Fugacité LXIII

Photo Julie

nous venons d’ailleurs

les saisons fleurissent en mystères répétés maintenant dans le corps de guêpes mûres ou dans celui d’un nouveau dieu en queue de pie

et nous

nous sommes des enfants sans fin qui refaisons les nids d’oiseaux et de futur sur une enclave intraduisible par le soleil

et pour une simple rumeur d’éclosion

 

Barbara Auzou.

Éternité remuée

Krka / Croatie

on a tort de croire

en l’inadvertance de l’eau

son chemin obstinément creusé

au milieu des roches

et sa profondeur fédérée

qui connaît l’art des détours

c’est l’éternité remuée

dans le geste et dans le cœur

dans le caprice des canyons

nous n’en aurons jamais fini

avec les plages du temps

et les facéties de l’eau

avec les murs que l’on repousse

de l’intérieur

avec les fruits bleus pour la main

qui se tend

avec la légende des courants

qui danse sur ses chemins de ronde

la lumière s’apprend

dans un cœur agrandi

et dans le rayon d’un rire qu’on affectionne

tu sais quand nous jouons à oublier le monde

par amour

 

Barbara Auzou.

Automne XIV / Reprise

automne 14

le cheval échevelé de la saison est tombé avec la pomme du verger pour marquer la ligne de partage

l’échange est de courte durée mais le galop est roux d’intrépides promesses et de floraisons perçues dans le fruit métronome

au loin un bruit de branchages devance l’agonie d’un cerf

hâtons- nous d’amasser des fagots d’étoiles avant la cannelle de l’hiver

 

Barbara Auzou.

Envol de bulles / Vesna Parun

Le monde qui vient à notre rencontre
nous murmure les contours
des arbres qui bruissent à l’horizon
et grandissent des ombres courbées.

Assieds-toi sur le seuil
et attends
que le soir se déplace.

Enfin, de nouveau, chacun seul
avec son monde étranger.
Les voyageurs ont perdu le souvenir
du vrai pays natal et, apeurés,
s’appellent de noms inconnus.

Turbulente V

Iris / Vincent Van Gogh

et le printemps dure

depuis qu’une fleur

avec des airs de ne pas y toucher

secoue l’oiseau de sa vraie raison

de vivre

sa trame d’eau tremblée

j’assiste bouleversée

à l’accroissement de ses grâces

qui se préparent au soleil où son coeur

va buissonner

elle a des silences de reptation

les lèvres royales de l’abandon

un rire infiniment bleu et

sur les prairies un pouvoir de consolation

la tendresse d’une inflexion dont on saurait

se faire des murs

elle a mis une pointe de jaune sur le temps rapace

et la raie au milieu de mes deux grands yeux

ivres

 

Barbara Auzou.

Douceur de l’intention

Castelnou : Languedoc-Roussillon

j’aime l’audace

de tout ce qui a su rester intact

de tout ce qui se tient embrassé

dans la douceur de l’intention

au creux des Aspres je te ferai une maison

haute comme une tour de gué

l’ocre s’offrira au lierre et à la chair

renversée rose des lauriers

les chênes s’érigeront sur les schistes

dans un miracle d’innocence

et d’habileté

parce qu’ici connaît une poésie

de pleine poitrine

parce que les parfums nous respirent

en toute impunité

qu’au soir on y devine la lavande

impudique frappée

par le soleil de la journée

le temps s’allonge sur la terre

on y entend craquer les fauvettes

sur la ponctuation cahotante des ruelles

sur ton visage que je ne rencontre qu’au fond

du silence

je lis enfin la phrase parfaite

toujours d’une avance circulaire

sur notre sang bleu

 

Barbara Auzou.

Automne XXI / Reprise

automne XXI

Quand-bien même nous serions égarées dans le lit de cet automne qui roule la langue mâle du froid

Qu’une seule feuille remuerait tout le ciel pour nous faire au détour d’un fourré une litière d’ajoncs rouillée

Ou dans les allées un dortoir d’orphelinat investi d’écureuils venus bercer les épaules de la nuit et la joue frileuse des pommes

Barbara Auzou.

Le jugement d’octobre / René Char

Joue contre joue deux gueuses en leur détresse

roidie ;
La gelée et le vent ne les ont point instruites, les

ont négligées;
Enfants d’arrière-histoire

Tombées des saisons dépassantes et serrées là debout.
Nulles lèvres pour les transposer, l’heure tourne.
Il n’y aura ni rapt, ni rancune.
Et qui marche passe sans regard devant elles, devant

nous.
Deux roses perforées d’un anneau profond
Mettent dans leur étrangeté un peu de défi.
Perd-on la vie autrement que par les épines?
Mais par la fleur, les longs jours l’ont su !
Et le soleil a cessé d’être initial.
Une nuit, le jour bas, tout le risque, deux roses,
Comme la flamme sous l’abri, joue contre joue avec

qui la tue.