L’oiseau d’aube

l'oiseau d'aube

Sa voix tutélaire contre la quille de l’horizon

Mon oiseau d’aube exerce sur moi sa haute surveillance

Me donne la vie pour nom  couche ses parfums

De femmes sur mes genoux comme un défi une prière

Et me recoud

Dans ma propre cérémonie du matin sa première mer

Est un pansement qui tombe droit sur un temps incroyablement fou

Et toujours en avance

 

Barbara Auzou.

Lettre treizième

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Je t’écris

Je suis sortie ce matin coiffée d’une plume solaire et d’un masque pour la bile

première nécessité brèche entre les cœurs et les corps fébriles

J’ai échangé des signes avec des des visages muets dont la vie se déroule ailleurs

Il s’échappait d’eux le souvenir ému d’avoir aimé une fleur sans slogan mais éternelle

Poussent sur l’état de guerre des destins d’hirondelles que l’on fauchera sans regret le moment venu

 

Barbara Auzou.

Non Monsieur, je n’ai pas 20 ans/Juliette Gréco

Non Monsieur je n’ai pas vingt ans
Vingt ans c’est l’âge dur
Ce n’est pas le meilleur du temps
Je sais, je l’ai vécu
J’ai dansé sur quelques volcans
Troué quelques souliers
Avec mes rêves et mes tourments,
J’ai fait mes oreillers
Et je dis encore aujourd’hui
Je suis comme je suis
Oui, je me souviens des jours
Quand les jours s’en allaient
Comme un rêve à l’envers
Oui, je me souviens des nuits
Quand les oiseaux parlaient
Sous la plume à Prévert
Non Monsieur, je n’ai pas vingt ans
Vingt ans c’est tout petit
Moi je n’ai jamais eu le temps
D’avoir peur de la nuit
Ma maison est un soleil noir
Au centre de ma tête
J’y fais l’amour avec l’espoir
Et l’âme des poètes
Les poètes sont des enfants
Des enfants importants
Oui, je me souviens des jours
Quand les jours s’en allaient
Comme un rêve à l’envers
Oui, je me souviens des nuits
Quand les oiseaux parlaient
Sous la plume à Prévert
Moi Monsieur, quand j’avais vingt ans
J’étais déjà perdue
Perdue l’orage entre les dents
Superbement perdue
Moi je dansais avec des morts
Plus vifs que des vivants
Et nous inventions l’âge d’or
Au seuil des matins blancs
J’ai toujours chevillé au corps
Le même soleil levant
Non Monsieur, je n’ai pas vingt ans

 

Pain de lutte

meme pas mal

La toile a été divisée en parties égales

Comme un pain de lutte où le mal

Roule sa bille Le conseil de famille

Taira le reste de l’histoire et le poids

De l’hérédité mangera son pain noir

Comme on innocente son auteur

L’ardeur est une blessure un peu

Trop près du coeur toujours en contre-ut

Qui pousse son long vaisseau sur une mer étale

Bien trop lente bien trop lente

 

Barbara Auzou.

Le pont du temps

le pont du temps

Ce n’est pas d’une enjambée

Que l’on franchit le pont du temps

Je me hâte mais cela se hâte

Derrière moi et aussi devant

Je suis là infiniment et pourtant

La femme que tu caresses

Devient déjà celle que tu as caressée

Tout à l’heure sur tapis de laines

Se succédant superposés

Sur la chaîne des faits

Au-dessus des villages

De givre inconsolés

On entend le chœur inchangé

Des oiseaux

J’accorde ma voix à la leur

Et j’emmène avec moi

Ce qui fut

Ce qui est

Et ce qui sera

Nous

Avec tout son monde dedans

 

Barbara Auzou.

Lettre douzième

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Je t’écris

Ce matin j’ai mis les feuillages extrêmes au secret et à l’abri dans les arbres creux égouttant le givre longtemps endormi

Puis je t’ai souri en jetant ce monde trop lourd tout entier sur mes épaules

Les passereaux riaient sous cape démêlant une à une les lignes occupées et j’ai pris leurs rires vagabonds dans mes filets

L’araignée éprise de mains ira s’occuper tendrement du jardin tandis que des questions d’éternité me taraudent

 

Barbara Auzou.

