Chatterie / Reprise 2018

chat cimetiere

À jeter le verbe au chat

embaumé sans preuve

à la morgue d’un faux numéro

on se démène muet en de mornes obsèques

griffant aux allées droites la pensée neuve

et les entrailles d’eau froide d’un volcan assoupi sur le dos

Dans l’angle des corps sagement alignés les doutes intraveineux

au marbre ronronnent comme des clavecins brisés au bec

puis violemment s’émeuvent

et dénombrent les réincarnations félines sur les bouquets de peu

et de plastique que le vent impassible dissémine

recrachant le fruit mort des adieux

comme des pépins de poire à la face des aïeux

 

Barbara Auzou.

Le parfum du basilic / Reprise

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Parfum froissé fou à l’index d’un vert registre du plus populaire au plus subtil

où le suint de pur-sang dans l’herbe fraîchement foulée s’imbrique et qui va droit à l’essentiel

poussant la tomate au sel de son invite sans autre forme de procès que la signature volatile d’hespéridée qu’il laisse en s’éloignant

et dont le poivre protège le codex en qualité de premier témoin

 

Barbara Auzou

La boucle du rêve XXIV

L’œil dans la main d’une vigoureuse clarté

je dessine à la craie

les fronces légères de ton âme restée en enfance

des images tombent sans bruit s’enracinent dans leur vivre

et dans l’harmonie des sphères la beauté se fend d’un trait

voici mon repère ma chance ma seule pensée

mon froment sauvage

 

Barbara Auzou.

Ni reniement ni refus / Richard Rognet




Tu t’installes dans un abri

sans chercher nulle preuve

de joie, de tendresse,

tu cèdes à l’étreinte du silence

sans vouloir accéder aux serrures,

tu sais que tu peux ouvrir la fenêtre,

mais tu crains de blesser tes murs.



Tu veux commencer

sans toi ni personne,

tu veux briser même ton nom,

tu veux manquer à ta parole,

tu es l’hôte anonyme

qui demande aux syllabes

de se méfier des premiers signes.



Tu te souviens, bien sûr, de l’été,

des clartés parallèles à ton ombre,

des visages émus

dont tu savais pourtant

qu’ils n’étaient que des masques,

tu aimais l’illusion,

tu t’enchantais de ses triomphes,

chaque jour affronté savait te reconnaître.



A présent, la pluie crépite à tes carreaux,

comme autant de morceaux de toi qui

n’appartiennent plus à tes phrases distantes.

Un autre extrait de Dialogues de bêtes / Colette

KIKI-LA-DOUCETTE : Elle n’aime point l’inconnu, et ne chérit sans trouble que ce lieu ancien, retiré, ce seuil usé par ses pas enfantins, ce parc triste dont son coeur connaît tous les aspects. Tu la crois assise là, près de nous ? Elle est assise en même temps sur la roche tiède, au revers de la combe et aussi sur la branche odorante et basse du pin argenté… Tu crois qu’elle dort ? Elle cueille en ce moment, au potager, la fraise blanche qui sent la fourmi écrasée. Elle respire sous la tonnelle de roses l’odeur orientale et comestible de mille roses vineuses, mûres en un seul jour de soleil. Ainsi immobile et les yeux clos, elle habite chaque pelouse, chaque arbre, chaque fleur, elle se penche à la fois, fantôme bleu comme l’air, à toutes les fenêtres de sa maison chevelue de vigne…
Son esprit court comme un sang subtil le long des veines de toutes les feuilles, se caresse au velours des géraniums, à la cerise vernie, et s’enroule à la couleuvre poudrée de poussière, au creux du sentier jaune…
C’est pourquoi tu la vois si sage et les yeux clos, car ses mains pendantes, qui semblent vides, possèdent et égrènent tout les instants d’or de ce beau jour lent et pur.

‘Parole de la parole’

De braises et d'ombre...

Quant à la poésie, elle est la parole de la parole. Elle est à la pointe du langage, cette énergie qui refait notre vocabulaire et le place en situation de récréation vitale. C’est un outre-dit, une expérience qui poursuit un objectif. La poésie est réponse à une question qui ne fut pas posée. Il faut inventer, réinventer la transparence comme une fenêtre ouverte pour respirer.

La poésie est ainsi délaissée. Mais je pense qu’elle resurgira de sa retraite le moment venu parce que les êtres humains ont besoin d’elle pour voir à nouveau le monde, vivre vraiment leur vie, et enfin respirer. Il y aura une aube nouvelle pour la parole de poésie, ce cante jondo, ce chant profond.

Salah Stétié (1929-20/05/2020)

Textes cités par Jinane Chaker Sultani Milelli, dans un article du journal libanais Libnanews en date du 21/05/2020, intitulé :
Lettre d’adieu post-mortem de Salah…

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Commentaire XVII / Juan Gelman / L’Opération d’amour

commentaire XVII

tout en haut d’une branche / haute sur la branche /
brille une fleur / abandonnée ? Jamais
atteinte ? / seule / triste ? / une fleur
haute sur la branche brille

comme appel ou gloire / souvenir /
de toi / tendresse flamme
où crépitent les exils / feu qui
illumine tes visages /

petits jours où tu voles comme noms
de toi / haute sur la branche
abandonnée ? / jamais atteinte ? /
brilles-tu ? / brûles-tu ? / dis-tu mon nom ?

 

In L’Opération d’amour, commentaires, © Gallimard 2006, traduit par Jacques Ancet

Instantané 68 / Reprise

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Quand bien même

vous voudriez

traduire universel

le chant racinaire

de l’oiseau que ce serait

du sel lancé chagrin

sur votre propre blessure

L’ acharnement poitrinaire

d’un amour étranger au sien

Rien ne ligature

l’essentiel nerf de lumière

de celui qui depuis toujours

épouse à la peau rêvée

le même arbre

 

Barbara Auzou.