Derrière le pelage du monde XXVII

reste là

ne va pas plus avant

je veux vivre dans le hurlement

silencieux de ton coeur

dans la cage jamais percée

de tes rêves

que ce peu de réalité que je suce

jusqu’à la sève

comme une enfant que l’aube devine

ouvre ma poitrine à tous les vents

à toutes les fleurs

à ton poignet j’entends l’extrême assentiment

que la nuit guette en nous pour faire le matin

et je le caresse jusqu’au sang

jusque dans les replis du temps

jusqu’aux genoux en étrave

jusqu’au mystère des lichens notre dernier

rempart

pour que la grâce du vivre advienne

dans tes modulations de forêt s’amenuise

mon ombre en retard sur le chant

grandit l’arbre lié à nos destins

reste là

ne va pas plus avant

dans nos mains maintenant

la folle déclinaison des possibles

poursuit son chemin

et ne connaît plus de saison

 

Barbara Auzou

Marée haute / une sculpture de Francine Hamelin accompagnée de mon poème et de ma voix

L’envolée mandarine, fruit de notre collaboration paraîtra à la fin du mois d’octobre chez 5Sens Editions

Marée haute / une sculpture de Francine Hamelin

Et Francine Hamelin c’est ici :

Ne laisse pas sur les rochers lents et instables

se répandre l’ivresse triste aux relents de myrte

quand la mer est blessée à mort elle suscite

des sommets de sable circonstanciels

que plus rien ne surprend

sous la pièce montée d’un ciel que tout enivre

demeure l’énigme impromptue que l’aube renouvelle

sous l’œil vigilant de la matière

demeure la joie tue 

d’un lieu gonflé de nuits immatérielles

où coule un filet d’eau claire

en préambule

et avec le sel garde seuls les bateaux 

et seule l’étreinte

contre les sommeils sans images

je t’inventerai de grands genoux de lumière

où rêver sans crainte

tes gestes pour longtemps entre la nage 

et le vol

auront des rumeurs d’oiseaux et de vent

et les mains enfiévrées 

d’une musculeuse marée

Barbara Auzou

Fidélité / Jacques Dupin

 Nos armes et nos liens ont jailli de la même souche, à
présent calcinée, éparpillée dans le ciel froid.

 D’autres fleurs ont failli me perdre, d’autres talons
d’argent me piétiner. J’ai repoussé cette aube anticipée
du jour qui ne doit qu’à la nuit son accompagnement de
flûtes et de nuées, son trouble, sa félicité…

 Tellement j’ai tremblé que tu ne trembles plus, ma
flamme à la proue, très bas, éclairant les filets.

 Les astres sont anciens mais la nuit est nouvelle. Ô sa
tyrannie d’enfant d’autrefois, son joug de rosée !

Soixante-septième lettre pour toi

dans les hauts-jardins refermés octobre se balance entre monotonie et folie ouverte

comme une fleur entre deux rafales je t’écris

derrière la fenêtre où s’ébrouent des couleurs à peine commencées et je tire à moi davantage de douceur à rêver

ce lieu je l’ouvre avec les yeux

avec un poing blanc ganté de rousseur

je te souris

la terre est une peau d’herbes plissées lentes comme l’étirement d’un col de cygne qui aurait conquis le vert de la durée

j’aime octobre désormais

parce que son silence est plus grand que ma voix blessée

et je t’y rejoins sans détours

j’ai rechaussé mes regards forestiers

dans mon panier de retrouvailles tournent des chaudrons de feuilles rouillées où toutes les courbes s’assemblent

tout s’incline vers les feux et les terriers

tout tremble

on voit sur les chemins la sève des métaphores monter droit vers le bonheur d’être aimé et de s’en montrer digne

je demeure la soliste têtue qu’aucuns disent de contrefaçon

je sème des mots de candeur obstinés sur l’envers des destinées et ce que répète le refrain de mes chansons c’est que la douceur tient la douceur embrassée

et que c’est l’espace exact la tendre durée que les oiseaux choisissent au terme de leurs migrations

 

B

Fragments /29

on se fera les héritiers de l’ondée

on maîtrisera l’art de la tempête

parce qu’il est des jardins plus longs

que le sommeil imprégnés d’herbes rousses

qui rêvent de circonscrire l’oiseau dans son soleil

on n’aura plus besoin de preuves au matin des fenêtres

puisqu’on aura changé les cœurs depuis longtemps

et alors alors seulement on n’aura plus peur de pleurer

avec d’autres fous la nuque dans le vide appelant

la mer

berçant

l’amour

 

Barbara Auzou

Ma vivante / Paul Eluard

Je n’ai pas encore assez pavoisé
Le vert et le bleu ont perdu la tête
Tout le paysage est éblouissant
Entre tes deux bras monde sans couleur
Ton corps prend la forme des flammes
A remuer la terre
Et son odeur de rose éteinte
Mains courageuses je travaille
Pour une nuit qui n’est pas la dernière
Mais sûrement la première sans terreurs
Sans ignorance sans fatigue
Une nuit pareille à un jour sans travail
Et sans soucis et sans dégoût
Toute une vie toute la vie
Écoute-moi bien
Tes deux mains sont aussi chaudes l’une que l’autre
Tu es comme la nature
Sans lendemain
Nous sommes réunis par-delà le passé.