Vivre debout.

Gilet jaune

Il est grand temps

de détisser les regrets

des seconds rôles et des figurants

Retrouver l’archet sans arrêt jeté

dans les bouches d’incendie et de sang

 

De la musique toujours et partout

même au rebondi du genou

pour être un homme debout

 

Ce poing très gros et tremblant

comme une vague de safran

pour faire bouillir la marmite

vide de la chair des lendemains

mâche au bois du vivre le romarin

sur le béton amer d’un rond-point

où perce la pure parole du vivant

parmi des fleurs corrompues

en faillite sur l’humain

 

Barbara Auzou.

Laissez-moi m’absenter un peu…

Lhiver4ChiensEtc_PhPache2018_5065_web

Le jaune monte aux feuilles sans bruit pour s’installer doucement dans sa nuit

Et l’on fait semblant d’être surpris jetant l’opprobre sur les matins de brume qui laissent la peau empourprée

et dans la voix la buée d’une bouche endormie dans son cri

Au pouls calmé d’un cœur endurant  Aux tempes transies à l’enclume

laissez-moi dans une fumée bleue que je me suis choisie

m’absenter encore un peu

comme aux mains tutélaires de l’hiver on rassemble son feu

 

Barbara Auzou

Misère de Philippe Jaccottet.

téléchargement (5)

Misère

comme une montagne sur nous écroulée.

Pour avoir fait pareille déchirure,
ce ne peut être un rêve simplement qui se dissipe.

L’homme, s’il n’était qu’un nœud d’air,
faudrait-il, pour le dénouer, fer si tranchant ?

Bourrés de larmes, tous, le front contre ce mur,
plutôt que son inconsistance,
n’est-ce pas la réalité de notre vie
qu’on nous apprend ?

Instruits au fouet

Philippe Jaccotet – Leçons, poème 12 – Poésie/Gallimard 1977

Un soleil de rechange (déjà publié)

2955140822

Dans l’espace perfidement giflé,

un cheval tombe la mâchoire serrée sur l’hier.

Et les insectes sévères de la dispersion,

grands faussaires de la mémoire et du temps,

s’adonnent au grand lavage de printemps

au gâchis d’un noir chemin obstrué de terre.

 

Et l’on mesure la douceur de n’être plus personne,

à demeurer à la robe de sa propre surface,

à l’ourlet et dans les lèvres chaudes de l’air qui moutonne

pour se faire l’artisan d’un ciel indulgent

au sabot d’un caillou rond au rire fugace.

 

Alors l’on réinvente la désobéissance première

d’une pensée qui se pense pour s’offrir singulière

comme un soleil de rechange aux genoux.

 

Barbara Auzou.

Dans le jour pour quelques heures.

2-24

Mon pas désaccordé et arbitraire descend dans le jour pour quelques heures

Parvenue à son terme inquiet la scansion régulière et insensée de la peur séjourne dans mon souffle comme une vieille fille amère

Sans même que je le veuille je tire à moi encore les cordeaux de la route     Une fois passé le seuil je reste surprise par l’impensable élan qui désormais m’a devancée

Seule dans la gorge oppressée du temps je sème mes doutes aux quatre vents et tente de le rattraper

 

Barbara Auzou

 

« Dire » de Georges-Emmanuel Clancier.

 

L’étoile était dans la neige et le feu,

L’œil et le silence, le chevreuil et la feuille.

Ouvrir la main, c’était offrir le monde

Grenade à grains brisés de sève rouge.

Et tant de jours demeuraient à sauver.

Qui portait à ses lèvres le chant désert ?

Qui, sans voix, sans mots, soulevait

Les pampres interdits ?

Si juste et forte la rumeur de vivre

Que nul n’entendait les désaveux.

Les horizons s’ouvraient, la chair était soleil.

Souvenez-vous, on nous vola notre royaume !

(Le sable sous nos doigts savait perdre son nom,

Le sable et l’écume et les dents et la nuit.)

Ces deux au cœur de la nuit claire.

Guetteurs d’ils ne savent quel mot

Que terre et temps ont peut-être oublié

Et qui ferait s’ouvrir le monde

Comme un fruit éclaté dans l’été.

Les longs donneurs noirs à l’horizon

Les monts en bivouac depuis l’éternité,

Le Niagara muet du ciel et des étoiles,

La source au loin de cette aurore inverse

Et là le prélude que font à la fraîche

Les chaudes odeurs des silex et des herbes.

Ce ne sera pas encore pour cette nuit

Le nom, le secret, la clef,

Mais qu’elles furent proches de s’entrouvrir

Les sombres lèvres de l’espace.

