Les Missives Bleues

Les Missives Bleues / 1

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Je vous écris à nouveau.

Assommée de petit matin la solitude prend des allures de raison

et les mains et le dos épousent le seul rythme des objets désemparés

qui me rêvent.

C’est comme si vivre était une épreuve trop neuve pour l’instant.

N’allez pas croire pour autant que je veuille éveiller votre compassion.

L’impossible essor du jour sur les fossés à la renverse nous surprend

toujours quand il se redresse soudainement à l’oeuvre dans les filets grêles

du crachin!

il m’a semblé vous avoir aperçu dans le chien assis d’un nuage sans fin

Je guette, attentive, aux plis d’un ciel chafouin, cette part de bleu adorable

qui me revient

pour en faire l’objet de ma prochaine missive.

Je vous écrirai demain,

la fleur énumérable à la gencive

 

Barbara Auzou.

 

Les Missives Bleues II

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À l’aube imbue de brume a succédé ce matin un bleu feu dont je n’ai su d’abord que faire.

Avec ce goût inouï de l’ordonnance tout droit sorti de la tête d’enclume que vous me connaissez, c’est comme si j’allais bafouer la tendre alliance entre la nuit et le jour.

Alors j’ai cherché alentour l’air envolé de vos mots inédits pour le ramener à la place de toujours

et me suis découvert sous l’ongle un ciel ouvrier à battre tous les jardins.

Posez-moi des mers toutes droites sur le temps des mains et des additions sévères à ébranler mes racines carrées afin

qu’il y ait plein de bras dans mes gestes de fleurir et de vous écrire, furieusement conjoints.

Je vous écrirai demain

 

Barbara Auzou

 

Les Missives Bleues III

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Je vous remercie, Mon, de vos bons vœux, comètes de votre incessant sourire retombées sur les fossettes de mes pommiers ronds.

Chair en tête, bouche en rire et nouée à moi-même, je peux vous dire que ce demi-siècle sur la peau poussé me sied

comme une tranche de vie replète par où la vie entre barbare et sauvage.

Aidant, l’âge me rend mes morts moins intimidants et je joue la carte secrète de l’avenir contre la partie oubliée du temps où j’ai cherché à abolir le verbe, n’aimant que le verbe.

Je ne compte plus les paysages accumulés sous mes paupières autrement qu’en années-lauriers et je cultive superbe

l’obstination du lierre sur des murs que j’assemble bleus et en tremblante hauteur sous la treille.

Jaune et ému le soleil à cette heure m’invite à la coupe jumelle du printemps posée sur l’arrondi de mes flancs-ombrelles que ne dévore plus l’attente

Je vous écrirai demain

Conquérante

 

Barbara Auzou

 

Les Missives Bleues IV

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Bercé par des mains ignorantes le ventre du temps ce matin est pétrifié et les chevilles mordues de doutes manquent d’entrain.

J’ai sous les yeux des colliers de silence sertis de bleu que je camoufle un peu dans un ciel saturé de lui-même.

De quel animal dîtes-moi faudra t-il caresser le pouls et la laine pour que ce printemps rebelle soit un peu à nous?

Et comme à un jeu de patience je m’invite à genoux au pied de la clématite pour chercher sur son inextricable réseau la preuve attestée de notre présence et de notre émoi dans ses fleurs jumelles.

Il m’a semblé qu’elles pleuraient de cet état nouveau.

Je vous écrirai demain très tôt.

 

Barbara Auzou.

 

Les missives bleues V

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Je vous écris

et décidément cette maison n’est pas de ce monde. Sa superficie changeante épouse si souvent comme un pouls l’humeur vagabonde du bonheur que s’en est fatigant pour mes poumons.

J’attends l’heure de la végétation bruissante quand elle se tend vers la lumière et qu’elle respire à ma place abolissant les distances et me permettant d’asseoir à table ma tranquille absence et son violent besoin d’être.

Par la fenêtre je vois l’amour, la vallée et ma vie évaporée d’un vase clair comme un murmure d’enfant.

