Utile/ Julien Clerc

« À quoi sert une chanson si elle est désarmée? »

Me disaient des Chiliens, bras ouverts, poings serrés

Comme une langue ancienne

Qu’on voudrait massacrer Je veux être utile

À vivre et à rêver

Comme la lune fidèle à n’importe quel quartier

Je veux être utile à ceux qui m’ont aimé

À ceux qui m’aimeront

Et à ceux qui m’aimaient

Je veux être utile À vivre et à chanter

Ah, la, la, la La, la La, la, la, la, la, la La, la, la, la, la, la

Dans n’importe quel quartier d’une lune perdue

Même si les maîtres parlent et qu’on ne m’entend plus

Même si c’est moi qui chante

À n’importe quel coin de rue

Je veux être utile À vivre et à rêver

Ah, la, la, la La, la La, la, la, la, la, la La, la, la, la, la, la

« À quoi sert une chanson si elle est désarmée? »

Me disaient des Chiliens, bras ouverts, poings serrés

Comme une langue ancienne

Qu’on voudrait massacrer Je veux être utile À vivre et à rêver

Comme la lune fidèle à n’importe quel quartier

Je veux être utile à ceux qui m’ont aimé

À ceux qui m’aimeront Et à ceux qui m’aimaient

Je veux être utile À vivre et à chanter

« À quoi sert une chanson si elle est désarmée? »

Bruissement du silence

bruissement du silence

S’en tenir à un chemin de terre

le regard confiant accordé aux choses

un appétit couvé dans sa poche d’air

demeuré doucement à distance du coeur et des yeux

puis se taire malgré le tambour devant l’imminence du sens

son issue dérobée à engendrer tout ensemble de nouveaux nuages

et de nouveaux soleils Ô insensée dont s’entend partout le silence!

 

Barbara Auzou.

 

4 Septembre 1948/ Lettre d’Albert Camus à Maria Casares

camus

Mercredi soir , pour la dernière fois il faisait très beau.Nous nous promenions avec Char sur le sommet de la montagne du Vaucluse où nous étions montés, dans la nuit, en voiture. La voie lactée plongeait dans la vallée et rejoignait la buée lumineuse qui montait des villages.

On ne savait plus ce qui était étoile ou lumière des hommes. Il y avait des villages dans le ciel et des constellations dans la montagne. La nuit était si belle, si vaste, si parfumée qu’on se sentait un coeur grand comme le monde. Et pourtant tu remplissais ce coeur. Et je n’ai jamais pensé à toi avec tant d’abandon et de joie.

Je débrunis à vue d’œil…Tu n’auras donc pas à m’envier. Nous aurons la couleur du temps.

Maintenant nous allons vivre.

Albert Camus/ Maria Casarès, correspondances (1944-1959)

albert camus et rené Char

Albert Camus et René Char. (1948)

Pomme/On brûlera

 

 

On brûlera toutes les deux
En enfer, mon ange
J’ai prévu nos adieux
À la Terre, mon ange
Et je veux partir avec toi
Je veux mourir dans tes bras
Que la mer nous mange le corps, ah
Que le sel nous lave le cœur, ah
Je t’aimerai encore
Je t’aimerai encore
Ah, je t’aimerai encore
Je t’aimerai encore
Je m’excuse auprès des dieux
De ma mère et ses louanges
Je sais toutes les prières
Tous les vœux pour que ça change
Mais je veux partir avec toi
Je veux mourir dans tes bras
Que la mer nous mange le corps, ah
Que le sel nous lave le cœur, ah
Je t’aimerai encore
Je t’aimerai encore
Ah, je t’aimerai encore
Je t’aimerai encore
On brûlera toutes les deux

En enfer, mon ange
Tu peux écrire tes adieux
À la Terre, mon ange
Car je veux partir avec toi
Je veux mourir dans tes bras
Si la mer nous mange le corps, ah
Si le sel nous pique le cœur, ah
Je t’aimerai encore
Je t’aimerai encore
Ah, je t’aimerai encore
Je t’aimerai encore

La Poésie/ Dominique A

 

