Quoi, l’éternité?

2698026684_1

Vois à ton front

ma main de chaume

et le ciel en faction

sur tes mots rares

inventés en mon intention;

ils dorment dans nos paumes

comme un rêve dont

ils ont pris la forme

et c’est comme une chanson

qui répète que l’éternité

ne mène nulle part.

Vois à ton front

ma main qui épure

la trop facile métaphore

et la ponctuation singulière

que dessine la parenthèse des corps

que l’on porte comme des carriers vigilants

craignant l’impensable cassure.

Vois et enfourche ton triomphe éphémère.

Le jour a laissé sur nos peaux des éclaboussures

de lumière.

Barbara Auzou.

DIALOGUE ININTERROMPU 1 . Barbara Auzou/Niala-Loisobleu.

Marc-Chagall-Le-Cheval-rouge-1938-1944-©-RMN-Grand-Palais_-Gerard-Blot-©-CHAGALL-©-Adagp-Paris-2016-e1474725208296-1024x923-1040x585

DIALOGUE ININTERROMPU 1

B-A : Dis, crois-tu que la nuit venue l’idée de la fleur s’échappe sur la pointe des pieds pour aller dormir dans la fleur ?

N -L: Il se pourrait bien eu égard à ce qui en volute sur le front du rêve.

B-A :  Elle aurait alors la connaissance secrète des heures et s’ouvrirait au  champ des possibles qui seul enfante la vraie couleur?

 

N-L :  Cet accès dénoue les aiguilles. Sur la patinoire des cadrans lisses le temps disparaît en laissant les lames des patins fendre la glace. Dans un salto la première des trois primaires sale la chaussée.

B-A : C’est donc ainsi que l’on entre dans le rêve: pieds nus …

N -L:Le rêve se veut spartiate pour libérer la plante de toute amarre…

 

 B-A :Et c’est ainsi, parce qu’ils plantèrent, qu’ils dessinent le profil grec de la beauté? Parle-moi de la beauté…

 N-L :Elle me dit:

-Parle de la beauté…

J’entre sans bruit dans la malle enfouie sous les pinceaux aux poils usés et les palettes trop lourdes à porter. Un oiseau niche un peu partout sur les taches qui recouvrent le sol, la corde du tapis en est raidie. Un casque de pompier d’une ancienne école aujourd’hui éteinte brille de tous ses feux. Quelques bâtons de craie enfuis du tableau noir parlent de campagnes de pêche, de châteaux de sable, de jardin secret. Sœur Anne est descendue du rempart. La douve tire ses lentilles du puits, permettant à la vérité de laisser ses seins dire à haute voix ce que l’on cache hypocritement. Ramené, un chevalier, s’accorde à l’amble d’un trot. L’éboulis d’une carrière garde les mains calleuses d’un tracé architectural en liant tiré d’un bas-relief, les psaumes reculent au premier cri de l’innocent avant que les chiens ragent. Il faisait noir au point que la diagonale du vitrail s’alluma. La beauté c’est les mains du silence en prière laïque, l’athée cohère, passent des Mermoz, Saint-Exupéry, la Postale sait l’Atlantide. Si les ailes se reflètent comme un poisson volant touchant terre il faut arrêter de chercher une réponse et trouver dans l’entrée de sa naissance le mystère à garder inviolé…

 B-A : Alors ce serait donc ce grain tombé de l’épi du temps que l’on fait pousser dans la terre meuble de l’imaginaire prompte à doubler la récolte à la racine de l’âme jumelle. Une eau qui se boit elle-même dans des jardins de feux. Un autodafé intime en somme…Un combat corps à corps avec l’âme qui doit pousser droit sous des yeux grand- ouverts?

 

 N-L : La flamme intérieure demeure inconnue de beaucoup. L’errance guide la pensée d’une canne blanche qui dissimule le vilain canard noir aux yeux de l’opinion publique.

 

Barbara Auzou / Niala-Loisobleu.

 

La mansuétude.

la mansuetude

Déjà la statue de nos silences se dévisse secrètement de son socle sévère

et n’arbore plus les verts regrets de ses visions sales et tristes comme des sentences

et c’est à peine si l’on voit à sa paupière la larme neuve de l’espérance

se frayer un chemin à sa bouche de pierre et entre les passants qui doucement se pressent

à l’éventaire des promesses

couchées comme des fruits mûrs sur la mansuétude d’un gazon clair

 

Barbara Auzou.