Je vous écrirai demain pourtant

toujours à l’écart de la ronde.

 

Barbara Auzou.

 

Les Missives Bleues VI

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Je vous écrirai,

privée de voix comme il m’arrive parfois coincée contre toute raison entre deux saisons indécises

et pour commencer je vous dirai ce rêve étrange que j’ai fait…

Marthe est venue à mon chevet, silencieuse et large. Elle a laissé dans son sillage un parfum de bois flotté sur lequel j’ai pu déchiffrer de bien énigmatiques messages piqués de sel et de cerises.

Elle me demandait de réunir ce qui était séparé dans ce peu de matière élue car si vieillir était une présence et non plus une promesse c’est mon seul corps nu que j’offrirai à la science…

Depuis je le confesse , je murmure aux fleurs fragiles des mots que j’invente en conscience.

Ils ont une odeur de mains confiantes qui ont caressé des rêves d’enfants émus que d’aucuns jugèrent inutiles.

Je n’ai pas mangé toutes les cerises.

Je vous écrirai demain,

je l’espère, effrontément remise

de cette aphonie aussi handicapante que méditative.

 

Barbara Auzou.

 

Les Missives Bleues VII

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C’est penchée sur ce papier que le sang me vient – votre sommeil incliné sur mon épaule en sa tendre négligence l’en aura privé jusqu’au petit matin- et le jour commence dans cette main qui vous écris.

Vous le savez, les oiseaux pourtant disparus de maints endroits édictent toujours ici la grande loi de la lumière qui mûrit et vous invite à vous mettre en chemin.

Si bien que, comme vous me l’aviez consigné dans votre dernier écrit, j’ai entrepris de soigner l’ongle rongé du jardin qui s’étirait jusqu’à l’os

et quand la rosée a ouvert les volets, je l’ai vu, plein de mains, s’élancer à l’assaut d’un jour tout neuf emportant avec lui mon petit filet de voix qui s’était mis à pépier avec entrain.

Je vous joins quelques photos afin que vous épousiez de loin la place de chaque chose et croyez-bien qu’en osmose retrouvée avec le jardin,

je vous écrirai demain.

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Barbara Auzou.

 

Les Missives Bleues VIII

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Aujourd’hui est jour de liberté et ô combien il le fallait…

En friches, quelques fleurs d’harmonie selon l’heure et le parfum rêvent tout haut à d’avantage d’ordonnance.

Pourtant j’ai lâché tous mes oiseaux ce matin et plus rien n’est sacrifié aux branches que la main n’aurait choisi.

Déjà les mots sont en recul dans le corps et cet amour différé, ce trop tard lumineux est à habiter délivré de son lierre et de la violence de son lien.

C’est ce qui nous permettra un matin de toucher à travers nous la rose incrédule du silence.

Donnez-moi aujourd’hui comme hier des nouvelles des pins parasols qui penchent vers la mer. On m’a rapporté qu’ils vous murmuraient à l’oreille.

Je vous écrirai demain

je l’espère, sous un dominical soleil.

 

Barbara Auzou.

 

Les Missives Bleues IX

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En guise de soleil dominical, c’est un temps incertain qui trace ses bissectrices dans un ciel de cristal ébréché ce matin!

Vous verriez cette vanité du vent qui veut à tout prix l’abeille sur la violette esseulée et qui lui vole la vue un instant!

Dans la lézarde des yeux à laquelle moi aussi il me contraint, je vous vois pourtant , pareil, effleurant la fleur secrète de notre accord dans vos lieux lointains que la lumière prend d’un seul coup…

Je compte les gouttes de présent sur ma main privée de vous.

La pierre chaude et humide du seuil vous attend, vous le savez bien.

Je vous écrirai demain.

 

Barbara Auzou.

 

Les Missives Bleues X

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Sûrement j’ai suivi dans l’air la trace de mes foulées qui aspiraient à une mesure plus lente,

Vite! Revenez!

