Par le pont arrimé

Constantine/ Algérie

par le pont arrimé de nos rêves

par la mousse de nos mots

par le sommeil où je te devine

et que l’on apprend à nos mains incendiaires

je tends mon dos docile

à l’accolade douce de la lumière

et ma pesanteur apprivoisée se suspend

soudain comme un baiser

sur les fragments d’ogive de ton corps caressé

où tu déroules bien à toi ton idée du temps

comme autant d’échelles légères

qui enjambent le Rummel

-ce qu’il restera de nous?

un lien sans âge une inflexion

gonflée dans une gorge d’oiseau

un rocher qui agrège la roche

comme un désir mordu au cou

le partage d’un poème que l’on ouvre

du pouce comme une nacre

la seule fleur d’oranger

dans le bouquet de la fête

au-dessus du nid d’aigle l’unique fenêtre

et l’or des doigts sur le velours brodé de Constantine

 

Barbara Auzou.

Nous emportons / Kateb Yacine

Nous emportons comme un adieu
Le murmure des feuilles
Le reproche de l’arbre
D’où nous sommes descendus
La perdition au fond des grottes
Et l’orgueil désolé
La source aux illusions
Le signe des jours fastes
Dans l’engloutissement amer et lumineux

Là et ailleurs
Encore une saison
Dans la raideur candide
Et le frisson inhabité
Des peupliers réprobateurs

La Danse VIII

La Danse / Henri Matisse

passé le halo

des moissons languides

son cercle de silence et de joie

qui tremble à genoux

l’ocre du corps se jette

dans la lumière

avec sa corolle de chant

avec sa colonne de doigts

du haut d’un ciel beau comme un front

je vois

tes bleues prunelles d’oiseaux limpides

où crient ensemble tous les cailloux

 

Barbara Auzou.

Des chalutiers dans les veines

Parc national du Gros Morne, à Terre-Neuve-Labrador

passés nos propres éperons

d’érosion passé le sapin baumier

nous coucherons les troupeaux de nos peurs

dans des étables béantes à ciel ouvert

et sous un crépuscule offusqué de lueurs

nous déroulerons dans nos âmes l’inventaire

de tout ce qui ne se laisse pas apprivoiser facilement

la maison côtière blanche où l’esprit se meut lentement

la bouffée d’air que bouleverse tout un couchant

et ma voix pour une fois sans limite dans le matin

comme une île te dira

-reste

on s’habitue si vite à dormir face à la mer

que l’on reprend à pied l’itinéraire

d’une tendresse dévêtue

on se met dans les veines les chalutiers

d’un exil volontaire qui croit encore en l’innocence

 

Barbara Auzou.

Comme une lune bleue / Reprise 2020

Comme une lune bleue hurlant en pleine nuit

nous voilà revenus au temps des chansons

quand nous écoutions les promesses lancées

aux petites fiancées de l’air allumant des beautés

dans la mort du sens et l’éloge funèbre des poètes

La petite musique s’est noyée dans le sang

derrière les fenêtres jamais nous n’avons été ce soleil

et la belette impréparée de notre âme a servi la promesse

des autres avec une poésie entière trébuchant sur l’indicible

que nul ne comprend

 

  Barbara Auzou.