Gérard Chaliand: Feu nomade.

images (2)

Dans une lettre manuscrite (reproduite en fin de livre), datée du 25 novembre 1959, André Breton écrit à Gérard Chaliand : « c’est comme un très beau chant de haleur, cela en a le rythme et ce qui est halé va très loin ». Il parle de « La marche têtue », la première partie de ce livre qui en rassemble cinq.

Chant de haleur, en effet, donc lyrique, qui célèbre et ce sans effusions, la Terre, ses paysages et ses hommes, « Terre ma terre / je coule ton sable dans ma main / et comme les doigts / je chante tes cinq continents », jusque dans leurs excès – la guerre – porteurs d’une énergie dont Chaliand semble avoir voulu qu’elle guide ses pas sa vie durant. Si le lecteur ne connaît pas le parcours de l’auteur, rappelons que cet octogénaire a mené une existence de grand curieux des choses de ce monde, des gens et de leurs cultures diverses ; anticolonialiste actif (durant la guerre d’Algérie), il a participé par la suite à de nombreuses guérillas, a beaucoup voyagé (l’essentiel de son temps) en zones de guerre, tout en exerçant toutes sortes de métiers, depuis le Nord Viêtnam de 1967 , en passant par l’Erythrée, le Salvador, le Haut-Karabagh par exemple, jusqu’à l’Irak où il se rend encore chaque année depuis 1999. Contributeur exceptionnel à la géopolitique, on lui doit de nombreux atlas politiques et historiques, de non moins nombreux ouvrages politiques ou de stratégie militaire, sans compter son œuvre littéraire (mémoires, théâtre, traductions, livres pour enfants…). On aura compris qu’on ne peut avoir affaire à des postures de la part d’un tel homme, engagé dans la vie, dans l’aventure, dans l’écriture. Et ce haleur va effectivement nous emmener très loin, dans les multiples recoins de notre planète, dans ceux du temps qui nous emportera tous. Mots d’énergie et de lutte donc pour cet homme libre.

« Que je boive à la source et me rompe le cou
si votre temps court j’irai plus vite encore.
Je creuse les reins
je m’emplis d’océan.
Ma liberté m’arrache la poitrine
veut briser tous les corps et me briser moi-même
j’arrache les forêts je les jette à la mer
et je courbe sanglant le temps qui me détruit. »

Cette belle vitalité, aux accents parfois colériques, refuse la tiédeur et l’immobilité ; il lui faut le mouvement, le feu, la glace, la passion. « Je ne sais que vivre ma vie et la poursuivre / comme on traque une bête qui parfois se dérobe / et parfois meurt en criant. / Nous n’avons aimé que cette chasse / et cette image du chasseur / la douceur des visages / la chair des mots / et les nuits solaires. » écrit Chaliand dans « Feu nomade », la troisième partie, qui donne son titre au livre. Cette image du chasseur, pour esthétique qu’elle puisse paraître, est d’une grande justesse. L’homme a passé sa vie à traquer une existence qui soit plus flamboyante, ou rien ne soit paresseusement dilapidé. C’est pourquoi une telle intransigeance d’existence et d’écriture laissent parfois affleurer une certaine causticité vis-à-vis de la faiblesse des êtres humains : « Alors camarades / on ne s’est donc levés que pour ça ? / Tout le sang et les rêves de nos vies pour un écho brisé / Et vos dictatures policières tempérées par la corruption. »

