Le nerf central du bleu

le nerf central du bleu

Par quel miracle dans ce tournoiement de champs mûrs

et emprisonnés jusqu’aux yeux sous d’immenses bâches

restons-nous ardents et fragiles ébouillantés vifs plumés

vivants vibratiles à materner encore nos convictions?

À deux mains j’arrache l’ascèse qui voudrait s’asseoir sur nos maisons

bonheur jouissif de voir venir le vieux papier-peint par pans entiers

pour s’offrir naturellement au nerf central du bleu

 

Barbara Auzou.

 

Universelle offensive

Ecouter le monde à l'aube.

Reste mon débordement

mon émeute de fleurs sous un ciel vif

tu vois l’aube ne cède pas à la gravité

les pierres tremblent les pierres rient

laisse le travail souterrain du vivace te reprendre

dans son universelle offensive pour que tu comptes

avec l’instant ses mines de sel dans l’entre-deux chairs

où l’ombre se console et puis s’esquive

 

Barbara Auzou.

Je l’ai vue mourir très souvent/ Georges Séféris

seferis

Je l’ai vue mourir très souvent ;
Tantôt en pleurant dans mes bras,
Tantôt dans ceux d’un étranger,
Tantôt seule et nue :
Ainsi a-t-elle vécu auprès de moi.

A présent, je sais que rien d’autre n’existe, plus loin,
Et j’attends
Si je suis triste c’est une affaire personnelle,
Comme ces sentiments pour ces choses très simples,
Dépassées – dit-on
Et pourtant je continue de regretter
De ne pas être devenu à mon tour (je l’eusse tant voulu)
Comme cette herbe que j’entendis pousser
Une nuit près d’un pin

Face B

33 tours fondu au soleil

Tournent

tournent sur la piste les tôles sonores

les superbes défaites tenues toujours

dans la syllabe muette du vœu exaucé oh

mes seins de coupes et de mesures

tréteaux en moi comme un chantier

à la barbarie faite j’oppose le toucher

rond du geste maternel son or sa démesure ah

la pure jouissance d’être le sillon de chacun

de ces visages contenus ensemble livrés

à l’amour et ses yeux mûris au parcours

plus vite que leurs peines  fleurs de bronches

incendiées de carrefours oh

 

Barbara Auzou.

 

Saturations

saturations

Je te dirai

comme la terre recommence

sans cesse le jardin et que l’été nous est accordé

comme une maladie étrange toujours trop proche du soleil

un fruit ébouriffé qui tourne doucement sur sa hanche

et que trouble à peine la présence d’une corneille

empesée d’orgueil et d’averses d’ombres

et tu sauras qu’il y a là toutes les raisons de durer

 

Barbara Auzou.

Il fait jour sans hâte

il fait jour

Il fait jour sans hâte

le soleil même a retourné le couteau dans sa plaie

j’ai été rêvée par un petit garçon étonné d’être devenu un homme

après que je lui ai donné de quoi s’acheter un baton de couleurs

les tilleuls sont en vacances  le thé infuse dans la sauvagerie de ma douceur

il faut cueillir la fraîcheur comme un butin dans les hauts tourments de l’été

pour la suspendre en sachets dans les arbres sédentaires du murmure

 

Barbara Auzou.

J’écris dans l’oubli/ Juan Gelman

juan gelman

J’écris dans l’oubli…
J’écris dans l’oubli
dans chaque feu de la nuit
chaque visage de toi.
Il y a une pierre alors
je t’y couche en moi,
personne ne la connaît,
j’ai fondé des villages dans ta douceur,
j’ai souffert de tout cela,
tu es hors de moi
étrangère tu m’appartiens.

 

Escribo en el olvido…

 

Escribo en el olvido
en cada fuego de la noche
cada rostro de ti.
Hay una piedra entonces
donde te acuesto mía,
ninguno la conoce,
he fundado pueblos en tu dulzura,
he sufrido esas cosas,
eres fuera de mí,
me perteneces extranjera.

Nationalité : Argentine
Né(e) à : Buenos Aires , le 03/05/1930
Mort(e) à : Mexico , le 14/01/2014
Biographie :

Fils d’émigrants ukrainiens, il peut, malgré les privations matérielles, s’épanouir dans la lecture; il dévore les classiques de la littérature espagnole et découvre Pouchkine.

Juan Gelman est membre dans sa jeunesse de l’organisation ‘Montoneros’, groupe de guérilleros d’extrême-gauche opposés à la junte militaire au pouvoir entre 1976 et 1983. Il est d’ailleurs contraint de s’exiler en Europe puis au Mexique. Sa vie est marquée par le drame, pendant la dictature militaire en Argentine, de l’assassinat de son fils Marcelo, 20 ans, et de la disparition de sa belle-fille, Maria Claudia Garcia, âgée à l’époque, de 19 ans.

En 1956, il publie son premier livre, ‘Violones y otras cuestiones’ qui est bien reçu par la critique. Traduite en dix langues, son oeuvre comporte quelques titres parus en français, dont ‘Obscur ouvert’, ‘Salaires de l’impie’ et ‘L’Opération d’amour’. Juan Gelman a reçu diverses récompenses, dont le prestigieux prix Cervantès en 2007.

A travers un réalisme critique et une singularité de style, sa poésie tente de s’accorder aux grandes questions de notre temps, même s’il croit à la “poésie mariée avec la poésie”.

Je te promets

je te promets

Il faudra bien caresser le sens du poil en toute innocence

de cette journée et la distraire d’elle-même  rouler ses pensées

dans un paisible incendie changer son soleil en plumes

son espoir en plomb l’agenouiller doucement dans son silence

et je te promets que j’oublierai les bleues prunelles frustrées

qui dans un excédent de saison éclatent en se tendant vers la main

 

Barbara Auzou.