La poésie s’en est allée
Je la soupçonne d’être passé par chez toi
De s’être allongée dans ton lit
Et d’avoir écouté la pluie sur le toit
Elle avait si peu à confier
Pas du genre à trop s’épancher quelques mots
Qu’elle a laissé sur ton bureau
Quelques ratures au stylo
Puis elle s’en est allée
Puis elle s’en est allée
Il nous a fallu quelques jours
Pour être moins aveugle et sourd et trouver
Que l’air était un peu plus lourd
Nos épaules un peu plus rentrées et penser
Qu’après avoir tant annoncé
Un départ mille fois reporté, elle rêve
Ôter le manteau du crochet
Où depuis des siècles il pendait
Puis s’en était allé
Puis s’en était allé
Sommes-nous des enfants perdus?
La forêt à perte de vue pour le soir
Refuse de nous abandonner
De laisser à l’obscurité tout pouvoir
Sur notre histoire mal engagée
La pleine lune est convoquée pour déjouer
Les pièges d’une nuit trop noire
Aux abords d’un abattoir
Sans un poème pour nous sauver
Sans un poème pour nous sauver
Je n’sais pas pourquoi je pensais
Qu’elle n’avait pas pu s’en aller, sans passer
Par chez toi et sur ton bureau
J’ai vu les ratures au stylo, quelques mots
Qui se sont glissés sur ma peau
Sur ton visage et sur tes mains ils ont pris
Le rythme d’un coeur en sursit
Et leur peau était faible aussi
Mais il faudrait s’y accrocher
Mais il faudrait s’y accrocher

Les mains d’or/ Bernard Lavilliers

 

Un grand soleil noir tourne sur la vallée
Cheminées muettes, portails verrouillés
Wagons immobiles, tours abandonnées
Plus de flamme orange dans le ciel mouillé
On dirait, la nuit, de vieux châteaux forts
Bouffés par les ronces, le gel et la mort
Un grand vent glacial fait grincer les dents
Monstre de métal qui va dérivant
J’voudrais travailler encore, travailler encore
Forger l’acier rouge avec mes mains d’or
Travailler encore, travailler encore
Acier rouge et mains d’or
J’ai passé ma vie là, dans ce laminoir
Mes poumons, mon sang et mes colères noires
Horizons barrés là, les soleils très rares
Comme une tranchée rouge saignée sur l’espoir
On dirait le soir des navires de guerre
Battus par les vagues, rongés par la mer
Tombés sur le flan, giflés des marées…

Gracias A la Vida/ Joan Baez et Mercedes Sosa

 

Gracias a la vida que me ha dado tanto

Me dio dos luceros, que cuando los abro,

Perfecto distingo lo negro del blanco

Y en el alto cielo su fondo estrellado

Y en las multitudes al hombre que yo amo

Gracias a la vida que me ha dado tanto

Me ha dado el sonido y el abecedario;

Con el las palabras que pienso y declaro:

Madre, amigo, hermano, y luz alumbrando

La ruta del alma del que estoy amando

La la la la la la la la la… La la la la la la la la la…

Gracias a la vida que me ha dado tanto

Me ha dado el oido que en todo su ancho

Graba noche y dia, grillos y canarios,

Martillos, turbinas, ladridos, chubascos,

Y la voz tan tierna de mi bien amado

Lalalalalalalalalala… Lalalalalalaalalalala..

. Gracias a la vida que me ha dado tanto

Me ha dado la marcha de mis pies cansados;

Con ellos anduve ciudades y charcos,

Playas y desiertos, montanas y llanos,

Y la casa tuya, tu calle y tu patio

Lalalalalalaalalalalala… Lalalalalalaalalalalala…

Gracias a la vida que me ha dado tanto

Me ha dado la risa y me ha dado el llanto

Asi yo distingo dicha de quebranto,

Los dos materiales que forman mi canto,

Y un canto de ustedes que es mi propio canto,

Lalalalalalalaalalalala.. Lalalalalalalaalalalala…

Gracias a la vida que me ha dado tanto

Me dio el corazon que agita su marco

Cuando miro el fruto del cerebro humano,

Cuando miro al bueno tan lejos del malo,

Cuando miro al fondo de sus ojos claros

Lalalalalalaalalalalala… Lalalalalalaalalalalala…

Gracias a la vida que me ha dado tanto

La lettre de Michel Houellebecq lue par Augustin Trappenard

Je n’ai aucun goût pour le pessimisme forcené de Michel Houellebecq et pourtant quand j’ai entendu cette lettre lue par Augustin Trappenard ce matin je m’y suis retrouvée souvent…