Il flotte un besoin de chaleur urgente et d’une confirmation marine avec des vagues debout à construire.

Je devine sous ma langue le poids muet des pensées qui cherchent l’ascension et dans la maison le contour du corps à lire.

Ô oui je veux bien jouer avec l’aube et la brise innocemment, tenir en mon bec le soleil du pur moment puisque c’est mon rôle!

mais ma langue bat contre un vent affairé à d’autres horizons que la nage de mon sang!

À mon pré tendre, il est temps que la mer sagement vous rende.

Je vous écrirai demain pourtant

à l’épaule d’un printemps que rien ne contrôle.

 

Barbara Auzou.

 

Les Missives Bleues XI

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Penchée au sourire en coin de ce papier, je vous écris.

D’aucuns penseraient que ce ne sont que roses anciennes et antiques romances d’un épistolaire compassé qu’entretiennent d’enfantines mains.

Mais le jardin s’en moque comme de sa première robe c’est certain et s’épanouit sans répit en l’absence de soleil pourtant.

La poésie de la terre ne cesse pas pour autant et j’offre en tout lieu qui m’indiffère, là où poussent de saisonnières idéologies, un sourire de marbre poli depuis des années contre ce qui se veut chagrin.

Alors je prends le temps puisque seul le temps me manque; je prends le train des lointains que je me suis choisis et je conçois sous la peau des projets à rendre jaloux le jasmin.

Ci-joint à nouveau des photos du jardin,

je vous écrirai demain.

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Les Missives Bleues XII

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Tôt levée je m’apprête déjà à sortir mais je ne veux pas vous priver de ces mots du matin…

Vous savez, je porte toujours pour jardiner cette même robe que rien n’usera plus tant elle a pleuré ses restants de rosée, affronté les parfums lourds de l’étreinte les torrents pleins de joie et

Je continue opiniâtrement à parler une langue maternelle à l’oreille de mon arbre à soie qui boude ce mai tout de guingois.

Quand vous reviendrez nous méditerons un peu sur le corps en désordre de notre jardin et monterons par degrés la plante vulnérable du vouloir.

Parce que nous savons que la beauté existe et ce qu’elle signifie,

je vous écrirai ce jeudi,

sur la table un bouquet de violettes pour vous fraîchement cueillies.

 

Barbara Auzou.

 

Les Missives bleues XIII

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Je vous écris encore, fleur journalière tournant sur la tige de notre conciliabule exclusif.

Un pied dans le jour et le museau dans l’éternité je me méfie de tout projet au fouet levé des grandes décisions

aussi, attendrai-je votre retour pour vous souffler une idée concernant la maison.

Pendant un instant ce matin tous les oiseaux se sont tus et j’ai mûri lourd un chagrin d’enfant trahi dans mes bras nus. L’heure parfois s’émiette dans la déconvenue pour se reconstituer dans le levain avec bonheur.

C’est le cœur roulé dans un soleil mutin que je vous écrirai demain.

Barbara Auzou.

 

Les Missives bleues XIV

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Je vous écris,

mon front s’appuie sur ce qui porte un peu plus haut encore. Le sommeil déjà s’éloigne à longues enjambées, les tempes éclatées de rosée et

le jour prodigue ses boutons d’or pour prolonger ce qui est indicible.

C’est assez pour que j’ordonne à mon esprit sensible de ne pas s’égarer davantage.

Je vous vois, pèlerin d’un seul voyage, les bras étendus sur le cercle de l’horizon et le corps rompu à jouir de la vie, faisant le compte raisonnable des saisons, jugeant qu’il est temps désormais de revenir.

Avant que ce samedi à ma campagne ne vous rende, pourriez-vous glisser dans vos bagages quelques pots de ce miel sauvage dont je suis si gourmande?

Vous pouvez en revanche laisser vos châteaux en Espagne. J’ai des projets bien plus simples d’essentiel piqués d’étoiles dans les yeux.

Ici s’achèvent les Missives Bleues.

 

Barbara Auzou.