Que l’on ne croie pas pour autant cet homme-là hautain ou dénué de tout sentiment. La deuxième partie du livre, intitulée « Les couteaux dans le sable », regroupe une quinzaine de poèmes d’amour ; elle est dédiée à la compagne de sa vie (selon l’auteur), la sociologue et écrivaine Juliette Minces et ont été écrits entre 1955 et 1958. En peu de pages finalement, on retrouve tous les éléments habituels du genre – difficile – mais là aussi avec un brio et une fulgurance qui ne démentent pas la ferveur des autres parties de ce recueil. L’idéalisation d’abord : « C’était il n’y a guère, au bord d’une mer acide, / tu nageais, / et tes épaules paraissaient plus légères que l’écume. » avec la déclaration d’amour sans ambigüité, « Je t’aime, la gorge nouée aux fibres de l’été / chaque aube m’éveille tes yeux au fond de mon regard / ma femme heureuse jusqu’au bord des paupières. », ensuite la louange du corps de l’aimée, en images délicates, « Ta cuisse où perle le long filet de vie intérieure. / Et le merveilleux éclatement de ton ventre, / séjour nocturne d’obscures espérances / dans le jaillissement de la redoutable fleur / à jamais offerte / fruit de la seule Apocalypse. », aussi la souffrance liée à l’absence, « Tout me manque, / jusqu’à cette femme précieuse et nue dont j’ai soif. »

Toutefois, c’est en « cavalier seul » (titre de la pénultième partie) que se fait essentiellement la route du poète Chaliand. La solitude du guerrier. Ici, la voix se fait plus élégiaque, une esthétique dessine son architecture, celle paradoxale et composite de la brutalité et de la mélancolie. S’étonnera-t-on que d’innombrables toponymes dressent leurs épines au long de la tige sur laquelle est planté le poème ? Ghardaïa, La Havane, Istanbul, Tel Aviv, Manaus, Dire Dawa, Bagdad… Ne dressons pas une liste exhaustive, cela ne se peut, tous les noms ne sont pas dits de toute façon, ce ne sont que cailloux pour la mémoire, miettes, prétextes. « De vieilles femmes lavent les morts sur des dalles blanches. » Pour ouvrir. Et pour fermer : « Ma vie que chaque jour nouveau prolonge bat toujours la campagne et cherche encore merveille. » Ainsi l’on va de la mort à la vie. Le cavalier, dans sa course heurtée, telle celle de la pièce du jeu d’échecs, affirme sa présence au monde malgré les massacres, les bombes, les horreurs. « Tout cela remonte comme d’un puits, / il n’aurait jamais fallu se pencher. » C’est l’atroce mémoire qui tord les mots, intime à l’auteur l’ordre incontestable de dire, de rendre compte en toute honnêteté : « Longtemps je n’ai pas voulu endosser la douleur de ce passé, / tant le monde était chargé d’aube et de poudre, / avec la joie physique de l’aventure, / les confins guerriers renversant l’ordre apparent des choses, / le danger mené à la cape et l’orage des rencontres. » Une mémoire qui ne s’en tient pas aux anecdotes, fussent-elles extraordinaires mais sait rappeler l’engagement, les illusions, les déceptions, dans une écriture qui nous place de manière implacable dans le nœud du drame. « Dans le désert syrien je ne me suis pas incliné / devant le monument dédié aux charniers des camps. / Les désastres sont intérieurs. » Le film d’une vie défile comme derrière la vitre d’un train, « Le Mékong, le delta du Fleuve rouge sous les bombes, un bras de l’Irrawaddy en pirogue, dans les maquis karen » avec ses questions, « Où se trouve la patrie des oies sauvages quand elles migrent ? », les compagnonnages ou les simples rencontres : le camarade Amilcar Cabral, le poète québécois Gaston Miron, Saddam Hussein… C’est aussi une mémoire de la culture qui connaît l’Histoire ancienne des pays, leurs civilisations. Le grand curieux Chaliand ne pouvait être qu’érudit. Et l’émotion, disséminée, comme dans cette adresse à son père :

« A des années-lumière de ta mort, je rêve de toi à nouveau,
par une de ces nuits moites de mousson.
Je t’entends dire « j’ai rêvé de Tamitza ! 
La petite cousine dont tu étais amoureux.
Tamitza avait treize ans quand elle a été assassinée,
en 1915, avec tous les autres.
Père, que j’ai tant aimé et qui m’a tant donné,
tu es le fil me rattachant à ce passé,
murmuré par les vieilles de mon enfance.
Cette geste qui me fonde,
celle de ton frère aîné, mort dans une cité montagnarde,
après un long siège, les armes à la main,
en paix. »

On ne se rend pas. »

C’est donc toujours l’énergie qui l’emporte, cette volonté farouche du vivre densément, ce goût du combat. On ne se rend pas !

