La poésie de Jean Ristat (né en 1943)

Jean Ristat, né à Argent-sur-Sauldre (Cher) en 1943, est un écrivain et un poète français.

Il a fondé en 1974 la revue et la collection Digraphe, avec un titre proposé par son professeur de philosophie, Jacques Derrida, dont il mettait alors en vers le récent essai sur La Pharmacie de Platon (cf. le supplément à la réédition de 1974).

Il est l’actuel directeur des Lettres françaises, le supplément littéraire du quotidien L’Humanité.

Il est en outre responsable de l’édition complète des écrits d’Aragon, dont il est l’exécuteur testamentaire. 

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A géométrie variable…

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J’ai abandonné l’enfant

muet d’émerveillement

Sous le vieux chêne

trop occupé

à chanter en rive

dans son trop-plein de ciel

 

 

J’ai laissé l’enfant

à la liberté de l’ortie

à peine si je me suis

retournée

pour le voir se heurter

au maître de la nuit

et tomber le masque lourd

de paupières blondes

 

 

Alors j’ai dit oui

au cordeau du chemin

et désormais verticale

j’ai déclaré

Que je pouvais

habiter cet ici

à géométrie variable

 

 

Barbara Auzou

 

Jeux d’enfants.

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Quel songe avare

s’est fiché

dans l’échancrure

du jeu

sans laisser

de pelures

ou si peu

 

 

 

Rituels cruels

araignées

aux chevelures

battements d’ailes

et tirs-aux-pigeons

 

 

 

Gravir l’échelle

avec le sérieux

élégant et rond

tout entier

dans les jambes

frêles

 le rire au poplité

 

 

 

Sèche désormais

la plaie au genou

évaporée

la salive mentholée

au dernier barreau

savamment sciées

l’attache des mains

et l’épaule tendue

 

 

 

 Sombres

nous n’avons pas vu

que l’échelle

ne craint en vérité

rien tant que son ombre

et les vieilles pages

dessinées

 

 

Barbara Auzou

Deux poèmes sur l’enfance…

L’enfance

Qu’ils étaient doux ces jours de mon enfance
Où toujours gai, sans soucis, sans chagrin,
je coulai ma douce existence,
Sans songer au lendemain.
Que me servait que tant de connaissances
A mon esprit vinssent donner l’essor,
On n’a pas besoin des sciences,
Lorsque l’on vit dans l’âge d’or !
Mon coeur encore tendre et novice,
Ne connaissait pas la noirceur,
De la vie en cueillant les fleurs,
Je n’en sentais pas les épines,
Et mes caresses enfantines
Étaient pures et sans aigreurs.
Croyais-je, exempt de toute peine
Que, dans notre vaste univers,
Tous les maux sortis des enfers,
Avaient établi leur domaine ?

Nous sommes loin de l’heureux temps
Règne de Saturne et de Rhée,
Où les vertus, les fléaux des méchants,
Sur la terre étaient adorées,
Car dans ces heureuses contrées
Les hommes étaient des enfants.

Gérard de Nerval, Poésies de jeunesse

 

 

 

L’enfance

L’enfant chantait; la mère au lit, exténuée,
Agonisait, beau front dans l’ombre se penchant ;
La mort au-dessus d’elle errait dans la nuée ;
Et j’écoutais ce râle, et j’entendais ce chant.

L’enfant avait cinq ans, et près de la fenêtre
Ses rires et ses jeux faisaient un charmant bruit ;
Et la mère, à côté de ce pauvre doux être
Qui chantait tout le jour, toussait toute la nuit.

La mère alla dormir sous les dalles du cloître ;
Et le petit enfant se remit à chanter…
La douleur est un fruit ; Dieu ne le fait pas croître
Sur la branche trop faible encor pour le porter.

Victor Hugo, Les contemplations

 

« Hélène ou le règne végétal de René » Guy Cadou…

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Durant sa courte vie, le poète français prolifique René Guy Cadou (1920-1951) connaît plusieurs événements marquants: la mort de son père, la guerre, la débâcle de la deuxième guerre mondiale et la rencontre de sa femme, Hélène, qui inspire le recueil Hélène ou le règne végétal. Ses poèmes d’une élégante simplicité mènent vers une approche mystique des choses et des êtres aimés. Cependant son expression poétique, nourrie d’une correspondance avec Max Jacob, peut aussi être poignante et personnelle reflétant l’amour, la liberté, et la fraternité des hommes face aux horreurs de la guerre. Ses poèmes associent fraîcheur et urgence.