 

Extrait d’Au secret de la source et de la foudre. 

georges-emmanuel-clancierGeorges-Emmanuel Clancier est né à Limoges le 3 mai 1914 dans une famille de paysans, d’artisans et d’ouvriers porcelainiers. Son père, devenu agent commercial après 1918, a servi comme officier d’infanterie pendant la grande guerre. Le jeune homme qui, écolier, a appris à lire à sa grand-mère maternelle qui lui inspirera sa série romanesque Le Pain noir, poursuit des études au lycée Gay-Lussac à Limoges, interrompues par la tuberculose en classe de philosophie. Il découvre pendant sa convalescence la poésie moderne et l’œuvre de Proust grâce à deux jeunes professeurs, et commence à écrire ses propres poèmes et textes en prose. Il collabore dans les années 1930 aux Cahiers du Sud grâce à Jean Cassou, aux Nouvelles lettres et à Esprit. Il fait alors la connaissance de  JMA Paroutaud, de Robert Margerit et de Jean Blanzat. En 1939, il épouse Anne Gravelat dont il aura deux enfants, Juliette et Sylvestre.
D’abord installé à Paris où Anne prépare l’internat des hôpitaux psychiatriques, Georges-Emmanuel Clancier retourne en Limousin en 1940 et reprend des études à Poitiers puis à Toulouse, et obtient une licence de lettres. Il rencontre à cette époque Joë Bousquet, Raymond Queneau et Michel Leiris, Claude Roy et Pierre Seghers, Loys Masson, Pierre Emmanuel et Max-Pol Foucher. Entré au comité de rédaction de la revue Fontaine dirigée par ce dernier, il devient à partir de 1943 le correspondant clandestin en France occupée de la revue qui poursuit, à Alger, la publication des textes des écrivains de la Résistance. À la Libération, il est chargé des programmes de Radio-Limoges. Journaliste au Populaire du Centre, il fonde avec Robert Margerit et René Rougerie la revue Centres. En 1955, il est nommé à Paris secrétaire général des comités de programmes de la RTF, puis de l’ORTF.
« L’écriture du roman obéit à un long cheminement, une lente traversée du temps, alors que le poème m’apparaît comme un éclat, l’étincelle d’un instant fugitif » : son premier roman, Quadrille sur la tour, a paru aux Éditions Charlot à Alger en 1942, suivi d’un premier recueil de poème, Temps des héros, en 1943 à l’enseigne des Cahiers de l’École de Rochefort. Son œuvre littéraire, pour l’ensemble de laquelle il a reçu le Grand Prix de littérature de l’Académie française en 1971, se partage essentiellement entre romans (parmi lesquels figurent la tétralogie du Pain noir — adaptée à la télévision en 1974 par Françoise Verny et Serge Moati — et L’Éternité plus un jour couronné par le prix des Libraires en 1970) et poésie : son Passager du temps, écrit entre 1982 et 1991, lui vaudra en 1992 le Goncourt de la Poésie. Il a par ailleurs édité les poèmes de Boris Vian dans sa collection « Poésie et critique » chez René Rougerie.
Georges-Emmanuel Clancier a été conseiller culturel pour le pavillon de la France à l’Exposition universelle de Montréal en 1967, membre de l’Académie Mallarmé présidée par Eugène Guillevic en 1978, vice-président de la commission française pour l’UNESCO en 1980. Il a contribué à la défense des écrivains menacés, détenus, déportés et exilés à travers le monde en tant que président du Pen-Club français (1976-1979) puis vice-président de PEN International.
Georges-Emmanuel Clancier s’est éteint à l’âge de 104 ans, le 4 juillet 2018, après avoir publié ses mémoires, Le temps d’apprendre à vivre…, en 2016.

 

Résidents silencieux.

Citadins-engloutis

Sortis du bois navré de leur lit de chagrin

des hommes comme des ombres sans âge

se pressent sous un ciel qui se tend

vers leurs cris muets comme des épines de pluie

Le souffle incertain dans lequel ils résident sans bruit

-et la gorge coupée -devient

le chant primitif d’un oiseau d’orage

au cœur simultané en chemise d’eau

et en bonnet de laine

 

Il m’a semblé ce matin

que son chant tremblait plus haut

vers les régions humaines

pour prolonger l’entretien

et faire pousser des ailes sous les manteaux

 

 

Barbara Auzou.

Ciels lavés.

linge2 (1)

Le mot sent le jour et la grande lessive de l’azur qui s’étend sur une rive pure de l’autre côté du temps

Je te reviendrai blanche et civilisée d’un vent farouche qui m’aura ramenée à l’instant

Tu sauras alors que sans esprit de revanche à l’aube d’un matin qui penche j’ai gagné la course sur l’enfant

 

Barbara Auzou.

Regarde

bc271a6d804761c338a17a8e7423c6d7

Nous avons pris congé

après la dernière bougie

Un silence s’est glissé

sur la douceur figurée

de la nuit

et sur nos hâtes aux paupières lourdes

Des oiseaux tombés en vol parmi les corps

prennent la mesure du lendemain

Regarde

Notre assentiment tremblant tient

dans un coffret fragile entre nos mains

Dedans les déroutes et les anciens chemins

le ventre chaud puis le mollet rond du matin

sur un jour tout neuf qui monte aux arbres

 

 

Barbara Auzou.