« J’aime l’inquiétude des conflits, l’aguet,
la force ramassée, les décisions prises au tranchant,
l’art patient de changer la faiblesse en force.
Dernière veille avant l’aube,
les sentinelles se relâchent, dans les paupières de la nuit
avant l’assaut brutal, la mort soudaine. »

Tout se passe donc comme si la proximité de la mort faisait gagner en intensité de vie. Pourvu que l’élan soit préservé, mieux : nourri !

La cinquième et dernière partie, « Saga si lointaine », est une sorte d’épopée en douze chants, qui va de « Au commencement » à « Maintenant » (à la mémoire de Jacques Lacarrière). Condensé d’une histoire autant universelle qu’individuelle, elle évoque de grands thèmes, depuis l’eau première, où tout baignait, jusqu’au dernier souffle de la saga ; on y trouvera ce qui constituerait des chapitres de n’importe quelle encyclopédie de l’Humanité : la préhistoire « sans autre mémoire que l’empreinte de mains sur des parois », l’apparition (qui donne son titre au chant II) multiple : celle de la religion, de  l’écriture, de la politique, de la pensée philosophique, avec référence à l’épopée première, celle de Gilgamesh : « Tout ce que tu as eu de cher, / que tu as caressé et qui plaisait à ton cœur, / est aujourd’hui couvert de poussière, / tout cela dans la poussière est plongé / tout cela dans la poussière est plongé », Babylone, l’exil des Hébreux, Akhenaton, Zeus ou Gaïa – avec ce coup d’œil sans concession : « On meurt beaucoup ici, à cause de l’au-delà. », et puis les peurs, les préjugés, les haines, les famines, les maladies, les tyrannies et la démocratie ; enfin, pour un regard plus personnel, ce qui constitue les titres des chants VIII à IX : les femmes, la vengeance, la guerre, la beauté.

Concernant les premières, Gérard Chaliand se livre à un bref mais impitoyable réquisitoire contre des siècles de phallocratie et d’asservissement. Cette strophe, par exemple : « Le plus sûr est de coudre leurs lèvres. / Peut-être faudrait-il aussi coudre leur bouche, / porteuse du poison de la séduction et du mensonge. ». Sur la vengeance, le jugement est sans appel également : « Tandis que déjà se noue le cycle de la revanche / il faut prendre la fuite / pour échapper à l’inéluctable vengeance / dont l’horlogerie s’est mise en marche. / Ainsi vit-on avec un acharnement de bêtes / de meurtre en meurtre au fil des couteaux. ». La guerre, qu’il a pourtant souvent accompagnée, ne trouve non plus grâce à ses yeux : « Le cercle des veuves connaît le prix de la guerre / tout ce qui est pour toujours perdu / les débris du monde après le massacre / dans une histoire dont le sens échappe. / Fallait-il aussi égorger les enfants ? ». Heureusement, « La beauté survit au carnage. » car « Elle seule me touche / comme un visage, / aurore nouvelle, / chevaux courant dans la steppe, / mouette portée par les vents, / bond d’un animal sauvage ». C’est sans doute elle la seule salvatrice vers qui se tourner, nous dit Chaliand, avec cette conscience aigüe de l’impermanence., tempérée par cette étincelle qui clôt le livre : « Au-delà de tous les désastres et de la mort / à chaque naissance, le monde recommence. »

Un article Recours au poème.

 

« Des ronds dans l’air », mon second poème chanté…

Un grand merci à Koulane, la chanteuse, à Taté, la guitariste, et à Juan le flûtiste et marcheur solitaire, pour cette seconde composition…

 

Ils auraient tant aimé

Que tout fût dit écrit

sur l’horizon tracé

les charognards que le jour inquiète

figés dans la rectitude du temps

qui rient du vent

interrompant le vol

de l’alouette

 

Mais l’aile aveugle

bat

même engourdie

et persévère

esquisses circulaires

au péril de la friabilité

du mot

et de l’éraflure  d’encre

et malgré la penne

abîmée

elle féconde comme en absence

le nid

la peau la chair

la plume la fièvre le sang

d’un mur à l’autre

devant des remparts transparents

n’importe où tapant

se cognant comme on s’élève

à l’inaliénable liberté

du vivant

 

Barbara Auzou

Des gestes.