houellebecq

Il faut bien l’avouer : la plupart des mails échangés ces dernières semaines avaient pour premier objectif de vérifier que l’interlo­cuteur n’était pas mort, ni en passe de l’être. Mais, cette vérification faite, on essayait quand même de dire des choses intéressantes, ce qui n’était pas facile, parce que cette épidémie réussissait la prouesse d’être à la fois angoissante et ennuyeuse. Un virus banal, apparenté de manière peu prestigieuse à d’obscurs virus grippaux, aux conditions de survie mal connues, aux caractéristiques floues, tantôt bénin tantôt mortel, même pas sexuellement transmis­sible : en somme, un virus sans qualités. Cette épidémie avait beau faire quelques milliers de morts tous les jours dans le monde, elle n’en produisait pas moins la curieuse impression d’être un non-événement. D’ailleurs, mes estimables confrères (certains, quand même, sont estima­bles) n’en parlaient pas tellement, ils préféraient aborder la question du confinement ; et j’aimerais ici ajouter ma contribution à certaines de leurs observations.

Frédéric Beigbeder (de Guéthary, Pyrénées-Atlantiques). Un écrivain de toute façon ça ne voit pas grand monde, ça vit en ermite avec ses livres, le confinement ne change pas grand-chose. Tout à fait d’accord, Frédéric, question vie sociale ça ne change à peu près rien. Seulement, il y a un point que tu oublies de considérer (sans doute parce que, vivant à la campagne, tu es moins victime de l’interdit) : un écrivain, ça a besoin de marcher.

Ce confinement me paraît l’occasion idéale de trancher une vieille querelle Flaubert-Nietzsche. Quelque part (j’ai oublié où), Flaubert affirme qu’on ne pense et n’écrit bien qu’assis. Protesta­tions et moqueries de Nietzsche (j’ai également oublié où), qui va jusqu’à le traiter de nihiliste (ça se passe donc à l’époque où il avait déjà commencé à employer le mot à tort et à travers) : lui-même a conçu tous ses ouvrages en marchant, tout ce qui n’est pas conçu dans la marche est nul, d’ailleurs il a toujours été un danseur dionysiaque, etc. Peu suspect de sympathie exagérée pour Nietzsche, je dois cependant recon­naître qu’en l’occurrence, c’est plutôt lui qui a raison. Essayer d’écrire si l’on n’a pas la possi­bilité, dans la journée, de se livrer à plusieurs heures de marche à un rythme soutenu, est fortement à déconseiller : la tension nerveuse accumulée ne parvient pas à se dissou­dre, les pensées et les images continuent de tourner douloureuse­ment dans la pauvre tête de l’auteur, qui devient rapidement irritable, voire fou.

La seule chose qui compte vraiment est le rythme mécanique, machinal de la marche, qui n’a pas pour première raison d’être de faire apparaître des idées neuves (encore que cela puisse, dans un second temps, se produire), mais de calmer les conflits induits par le choc des idées nées à la table de travail (et c’est là que Flaubert n’a pas absolument tort) ; quand il nous parle de ses conceptions élaborées sur les pentes rocheuses de l’arrière-pays niçois, dans les prairies de l’Engadine etc., Nietzsche divague un peu : sauf lorsqu’on écrit un guide touristique, les paysages traversés ont moins d’importance que le paysage intérieur.

Catherine Millet (normalement plutôt parisienne, mais se trouvant par chance à Estagel, Pyrénées-Orientales, au moment où l’ordre d’immobilisation est tombé). La situation présen­te lui fait fâcheusement penser à la partie « anticipation » d’un de mes livres, La possi­bilité d’une île.

