Vieillir élégamment

L’ombre est vaine

toujours hantée par le beau spectre

de la mélancolie

et l’aurore est parfois si malaisée

les dictionnaires si lents que le récit

d’une vie semble dicté pas à pas

chaque nom y meurt en silence

au panier de ton épaule

à la tresse de tes bras

au blanc collier de ton cou

qu’il me soit permis de vieillir élégamment

qu’il me soit permis de parler bas

ne pas en avoir fini

faire provision d’existence

et garder l’œil bouclé sous la paupière

le sang froncé aux veines de l’enfance

du temps caresser le courroux

pour que la vie encore en chemise

fasse le lit des forces inaliénables

pour y inviter la nuit qui n’est

que mer en fleurs et niche de soleils

 

Barbara Auzou

Dessine-moi l’arbre / Josephine Bacon

Dessine-moi l’arbre
que tu es

Dessine-moi la rivière
que tu as racontée

Dessine-moi le vent
qui t’a fait voyager

Dessine-moi le feu
qui brûle en nous

Dis-moi que je suis ton au-delà
toi, l’animal blessé,
tes ancêtres m’ont conduit à moi
pour me raconter les images
de tes rêves

Reste un peu dans ma mémoire
toi, l’homme, l’animal blessé,
reste un peu dans ma mémoire.

Tes murmures sonnent
la sagesse d’une vie vécue,
ton regard devine la paix ,
ton coeur bat au rythme
des battements d’ailes de l’aigle

Fugacité CCCLXV

Photo Julie

tellement humains

nous serons coupables d’os et de caresses sur l’aube nette et de quelques plumes qu’on laisse sur le sable pour la nuit se rassurer d’eau douce

coupables d’une musique que l’on entend dans le rêve qu’en soi on en fait et qui mime le murmure des sources

tellement humains que ce gai sentiment de l’absurde que l’amour écrase de tout son poids se méditera longtemps dans l’homme profond

 

Barbara Auzou

Un même ciel

nous avons échangé tous les soleils

épousé les cadences cardinales d’un même ciel

et la couleur plus sensible que prévu

s’est retournée dans la verrière des yeux

dis-moi encore le bleu racé qui s’accomplit

quand l’âme va à pied

la raison du chemin et son éboulement nécessaire

je te tiens nous tombons

les images superposées d’un même abandon

entre les mains

apprends-moi encore à me tenir tranquille

sur le corps assoupi du temps

sur ces battants de vent où l’on entend

si bien les échos amoureux du silence

dont la lumière ne cesse de s’éprendre

 

Barbara Auzou

Tu es ici / Philippe Jaccottet

Tu es ici, l’oiseau du vent tournoie,
toi, ma douceur, ma blessure, mon bien.
De vieilles tours de lumière se noient
et la tendresse entrouvre ses chemins.

La terre est maintenant notre patrie .
Nous avançons entre l’herbe et les eaux ,
de ce lavoir où nos baisers scintillent
à cet espace où foudroiera la faux .

«  Où sommes- nous? «  Perdus dans le cœur de
la paix. Ici, plus rien ne parle , que,
sous notre peau , sous l’écorce et la boue,

avec sa force de taureau , le sang
fuyant qui nous emmêle , et nous secoue
comme ces cloches mûres sur les champs » …..

Fugacité CCCLXIV

Photo Julie

sous les auvents de nos pulsations rapides se font se défont des forêts de gestes passés entre deux branches

avant que le jour vieillisse avec une main venue tendre célébrons cette belle intimité sur laquelle on se penche

réunissons ce qui a été séparé

le fruit des lèvres

le bois des songes

la vie exquise évaporée d’un vase clair

qu’on a laissé s’échapper dans un murmure d’enfant

 

Barbara Auzou

Rêverie multipliante

c’était au temps où j’écoutais les arbres

grandir dans tes veines

sans préavis ça ferait

beaucoup d’amour d’un seul coup

que ce feu brusque de tendresse ouvrière

que cette âme vigilante dans tes mains

de haute terre

et ce vœu d’unité que je portais aux hanches

je ne l’aurai surpris que dans le lieu clos

de cette intimité

dans ce bercement et dans cette avancée

qu’accorde la nature à toute note vivante

à tout ce qui dépasse la seule volonté

des corps

je ne l’aurai surpris que dans cette rêverie

multipliante

qui s’enroule à l’élasticité de tous les possibles

je ne l’aurai surpris que dans l’écho vert du vent

dans la préscience de tout ce qu’on ignore

et qui nous laisse

doux travailleurs aux ateliers du temps

 

Barbara Auzou

Le temps nous rêve / Une aquarelle de Francine Hamelin accompagnée de mon poème

Le temps nous rêve / Une aquarelle de Francine Hamelin

Et Francine Hamelin c’est ici

couche toi contre mon flanc

bois mon silence à même la plaie

à l’abri des circonstances

ils peuvent autant qu’ils veulent déclarer

notre idéalisme révolu

ils peuvent par le prisme de leurs mots acérés

par le prétexte de leur boussole affolée

déraciner l’arbre artériel

le mettre à nu le laisser seul

notre lumière est belle

notre lumière est blonde d’un vent d’abeilles

qui ramène la chair à la faim

la faim au chemin

l’ombre au soleil partout

non ce n’est pas un mirage

que cette douceur tout entière en son centre serrée

ce ne sont pas mirages que les gestes de l’amour

que l’on apprend dans la facilité des fleurs

couche toi contre mon flanc

dans un lit centenaire restitué à nos rêves

offrons-les au mufle du matin qui veut jouer

érigeons-les au cœur de notre horloge exacte

qui veut chanter sans rien céder de nous

Barbara Auzou