Jacques Roubaud. Je suis un crabe ponctuel.

jacques roubaud

Je suis un crabe ponctuel

. Anthologie personnelle 1967-2014

Collection Poésie/ Gallimard (n° 516), Gallimard
Parution : 22-04-2016

La poésie.

le monde 2, 29 octobre 2005
« les facéties de l’homme au pardessus gris »
Gilbert GARCIN, étonnant photographe.

la poésie

S’il faut fasciner les foules

et forger les fruits du semblable

en creusant au fer encore chaud

sa fosse

comme on se défait

comme on se défausse

comme on tire un trait

sur les choses vertes et le palpable,

sans fin je reste l’informulée,

la matière anonyme et dense,

le trou noir où les étoiles grandissent

sans être vues et puis s’entassent,

l’espace amoindri des fleurs qui s’exaspèrent en silence

du beau douloureux que l’on tue,

du sombre illusoire que l’on tisse.

 

Et c’est pourtant encore consentante que je glisse

sur ce complément d’âme dont la main ouvrière

plante la vie vraie au matin clair

et à l’abeille rassurante de vos tasses.

 

 

Barbara Auzou.

Silences alternés.

voilier

La lumière patiemment

nous a rejoints

dans les silences alternés

de ses jambes de bateau échoué

au bastingage d’un temps enfreint.

Te nommer.

Et demain prendre le large.

Boire le sel dans des gobelets ivres

sur une table de bois flotté et d’ambre.

Prolonger nos mains sages et excessives

au parquet et à l’horizon d’un nuage qui ment.

Caresser la vague de la voie effacée.

Lui offrir le ressac de nos genoux qui tremblent.

 

Barbara Auzou.

 

Dernier séjour.

dernier séjour

Je t’offre mon visage de défunte

fondu à la cire de l’été trop lourd

et j’ouvre mes vieilles tombes sans crainte

pour te faire le chemin de cailloux qui roulent à nos pieds

et à nos talons fendus de complaintes.

Nous nous en remettrons confiants au vent et à son ire.

Nos yeux trop grands quitteront le moule ancien pour bâtir

à la pierre et à la main le dernier séjour

contre la paume de l’arbre et sur une épaule de mer.

 

Barbara Auzou.

 

Présence.

Marc Chagall.

chagall

Nous opposons un rouge refus

à nos corps qui nous devancent

dans le confort d’un temps déçu

et privé de sa dernière danse.

Solidaires du merveilleux,

nos pensées s’élaborent

au revers reptilien d’un matin atone.

Je prends mon arbre à soie par la main,

tu ordonnes les poissons volants de ton cerveau.

Déjà la sévérité de la rose se décolore

sensiblement sous la caresse d’un soleil assassin

et notre regard commun intact encore effleure l’instinct

du beau qui palpite sous le manteau carmin

de la pure présence.

 

 

Barbara Auzou.

Chatterie.

chat cimetiere

À jeter le verbe au chat

embaumé sans preuve

à la morgue d’un faux numéro,

on se démène muet en de mornes obsèques

griffant aux allées droites la pensée neuve

et les entrailles d’eau froide d’un volcan assoupi sur le dos.

Dans l’angle des corps sagement alignés les doutes intraveineux

au marbre ronronnent comme des clavecins brisés au bec

puis violemment s’émeuvent

et dénombrent les réincarnations félines sur les bouquets de peu

et de plastique que le vent impassible dissémine

recrachant le fruit mort des adieux

comme des pépins de poire à la face des aïeux.

 

Barbara Auzou.