Présentation

Hélène ou le Règne végétal est un recueil de poèmes que René Guy Cadou adresse à sa femme. Il a donc été inspiré par la rencontre que fait en 1943 l’auteur de sa muse Hélène qui va transformer l’œuvre du poète, qui s’empreindra désormais à chaque vers de l’amour et de la dévotion qu’il voue à son épouse.

L’auteur s’adonne donc ici à une louange à l’amour – l’amour qui a éveillé partout autour de lui la nature, la paix et la beauté. Ce recueil qui regorge d’éléments en lien avec ce thème délivre également un message de paix et d’harmonie que l’auteur tente de transmettre à un monde qui a l’oreille dure.

Composé d’un nombre considérable de poèmes, Hélène ou le Règne végétal englobe tout un pan de l’œuvre du poète, des textes écrits entre 1947 et 1951.

 

Poème choisi:

Je t’attendais ainsi…

Je t’attendais ainsi qu’on attend les navires

Dans les années de sécheresse quand le blé

Ne monte pas plus haut qu’une oreille dans l’herbe

Qui écoute apeurée la grande voix du temps

 

Je t’attendais et tous les quais toutes les routes

Ont retenti du pas brûlant qui s’en allait

Vers toi que je portais déjà sur mes épaules

Comme une douce pluie qui ne sèche jamais

 

Tu ne remuais encore que par quelques paupières

Quelques pattes d’oiseaux dans les vitres gelées

Je ne voyais en toi que cette solitude

Qui posait ses deux mains de feuille sur mon cou

 

Et pourtant c’etait toi dans le clair de ma vie

Ce grand tapage matinal qui m’éveillait

Tous mes oiseaux tous mes vaisseaux tous mes pays

Ces astres ces millions d’astres qui se levaient

 

Ah que tu parlais bien quand toutes les fenêtres

Pétillaient dans le soir ainsi qu’un vin nouveau

Quand les portes s’ouvraient sur des villes légères

Où nous allions tous deux enlacés par les rues

 

Tu venais de si loin derrière ton visage

Que je ne savais plus à chaque battement

Si mon cœur durerait jusqu’au temps de toi-même

Où tu serais en moi plus forte que mon sang

 

 

Cadou, René Guy « Je t’attendais ainsi… », Hélène ou le règne végétal, Paris, Seghers, 1951.

Atelier poésie: Suite des poèmes sur la Renaissance…

Que de nouvelles terres découvertes

Par inadvertance

Plus que par évidence

Pour des marins partis vers l’ouest

En quête d’épices et de richesses

Qui se retrouvèrent face à des êtres

Dont ils n’avaient jamais vu la tête

Persuadés d’être en Inde

Ils les nommèrent indiens

Pourtant maintenant nous le savons

Ceux qu’a découvert Colomb

Ce sont bel et bien

Les américains!

 

 

Gwenaïs, 3ème

 

 

 

 

De grands artistes

Comme Michel-Ange

Et Léonard de Vinci

Ont peint l’Antiquité

Sur une feuille de papier

Ainsi en italie

On redécouvrit

Cette civilisation ancienne

Qui leur valut la célébrité

Hommes avisés et doués de leurs mains

Hommes à l’esprit malin et sage

Qui comprirent tout

De l’or laissé en héritage

 

 

Kimi, 4ème

 

 

 

 

Une nouvelle époque commence

La Renaissance

Et pour renaître

Il a bien fallu naître

Dans un berceau antique

Bercée de chants héroïques

Chaque jour élevée à l’amour

Et à la gloire des épopées

Héritage des siècles passés

 

Clara, 6ème

 

 

 

Grandes découvertes

L’imprimerie et ses lettres

L’Amérique et ses indiens

Dieux et déesses

Revenus de chez les romains et les grecs

S’immortalisent en peinture

Ou encore en sculpture

Temps de l’art et du renouveau

Renaissance dorée

À coups de pinceaux

 

Gwenaïs, 3ème

 

 

 

 

Et les oeuvres des anciens

Sortent emmitouflées

Des universités

Où elles étaient enfermées

Alors elles se mettent

À circuler

Dans les tavernes

Les cafés

Tandis qu’on se réunissait

Pour discuter

Et se distraire

Débattre de la forme de la terre

Futurs médecins

Savants et hommes d’affaires

Artistes et poètes lunaires

Posaient les bases

Et composait l’essence

De la Renaissance.