112943839_o

Nous aurons des gestes anciens chargés d’aube et du lever au coucher chercherons en secret ce qui fut égaré en chemin et enfoui comme le chagrin à la périphérie du rêve.

Peut-être que sous la main se trouve un refuge de verre à la mesure de nos drames.

Vois comme le temps réclame son rachat aux yeux décillés de l’instant.

 

Barbara Auzou.

Un arbre à soie XI.

un arbre à soie 11

Je suis venu

par une succession

de hasards fortuits

pour rendre à ton front

la sève nue

et laver les affronts

et fendre les replis

qui te dessine une absence de visage.

Je t’ai remis en marche

sur tes anciens chevaux de bois

et sur tes ponts de fer sans âge

qui ne tinrent pas la promesse

de leurs insensés voyages.

Je suis la fourche qui sursoit

et le tablier nourricier

de ta province, l’effraction au jarret

fragile et fort qui s’emploie

à se repaître de la rosée.

Je t’éprouve et t’approfondis

aux plis de tes profils avantageux

pour fortifier l’attente de ses défis fiévreux

et pour t’offrir un surcroît d’être.

Je t’ai moulé à l’embrasure de ma fenêtre.

Puisses-tu toujours en ton cœur

pencher fou au dernier versant de la fleur.

 

 

Barbara Auzou.

Peinture et poésie: histoire d’une relation amoureuse…

Evoquons ici l’histoire passionnée des amours et désamours de la peinture et de la poésie. Difficile d’imaginer cette relation amoureuse entre deux arts sur lesquels nous portons un regard bien différent aujourd’hui. Les foules se pressent dans les musées pour profiter de la peinture sous toute ses formes (huiles, dessins, collages..), qui est largement appréciée pour elle-même, en tant qu’art. La pauvre poésie, de son côté, reste peu valorisée dans nos expériences culturelles contemporaines. Elle est souvent cantonnée à un simple apprentissage scolaire. On ne discute pas d’un poème entre amis alors qu’on évoquera plus facilement la dernière exposition visitée.

Pourtant peinture et poésie sont deux arts qui ont longtemps fait vie commune, au point où l’un ne pouvait se concevoir sans l’autre. D’ailleurs, si l’on y regarde de près, on s’aperçoit qu’ils sont aujourd’hui encore unis par des liens discrets mais intenses. Mais revenons aux débuts de cette histoire d’amour…


Femme au miroir de Maurice de Vlaminck

SOUS L’ANTIQUITÉ: UNE RELATION FUSIONNELLE

Sous l’Antiquité, associer peinture et poésie est une habitude incontestée, une évidence. Pour le public comme pour les artistes, ces deux arts sont indissociables.
Déjà au 5ème siècle avant JC, Simonide de Céos, le poète qui chanta les héros de la bataille de Marathon affirme : « La peinture est une poésie muette et la poésie est une peinture parlante ».
Il s’agit du même art: l’un déclamé, l’autre contemplé et s’ils emploient des modes d’expression différents, tous deux ont pour but de procurer des émotions similaires chez le spectateur.
Au début de l’ère chrétienne, Horace réaffirme ce même principe en déclarant dans son poème L’Art poétique : « Ut pictura poesis » : la peinture est comme la poésie.

APRÈS LE DÉSAMOUR DU MOYEN-AGE: LA RENAISSANCE

Après la parenthèse d’un Moyen-Age où l’art est principalement religieux, l’idée du lien entre peinture et poésie réapparaît après l’invention de l’imprimerie.
Toute création artistique est régie par le principe suivant: seul peut être représenté en peinture ce qui est digne de faire l’objet d’un poème afin d’élever l’âme du spectateur, loin des trivialités du quotidien. En retour, un peintre doit choisir le sujet de ses œuvres uniquement parmi les thèmes dignes d’être chantés par le poète.
Au XVIIème siècle, l’association peinture-poésie permet au Classicisme de déployer une exigence qui débouche sur les chefs d’œuvre d’un Nicolas Poussin ou d’un Claude Le Lorrain.


