le portrait éclairé et sincère d’une enfant impatiente de grandir et de parents qui préfèrent rester des enfants. C’est également l’histoire d’un vieil homme qui s’efforce de maîtriser son propre épilogue, car la vieillesse, tout comme la mort, doit se planifier avec sérieux et ambition, à l’instar de n’importe quel travail. Un texte lumineux sur l’oubli, le temps, le besoin d’amour et le deuil – et sur les nombreuses histoires, souvent contradictoires, que constitue une vie.

Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier.

Acte Sud. 428 p.

Un extrait de » Prose pour l’étrangère « de Julien Gracq.

maxresdefault-2-732x380

Je n’aime pas tout de Julien Gracq et suis souvent gênée par l’abus des comparaisons dans ses descriptions d’éminent géographe…Mais si La Presqu’île me séduit , Prose pour l’étrangère me ravit au plus haut point.

( Dans une édition hors commerce tirée à 63 exemplaires en juillet 1952, Julien Gracq publiait cette Prose pour l’étrangère,suite de 12 poèmes en prose que l’on trouvera dans La Pléiade, tome I. J’ai choisi le premier de cette suite pour rendre hommage à l’auteur d’Au château d’Argol.)

J’ai respiré ton air acide, je suis entré dans ta saison hasardeuse comme un voyageur qui reconnaît les routes à l’heure imprudente où tout craque encore dans la montagne d’avril tigrée de jacinthes et d’avalanches. Tu m’as giflé de ton printemps sans tiédeur, tu m’as ameubli de ton sourire confondu de perce-neige, tu traverses ma prévoyance comme la fleur désastreuse épanouie aux doigts mêmes des saints de glace. J’aime ton visage qui brouille les repères du cœur et les saisons de la tendresse — ton visage en désarroi, plus frais, plus emmêlé, plus trouble que les chantiers bousculés du dégel, pareil à la mue du ciel de juin et à l’alpage qui boit sa neige — ton front buté de voleuse de cerises, et ta bouche court bridée de jeune épouse — ton rire qui secoue toute la neige des jardins de mai, et ta voix sombrée de parterre nocturne — et, comme un creux d’eau de glacier au bord d’une joue de prairie neuve, le bleu durci de tes yeux de pensionnaire qui saute le mur du couvent.