Au pied d’un seul arbre LII

j’ai emmené paître mes peurs

plus loin et sur tout ce qui peut

faire un chemin ou la totalité

d’un oiseau

j’ai bu ta douceur avec la première

goulée d’air

qui nous chante à tue-tête

je suis passée repassée au cœur

de l’arbre hospitalier

avec mes fagots d’étoiles

et la famille élargie des fleurs

j’ai porté le soleil à ma bouche

au cou le collier des moissons

les hivers aux genoux

et avais-tu remarqué

comme vieillissant on dérange moins l’espace

on embrasse le sépulcre doux

d’un ciel qui se décharne

je t’aime

je te laisse une adresse paysanne

et des poches de temps à faire rire les cailloux

 

Barbara Auzou

Trajectoire douce / Reprise

Sidi Bou Saïd / Tunisie

le blanc et le bleu se bousculent

à flancs de collines

Carthage est à nos pieds

on monte doucement dans le silence

avec les orangers

jusqu’à ce point d’équilibre

que l’on devine

dans le souffle et que seul peut offrir

un balcon sur la Méditerranée

déjà on voit plus loin

et on entend plus haut

mon coeur jadis en lutte dans la chaux

glisse dans la trajectoire douce

dans l’urbanisme intime d’un toit en terrasse

et dans celui de tes yeux où dansent tenaces

les roses bougainvillées

j’entends venir avec ses petites mécaniques ancestrales

et le sel de la chose

les attendus du rêve derrière un moucharabieh

 

Barbara Auzou.

Un laurier et quelques lavandes

Lourmarin / Parc naturel du Lubéron

à l’été des maisons en volets consentants

on surprend des mots verts

s’accrochant follement au regard

de la terre meuble

s’enroulant à son grand corps

d’olive mûre qui s’étire assoupi

encore de tous les signes qui l’assiègent

puis l’angle familier du ciel

frappé de pierres grises

s’en va s’offrir au soleil du plein midi

abandonnant son ombre tendre

sur la gêne rose des jalousies

ta main nue dans la mienne

stèle de vie

et le chemin va plus loin que le silence

seul un laurier et quelques lavandes

se balancent

sur la tombe d’Albert Camus

 

Barbara Auzou.

Baies ourlées / Reprise

Ce poème figure dans le recueil Mais la danse du paysage.

île des pins / Nouvelle-Calédonie

immanquablement le corps se déleste

sur une pirogue à balancier

dans les baies ourlées où les baisers

se parlent à voix basse entre deux pins

colonnaires

j’entends les mots que je lui disais

pour la lier éternellement à l’espace

une tête de femme au santal sculpté

qui demeure l’énigme et qui se penche

passagère comme un souffle

sur mon soleil en plongée

elle y boit mes yeux étonnés

le vert maillage d’un jardin

où l’accord coutumier se mesure

à la distance entre les seins

et je m’établis douce dans une sphère

liquide

émerveillée

gonflée

par les alizés de quelques voiles blanches

 

Barbara Auzou.

Chant III / Yves Martin

Chant III

I

Village bleu roux, marche douce.

La rosée est gelée, l’aubépine perdue.

Des chevaux passaient sur des sentes versées

Non loin des rivières dolentes.

Un poème naît, dur, compact, monumental,

Je sens une puissance, j’attrape un rythme

Prés, les collines chuchotent, brûlées d’hommes

 forts,

Parle, parle-moi de tes femmes lointaines,

De cette fille rousse qui par la suite épousa un

 marin,

Aux yeux indicibles, aux cuisses blondes.

C’était à la saison folle des eaux printanières,

Parmi l’abeille précoce et les boutons d’or.

Nous nous étions rencontrés chez mon grand-

 père,

Le noyer clairsemait ses ombres, bleutait ses

 lumières.

Le vin dormait près de la rainette aux moiteurs

 lavande.

L’escarpolette volait au lent sillage maritime….