Rempart vivant/Vivant poème

vivant rempart

Je sais comme exister dévore

Les psaumes et leurs feintes

Qui ne sauvent pas l’espèce

Je sais que les saisons nous consument

De leur crime laborieux

Qu’entre toi et moi il y a tout le reste

Un cercle parfait sur un cercle vicieux

Que l’on caresse

Je sais aussi qu’un jour on n’est plus à genoux

Et les hiboux de nos yeux font mouche

À tous les coups

Sans être surpris de cueillir des poissons lestes

Sous les pierres bleues et conjointes

De nos âmes

 

Barbara Auzou.

 

 

Mourir pour des idées/ Brassens

 

Mourir pour des idées
L’idée est excellente
Moi j’ai failli mourir de ne l’avoir pas eue
Car tous ceux qui l’avaient
Multitude accablante
En hurlant à la mort me sont tombés dessus
Ils ont su me convaincre
Et ma muse insolente
Abjurant ses erreurs se rallie à leur foi
Avec un soupçon de réserve toutefois
Mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente
D’accord, mais de mort lente
Jugeant qu’il n’y a pas
Péril en la demeure
Allons vers l’autre monde en flânant en chemin
Car, à forcer l’allure
Il arrive qu’on meure
Pour des idées n’ayant plus cours le lendemain
Or, s’il est une chose
Amère, désolante
En rendant l’âme à Dieu, c’est bien de constater
Qu’on a fait fausse route, qu’on s’est trompé d’idée
Mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente
D’accord, mais de mort lente
Les Saint Jean bouche d’or
Qui prêchent le martyre
Le plus souvent d’ailleurs, s’attardent ici-bas
Mourir pour des idées
C’est le cas de le dire
C’est leur raison de vivre, ils ne s’en privent pas
Dans presque tous les camps
On en voit qui supplantent
Bientôt Mathusalem dans la longévité
J’en conclus qu’ils doivent se dire
En aparté, « mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente
D’accord, mais de mort lente »
Des idées réclamant
Le fameux sacrifice
Les sectes de tout poil en offrent des séquelles
Et la question se pose
Aux victimes novices
Mourir pour des idées, c’est bien beau mais lesquelles?
Et comme toutes sont entre elles ressemblantes
Quand il les voit venir
Avec leur gros drapeau
Le sage, en hésitant
Tourne autour du tombeau, « mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente
D’accord, mais de mort lente »
Encore s’il suffisait
De quelques hécatombes
Pour qu’enfin tout changeât, qu’enfin tout s’arrangeât
Depuis tant de « grands soirs » que tant de têtes tombent
Au paradis sur terre, on y serait déjà
Mais l’âge d’or sans cesse
Est remis aux calendes
Les dieux ont toujours soif, n’en ont jamais assez
Et c’est la mort, la mort
Toujours recommencée, mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente
D’accord, mais de mort lente
Ô vous, les boutefeux
Ô vous les bons apôtres
Mourez donc les premiers, nous vous cédons le pas
Mais de grâce, morbleu!
Laissez vivre les autres!
La vie est à peu près leur seul luxe ici-bas
Car, enfin, la Camarde
Est assez vigilante
Elle n’a pas besoin qu’on lui tienne la faux
Plus de danse macabre
Autour des échafauds, mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente
D’accord, mais de mort lente

Mes mains de menthes neuves

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Je te tends mes mains de menthes neuves

venues te dire que ce jardin larmes rouges sur les cuisses

est pour le coeur une tendre preuve une tardive récompense

Que l’on s’enrichisse sans vergogne sous un soleil géniteur

d’un peu d’herbe

d’un peu de thym

et de la semence printanière du refus de subir

 

Barbara Auzou.

Notre voyage superbe

notre voyage superbe

Ça a ressemblé souvent aux rames de fièvre

d’une mer qui aurait perdu le nord

et puis ses eaux

notre voyage superbe mouillé cabossé jusqu’à l’arbre sans fin

et les cris malins de l’imperturbable perroquet livré au spectacle

nous a fait perdre maintes fois nos chemins

nous laissant bouche à bouche avec nos fantômes

puis l’animal entier de mes refus

Tout ce qui n’est pas dans ta nature de me prouver

fleurit pourtant ténu au tabernacle du laurier rose

livré au mirador de l’été pour se poser sur tes chaumes

Sur mes lèvres acquises et têtues  passerelles arquées

Qui copient à la perfection la vigilance de l’oiseau

 

Barbara Auzou.