Alors là je me suis dit que c’était bien, quand même, d’avoir des lecteurs. Parce que je n’avais pas pensé à faire le rapprochement, alors que c’est tout à fait limpide. D’ailleurs, si j’y repense, c’est exacte­ment ce que j’avais en tête à l’époque, concernant l’extinction de l’humanité. Rien d’un film à grand spectacle. Quelque chose d’assez morne. Des indi­vidus vivant isolés dans leurs cellules, sans contact physique avec leurs sembla­bles, juste quelques échanges par ordina­teur, allant décroissant.

Emmanuel Carrère (Paris-Royan ; il semble avoir trouvé un motif valable pour se dépla­cer). Des livres intéressants naîtront-ils, inspirés par cette période ? Il se le demande.

Je me le demande aussi. Je me suis vraiment posé la question, mais au fond je ne crois pas. Sur la peste on a eu beaucoup de choses, au fil des siècles, la peste a beaucoup intéressé les écrivains. Là, j’ai des doutes. Déjà, je ne crois pas une demi-seconde aux déclarations du genre « rien ne sera plus jamais comme avant ». Au contraire, tout restera exactement pareil. Le déroulement de cette épidé­mie est même remarquablement normal. L’Occident n’est pas pour l’éternité, de droit divin, la zone la plus riche et la plus développée du monde ; c’est fini, tout ça, depuis quelque temps déjà, ça n’a rien d’un scoop. Si on examine, même, dans le détail, la France s’en sort un peu mieux que l’Espagne et que l’Italie, mais moins bien que l’Allemagne ; là non plus, ça n’a rien d’une grosse surprise.

Le coronavirus, au contraire, devrait avoir pour principal résultat d’accélérer certai­nes muta­tions en cours. Depuis pas mal d’années, l’ensemble des évolutions technologiques, qu’elles soient mineures (la vidéo à la demande, le paiement sans contact) ou majeures (le télétravail, les achats par Internet, les réseaux sociaux) ont eu pour principale conséquence (pour principal objectif ?) de dimi­nuer les contacts matériels, et surtout humains. L’épidémie de coronavirus offre une magni­fique raison d’être à cette tendance lourde : une certaine obsolescence qui semble frapper les relations humaines. Ce qui me fait penser à une comparaison lumineuse que j’ai relevée dans un texte anti-PMA rédigé par un groupe d’activistes appelés « Les chim­panzés du futur » (j’ai découvert ces gens sur Internet ; je n’ai jamais dit qu’Internet n’avait que des inconvénients). Donc, je les cite : « D’ici peu, faire des enfants soi-même, gratuitement et au hasard, semblera aussi incongru que de faire de l’auto-stop sans plateforme web. » Le covoiturage, la colocation, on a les utopies qu’on mérite, enfin passons.

Il serait tout aussi faux d’affirmer que nous avons redécouvert le tragique, la mort, la finitude, etc. La tendance depuis plus d’un demi-siècle maintenant, bien décrite par Philippe Ariès, aura été de dissimuler la mort, autant que possible ; eh bien, jamais la mort n’aura été aussi discrète qu’en ces dernières semaines. Les gens meurent seuls dans leurs chambres d’hôpital ou d’EHPAD, on les enterre aussitôt (ou on les inci­nère ? l’incinéra­tion est davantage dans l’esprit du temps), sans convier person­ne, en secret. Morts sans qu’on en ait le moindre témoignage, les victimes se résument à une unité dans la statistique des morts quoti­diennes, et l’angoisse qui se répand dans la population à mesure que le total augmente a quelque chose d’étrangement abstrait.

Un autre chiffre aura pris beaucoup d’importance en ces semaines, celui de l’âge des malades. Jusqu’à quand convient-il de les réanimer et de les soigner ? 70, 75, 80 ans ? Cela dépend, apparem­ment, de la région du monde où l’on vit ; mais jamais en tout cas on n’avait exprimé avec une aussi tranquille impudeur le fait que la vie de tous n’a pas la même valeur ; qu’à partir d’un certain âge (70, 75, 80 ans ?), c’est un peu comme si l’on était déjà mort.

Toutes ces tendances, je l’ai dit, existaient déjà avant le coronavirus ; elles n’ont fait que se manifes­ter avec une évidence nouvelle. Nous ne nous réveillerons pas, après le confinement, dans un nouveau monde ; ce sera le même, en un peu pire.