« Suzanne et Louise », Roman-Photo d’Hervé Guibert

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Suzanne et Louise, publié en 1980, raconte la vie de deux soeurs, l’une veuve, l’autre célibataire, recluses dans un hôtel particulier du XVe arrondissement, gardées par un gros berger allemand. Suzanne tient les cordons de la bourse. Louise, ancienne carmélite, lui sert de bonne, humble et tyrannique. L’auteur, qui est aussi leur petit neveu, est un des rares à leur rendre visite. Mêlant ses manuscrits à ses photos, Hervé Guibert a composé un livre entièrement mis en scène par ses soins. Le résultat en est unique. Un tombeau pour deux vivantes pas dupes qui le remercièrent d’avoir «tiré de [leur] obscurité ce livre trop brillant pour [leur] modestie». Un dossier comportant témoignages, documents et photos inédits complète cette nouvelle édition.

L’arbalète Gallimard.

Plaisir du palais…

Oeufs cocotte aux poireaux et au bleu

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Si vous n’êtes pas trop cloche vous parviendrez aisément à réaliser une fondue de poireaux (émincés finement et revenus 20mn dans un peu de beurre) à laquelle vous ajouterez une crème fraîche dans laquelle auront fondu 100g de bleu ou de gorgonzola…un petit tour de moulin à baies…et hop, au four chaud entre 10 et 15 minutes….

« Parbleu ! Il n’y a que les imbéciles qui ne soient pas gourmands. On est gourmand conme on est artiste, comme on est instruit, comme on est poète. Le goût, mon cher, c’est un organe délicat, perfectible et respectable comme l’œil et l’oreille.

Manquer de goût, c’est être privé d’une faculté exquise, de la faculté de discerner la qualité des aliments, comme on peut être privé de celle de discerner les qualités d’un livre ou d’une œuvre d’art; c’est être privé d’un sens essentiel, d’une partie de la supériorité humaine; c’est appartenir à une des innombrables classes d’infirmes, de disgraciés et de sots dont se compose notre race; c’est avoir la bouche bête, en un mot, comme on a l’esprit bête. Un homme qui ne distingue pas une langouste d’un homard, un hareng, cet admirable poisson qui porte en lui toutes les saveurs, tous les aromes de la mer, d’un maquereau ou d’un merlan, et une poire crassane d’une duchesse, est comparable à celui qui confondrait Balzac avec Eugène Sue, une symphoniede Beethoven avec une marche militaire d’un chef de musique de régiment, et l’Apollon du Belvédère avec la statue du général de Blanmont! »

Guy de Maupassant, Le Rosier de madame Husson, 1888.

 

Les abeilles de la cheminée

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Pas seulement le cri

mais le premier soir de toutes les peurs de l’enfance

sur la suie de l’âtre noir et le froid silence

que le feu emporte les yeux fermés

et dans le sourire pour savoir enfin le miel

nous laisse beaucoup plus tard surpris aux confins sucrés

et à la ruche éternelle de l’impossibilité de dire

les abeilles de la cheminée

 

Barbara Auzou.

« Travailler fatigue » de Cesare Pavese

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Travailler fatigue

Traverser une rue pour s’enfuir de chez soi
seul un enfant le fait, mais cet homme qui erre,
tout le jour, par les rues, ce n’est plus un enfant
et il ne s’enfuit pas de chez lui.

En été, il y a certains après-midi
où les places elles-mêmes sont vides, offertes
au soleil qui est près du déclin, et cet homme qui vient
le long d’une avenue aux arbres inutiles, s’arrête.
Est-ce la peine d’être seul pour être toujours plus seul ?
On a beau y errer, les places et les rues
sont désertes. Il faudrait arrêter une femme,
lui parler, la convaincre de vivre tous les deux.
Autrement, on se parle tout seul. C’est pour ça que parfois
il y a des ivrognes nocturnes qui viennent vous aborder
et vous racontent les projets de toute une existence.

Ce n’est sans doute pas en attendant sur la place déserte
qu’on rencontre quelqu’un, mais si on erre dans les rues,
on s’arrête parfois. S’ils étaient deux,
simplement pour marcher dans les rues, le foyer serait là
où serait cette femme et ça vaudrait la peine.
La place dans la nuit redevient déserte
et cet homme qui passe ne voit pas les maisons
entre les lumières inutiles, il ne lève plus les yeux :
il sent seulement le pavé qu’ont posé d’autres hommes
aux mains dures et calleuses comme les siennes.
Ce n’est pas juste de rester sur la place déserte.
Il y a certainement dans la rue une femme
qui, si on l’en priait, donnerait volontiers un foyer.

Cesare Pavese, poète italien, 1908-1950.

Traduction de Gilles de Van Poésie Gallimard 1969.

« Les sept mariages d’Edgar et Ludmila de Jean-Christophe Rufin.

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Collection blanche, Gallimard
Parution : 28-03-2019

« Notre âge d’or », Un siècle américain, volume 3/ Jane Smiley.

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Jane Smiley a consacré quatre ans à écrire les trois tomes d’Un siècle américain. Pas loin de deux mille pages et un arbre généalogique touffu, pour constituer l’histoire de la famille Langdon, de 1920 à 2019. Notre âge d’or, le troisième volet (1,) qui s’étend de 1987 à nos jours, vient conclure cette aventure passionnante — un travail titanesque, une fiction où l’histoire personnelle et universelle est cousue au petit point. Tout a commencé dans les années 1920, lorsque Walter et Rosanna achetèrent quelques hectares dans l’Iowa, afin d’y bâtir une exploitation agricole et d’y ancrer leur famille. Parmi les enfants et petits-enfants, certains fileront à Chi­cago ou à Washington, d’autres resteront attachés à leur terre — tandis que la grande dépression, la guerre mondiale, les assassinats des Kennedy, les guerres du Vietnam puis d’Irak… interviendront dans leur destinée.

Notre âge d’or est un titre où la dérision le dispute à l’ironie, à l’heure où les Américains élisent un ex-acteur, Ronald Reagan, à la tête du pays. Mais plus encore que la politique, la toute-puissance de Wall Street ou l’élection d’Obama, c’est la vie quotidienne qui continue de passionner Jane Smiley — et son lecteur. Qui se glisse autour de la table de fête où la famille est réunie. Entend Michael hurler à propos des subventions agricoles. Rêve avec les plus jeunes de filer à Manhattan pour se lancer dans l’immobilier… Plus tard, la ferme sera vendue à un groupe financier, les terres s’appauvriront, et les anciens vieilliront et mourront en regardant une dernière fois le lever de soleil sur l’Iowa. C’est la fin d’un pays béni, mais les Langdon sont toujours vivants, et prêts à en découdre avec le monde.

Jane Smiley a achevé son épopée en 2014, et donc inventé les cinq années suivantes. Si Trump n’est pas envisagé — mais était-il envisageable ? —, la vision de la romancière n’en est pas moins d’une justesse parfaite, spontanée comme son écriture, foncièrement originale et définitivement empathique.

(1) Nos premiers jours et Nos révolutions sont disponibles en coll. Rivages-poche.

Golden Age, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Carine Chichereau, éd. Rivages

Un article Télérama.fr