ça /extrait/ Franck Venaille

Pas assez crié dans ma vie.
Pas assez hurlé !
Que cela se déchire, là-dedans, en pleine poumonerie.
Ce qu’il faut c’est bien regarder à l’intérieur de soi.
Le cri vient vite dès que les images se font plus nettes.
Las ! Pas assez.
Pas assez crié à la mort.
Hurlé oui.
Mais pas assez.
Je vous en conjure : criez pendant qu’il est temps encore.

La Danse X

La Danse / Henri Matisse

dans un joyeux effondrement

d’étoiles massives le corps

qui a gagné en grâce danse

invente des pistes de vie

sa migration féline dans le bleu

l’être-ici cinglant et l’élan illicite

de l’air qui se laisse boire

qui se laisse griffer

et l’on devient chat possiblement

jusque dans la carafe des yeux

 

Barbara Auzou.

Orange intimité

Montagnes colorées de Zhangye / Chine

par la porte des couleurs

de degré en degré

on mesure mieux l’intimité

son harmonie orange

encaissée dans une dissonance

universelle

c’est un caillou qui aurait crevé

l’aine du sillon

sous un ciel changeant et flexible

comme un fouet

c’est un sommet doux planté

sur le dur chevron du monde

qui nous clamerait avec ses gorges

ses succions

c’est un soleil sur ses fuseaux

de fourmis rouges écartant

les paravents forcenés du plus clair langage

et au milieu de ces becs d’ambre ton visage

kaléidoscope rocheux où s’égarent

quelques oiseaux

invisibles entre deux crêtes de feu

et pour le dire à la ronde

ma seule voix de grès gommée à l’étrange

 

Barbara Auzou.

Tout demande / Reprise 2019

Amande sur son arbre 1

tout demande

la pelouse à investir les dalles

l’ocre à habiter le jaune

le mur à creuser la porte

les trésors à remplir les malles

les fontaines à courtiser les eaux

les genêts à habiller la lande

en goutte à goutte tiède dans la bouche du cri

grossit le fruit de l’envie que l’hirondelle apporte

au berceau

avec les amandes

 

Barbara Auzou.

Le temps de vivre CXXV

nous echancrons le temps

Je t’installe

au centre d’années aveugles

qui rongent leurs chaines

comme de grands voiliers

restés à quai

depuis que les oiseaux

nous pêchent  la vie

maritime a cessé ses activités

en dehors de nous roule

des charrettes de varech

à nos genoux

Des étoiles de mer ravies

dans chaque paume

nous échancrons le temps

 

Barbara Auzou.

Par le pont arrimé

Constantine/ Algérie

par le pont arrimé de nos rêves

par la mousse de nos mots

par le sommeil où je te devine

et que l’on apprend à nos mains incendiaires

je tends mon dos docile

à l’accolade douce de la lumière

et ma pesanteur apprivoisée se suspend

soudain comme un baiser

sur les fragments d’ogive de ton corps caressé

où tu déroules bien à toi ton idée du temps

comme autant d’échelles légères

qui enjambent le Rummel

-ce qu’il restera de nous?

un lien sans âge une inflexion

gonflée dans une gorge d’oiseau

un rocher qui agrège la roche

comme un désir mordu au cou

le partage d’un poème que l’on ouvre

du pouce comme une nacre

la seule fleur d’oranger

dans le bouquet de la fête

au-dessus du nid d’aigle l’unique fenêtre

et l’or des doigts sur le velours brodé de Constantine

 

Barbara Auzou.