Nicolas Poussin. Orphée et Eurydice©RMN

Cette idée que les deux arts ne peuvent être séparés perdure jusqu’au milieu du XVIIIème siècle. Mais l’association peinture-poésie qui avait stimulé un renouveau artistique en libérant l’art des seuls sujets religieux devient elle-même progressivement un carcan.

LE CARCAN D’UNE UNION ÉTOUFFANTE

L’union peinture-poésie revêt en effet le caractère d’une obligation rigoureuse qui puis rigidifie l’expression picturale en en limitant les sujets.
A partir du moment où l’Elégiaque ou le Grandiose sont les seuls sujets de tableau envisageables, un académisme mortifère se développe. On en trouve l’exemple dans les tableaux de concours au prix de Rome fin XVIIIème siècle.


Anne-Louis Girodet De Roussy-Trioson, 1787
Nabuchodonosor fait tuer les enfants de Sédécias en présence de leur père
Photo (C) RMN-Grand Palais / Agence Bulloz, Le Mans, musée de Tessé

LA SÉPARATION PROVISOIRE

Certains artistes cherchent à sortir de cette impasse. En 1766, dans son Laocoon, le dramaturge Lessing affirme que par nature, peinture et poésie sont entièrement étrangers l’un à l’autre.
Pour lui, la poésie se déroule dans le temps, alors que la peinture se structure dans l’espace. La poésie a pour domaine l’action, la peinture se préoccupe seulement de beauté.
Cette coupure entre les deux arts, amorcée fin XVIIIème se révèle vivifiante pour l’un comme pour l’autre. La peinture peut alors aborder le paysage pour lui-même et non en tant que simple toile de fond. Le portrait peut être envisagé pour la ressemblance et non en vue de l’exaltation d’une vertu.


Corot, Rome vue des jardins Farnèse, le Matin – mars 1826©RMN

Les poètes du XIXème, eux aussi, se libèrent peu à peu de la dictature des siècles passés et s’approprient l’intime et le quotidien comme Baudelaire avec Les Fleurs du Mal. C’est de ce divorce entre poésie et peinture qu’est né l’Art Moderne.

LA RÉCONCILIATION

Mais deux arts unis par des liens historiques d’une telle puissance ne peuvent rester longtemps étrangers l’un à l’autre.
Le poème lui-même, et non le thème poétique, commence à inspirer les peintres . Naissent ainsi des oeuvres picturales qui sont l’illustration d’un poeme précis, par Picou ou par Manet par exemple.

A l’aube du XXème siècle apparaît un objet artistique nouveau: le livre d’artiste, ouvrage composé à quatre mains par un peintre et un poète sous la direction inspirée d’un éditeur d’art.Kahnweiler réunit ainsi Apollinaire et Derain, Picasso et Max Jacob pour éditer des livres où dialoguent le peintre et le poète sur la surface de papier du livre d’artiste. Tériade et Maeght poursuivent l’aventure. Celle-ci va s’essouffler avec l’entrée dans le XXIème siècle, victime des crises, crise de la poésie peinant à trouver son public comme crise économique pesant sur la rentabilité éditoriale.

En parallèle, le poème devient visuel en s’emparant de l’image à travers le calligramme, où le mot devient expérience picturale. Qu’est ce qu’est vraiment un calligramme d’Apollinaire ? Il est difficile d’y distinguer le poème de la forme picturale.

Les avant-gardes s’emparent également de la fusion entre poésie et peinture, tout au long du XXème siècle:
– Dada intègre des poèmes dans ses tableaux ou utilise la technique du cadavre exquis pour créer des poèmes qu’ils transforment en sujets de tableaux


Theo van Doesburg kleine Dada soirée

– Oupeinpo et Fluxus étendent le même principe de communion entre peinture et poésie dans certaines des œuvres de ses artistes
– le lettrisme, parsème les toiles de morceaux de poèmes et la lettre en tant que signe devient poème dans sa représentation visuelle.


Eclipse de jour

La relation amoureuse entre peinture et poésie s’est déroulée au gré de leurs querelles et réconciliations tumultueuses.
Ce sont deux arts n’ont cessé de s’entremêlent, de se déchirer pour mieux se retrouver. Pour illustrer leur union contemporaine, n’hésitez pas à visiter nos expositions virtuelles qui mêlent oeuvres et poèmes.

Un article Les Atamanes.