 

Marie, 4ème

 

 

 

 

Et l’horloge mécanique

Remplaça l’horloge à eau

Dont la goutte satanique

Faisait résonner

Le sempiternel écho

D’une histoire à cheval

Et d’un mythe ancestral

Décompter le temps

Sous le fer endurci

Écouter le doux cliquetis assoupi

D’une renaissance bientôt submergée

Sous un engrenage

Quelque peu fané

 

Poème à quatre mains:  Gwenaïs et Jade.

 

 

 

 

Portrait de Sylvia Plath…

Vous trouverez sur Esprits nomades un portrait complet de la poétesse auquel je ne vois vraiment rien à ajouter.

Voici en revanche une vidéo très intéressante:

et un choix de poèmes:

JE SUIS VERTICALE (28 mars 1961)

 

Mais je voudrais être horizontale.

Je ne suis pas un arbre dont les racines en terre

Absorbent les minéraux et l’amour maternel

Pour qu’à chaque mars je brille de toutes mes feuilles,

Je ne suis pas non plus la beauté d’un massif

Suscitant des Oh et des Ah et grimée de couleurs vives,

Ignorant que bientôt je perdrai mes pétales.

Comparés à moi, un arbre est immortel

Et une fleur assez petite, mais plus saisissante,

Et il me manque la longévité de l’un, l’audace de l’autre.

 

Ce soir, dans la lumière infinitésimale des étoiles,

Les arbres et les fleurs ont répandu leur fraîche odeur.

Je marche parmi eux, mais aucun d’eux n’y prête attention.

Parfois je pense que lorsque je suis endormie

Je dois leur ressembler à la perfection —

Pensées devenues vagues..

Ce sera plus naturel pour moi, de reposer.

Alors le ciel et moi converseront à coeur ouvert,

Et je serai utile quand je reposerai définitivement:

Alors peut-être les arbres pourront-ils me toucher,

Et les fleurs m’accorder du temps.

 

La poésie a t-elle un avenir?

 

 Pour son cinquantième anniversaire en 2016, la collection Poésie/Gallimard avait publié pour la première fois en même temps douze poètes vivants, français ou francophones. Un événement éditorial. Le magazine « En attendant Nadeau » avait alors demandé à André Velter, son actuel directeur, quel était ,selon lui ,l’avenir de la poésie…

La poésie a-t-elle un avenir ?

La diminution du nombre de librairies est un phénomène très inquiétant qui affecte la diffusion des livres. Par ailleurs, j’ai l’impression que la poésie va se saisir d’outils nouveaux qui vont façonner des supports capables d’allier et de conjuguer le son, l’image et la parole. Je pense que l’édition ne pourra pas rester à l’écart de mutations aussi inéluctables, même si pour moi le livre demeure le medium par excellence parce qu’il respecte la liberté du lecteur, du lecteur qui dans le silence et la solitude éveille et reçoit le poème comme il l’entend, à sa guise. Rien ne peut remplacer cette expérience que, mécréant comme je suis, j’ose qualifier de spirituelle. Le verbe poétique est parfaitement insubmersible, c’est un langage qui doit être d’attaque plus que de résistance. Qu’importent les réalités comptables ou médiatiques, « habiter poétiquement le monde » est toujours à l’ordre du jour. Et puis, quand on demandait à Juan Ramon Jimenez pour qui il écrivait, il répondait fièrement : « Pour une immense minorité. »

Poésie: Charles Dobzynski (1929-2014)

 

Il a gardé jusqu’au bout un enthousiasme débordant. Il avait faim du monde qu’il aimait, et se connectait à sa page Facebook, même s’il ne pouvait plus marcher. Il encourageait tous les projets, même les plus fous. Charles Dobzynski était né à Varsovie, le 8 avril 1929, avant de s’installer à Paris avec ses parents.

Il avait eu le don d’échapper aux rafles et aux arrestations, en particulier la rafle du Vel’d’Hiv’ dont il se souviendra dans son œuvre: «La police du quartier tirée à quatre épingles verrouille le silence. Il faudra fracturer le soleil. Bonder les autobus. Mais tout se tait. Le pays porte le deuil muet de ceux que l’on déporte…» («Journal alternatif», Ed. Dumerchez, 2000).

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