Douzième lettre pour toi

penchée au sourire en coin de ce papier et la fleur énumérable à la gencive

je t’écris

d’aucuns penseraient que ces missives ne sont que roses anciennes et antiques romances d’un épistolaire compassé qu’entretiennent d’enfantines mains

mais le jardin s’en moque comme de sa première robe c’est certain

la poésie de la terre ne cesse pas pour autant

les mots ne devraient jamais trembler lorsqu’ils sont habités d’un dépouillement toujours plus nécessaire

l’énigme du vivre oui mais loin d’une démarche éthérée qui épouserait un faux mystère comme on contracte un mariage blanc entre un espace endetté et ce qui ne cesse de geindre

alors je joue avec l’aube et la brise innocemment et je tiens en mon bec le soleil d’un pur moment car c’est ainsi que s’épanche le jour dans la fenêtre du monde avec nos choses bleues belles de leur ténacité

les ongles courts sur le cuir retourné de la terre

passe tout près de moi ton souffle un instant

et je te laisse ma voix toujours près du timbre

 

B.

Chanson sans distance / Reprise 2020

Depuis toujours on savait

la poésie se passe de défenseurs et on prenait

la voix des conteurs mille siècles plus loin

pour attester la sombre étrangeté de ce monde

tout en nous partageant les étoiles d’un règne pulsatile oublié

et des légendes on en avait à risquer nos peaux sur l’instant nu

à rejoindre l’endroit de la caresse subtile où seule la musique

tient lieu de pensée très loin de ce qui peut se dire

avec la main qui se va et la chanson sans distance

au plus près de ce qui s’était tu nous faisait

un drap de semis et d’enfances

 

Barbara Auzou.

La Scie rêveuse / René Char

S’assurer de ses propres murmures et mener l’action jusqu’à son verbe en fleur. Ne pas tenir ce bref feu de joie pour mémorable.

Cessons de lancer nos escarbilles au visage des dieux faillis. C’est notre regard qui s’emplit de larmes. Il en est qui courent encore, amants tardifs de l’espace et du retrait. Ainsi, dieux
improbables, se veulent-ils peu diligents dans la maison mais empressés dans l’étendue.

Loi de rivière, loi au juste report, aux pertes compensées mais aux flancs déchirés, lorsque l’ambitieuse maison d’esprit croula, nous te reconnûmes et te
trouvâmes bonne.

Souffle au sommeil derrière ses charrues : « Halte un moment : le lit n’est pas immense ! »

Entends le mot accomplir ce qu’il dit. Sens le mot être à son tour ce que tu es. Et son existence devient doublement la tienne.

Seule des autres pierres, la pierre du torrent a le contour rêveur du visage enfin rendu.

Fugacité V

En mes jardins…

sous les yeux de l’oiseau coutumier qui pense qu’il lui faut peu de choses

l’air se gonfle en bouffées d’orgueil dans le grand désordre des feuilles dentelées de l’arbre à soie

un dialogue de source dont le soleil ne sait rien se noue durablement entre le bois mort et l’amphore délavée

autrefois rose

comme un passeur je prends ta main de romarin par la main du silence

 

Barbara Auzou.

Prologue de l’épaule

Parc national de Hoge veluwe / Hollande

j’ai posé la force naturelle de mon coeur

sur un petit vélo blanc

et l’azur ému a écouté aux portes défendues

de l’éternel

quelques consonnes en secret s’accouplaient

au velours de durables voyelles

bientôt le soupir des choses s’est changé

en rosée sur la cambrure du genévrier

au loin un oiseau languide cherchait

le corps définitif d’un autre amour et

son rible avec le vent a inondé ma raison

ravie qui n’a jamais cru à l’emprise verbale

sur le monde

les landes sèches léchant les landes humides

ont suscité un monde habitable

un petit lopin de douceur pour la mémoire

sablée de nos mains

une paix blonde

pour l’arbre enraciné dans la vérité

de notre nature

rieur comme une glissade au gré des dunes

s’est ouvert le prologue de l’épaule

 

Barbara Auzou.

Les arbres de mon jardin / Anneke Brassinga

 
Les arbres de mon jardin ont poussé 
haut cette année, ils vivent 
de feuillage et de lumière tombant 
invariablement, y sont égaux. 
 
Comme un géant plongé dans les années 
juché sur des échasses grandissantes 
je traverse le temps (dit Proust) 
 
Ce qui me maintient en vie s’étend 
plus loin que je ne pense : le passé revu 
rend la lumière plus transparente 
 
avec la raréfaction de l’âge. Vu 
les arbres je ne suis pas autre – 
en dehors de tout, aussi abandonnée. 
 
Qu’importe ? Qui ne loge nulle part 
offre un refuge à la beauté 
dans l’œil fuyant revenant 
qui s’est écarté du savoir 

 


 
Anneke Brassinga, traduction Kim Andringa, in Henry Deluy, Poètes néerlandais de la modernité, Le Temps des cerises, 2011, pp. 260, 262