Fugacité CLIX

Photo Julie

c’est trop peu ce jaune bonjour pour une poésie réciproque

et cette chose toujours devant nous qu’un jour nous allons comprendre et qui se tient toujours au-delà

dans la débâcle des horizons glissent des paquebots tous arrivés en même temps

chargés de soleils écorchés d’amour en habits de location qui ont plus de poids que mes mots de vol à voiles

ne les crois pas ceux qui te disent que tout se vaut

 

Barbara Auzou.

Ars vivendi

Chassepierre / Wallonie

dans l’espace soudain

d’une distance abolie

on comprend mieux les grands arbres

de lumière

qui font au loin

les forêts de l’Ardenne

ils tendent leurs bras au berceau

du ciel

leurs fruits au bec de l’oiseau

des brassées d’enfances et de roseaux

font le rire des rivières

qui sortent de leur lit de buissons

ou de peaux

et dans des pulsations de plus en plus serrées

se fait et défait fiévreux

le long apprentissage de l’éternel

le temps s’écoule tout entier

sans autre ambition que de voir surgi

d’un trou de fées ou de nos yeux

le tableau parfait d’un art de vivre

 

Barbara Auzou.

Callipyge / Reprise

Ce poème figure dans le recueil Menthes-friches

La pomme de mon enfance

me remonte au gosier en haute-voltige

là où des oiseaux d’osier en nombre

se balancent

mauves

entre des arbres familiers des ombres

et des statues de marbre callipyges

Les feuilles alors étaient folles de nous

et les herbes s’acharnaient à nos genoux

Il me semble aujourd’hui que les roses

se sont tassées sur leur tige

et ne regardent plus en face le jardinier

venu sans sa femme les décapiter

 

Barbara Auzou.

Je te l’ai dit / Paul Eluard

Je te l’ai dit pour les nuages
Je te l’ai dit pour l’arbre de la mer
Pour chaque vague pour les oiseaux dans les feuilles
Pour les cailloux du bruit
Pour les mains familières
Pour l’œil qui devient visage ou paysage
Et le sommeil lui rend le ciel de sa couleur
Pour toute la nuit bue
Pour la grille des routes
Pour la fenêtre ouverte pour un front découvert
Je te l’ai dit pour tes pensées pour tes paroles
Toute caresse toute confiance se survivent.

Les sentinelles II

Pendant l’âge du Bronze final, les populations de Haute-Asie ont érigé des stèles nommées « pierres à cerfs » en raison des cerfs de style scythe gravés dessus. Sur un territoire de 1,5 million de km2, environ 850 monuments ont été répertoriés sur des sites funéraires et cultuels. La typologie et la quantité de gravures, similaires sur toutes les stèles, attestent de règles rigoureuses. Autour du site de Tsatsyn Ereg, situé au centre de la Mongolie, à 40 km de la ville de Tsetserleg, environ 500 tombes, plus de 100 pierres à cerfs et plusieurs centaines de pétroglyphes ont été découverts au cours des 7 dernières campagnes de missions archéologiques en Mongolie. Beaucoup de ces iconographies sont associées à un contexte funéraire et cultuel, près de sépultures des premières tribus nomades.

on acclimate nos résistances

vois les énigmes que nos mains

lèvent parfois

comme des faisceaux tendus

entre les herbes lentes

et le céleste

montent haut les cerfs volant

vers des prophéties imminentes

touchant les cimes d’un silence

heureux

seul le soleil porté par un oiseau

de feu

garde un don de voyance

et la constance dans les yeux

d’un bleu lointain

dont il s’étonne et puis rit

et toi qui veille

par-delà ma vue

et me rends un visage

-reste

 

Barbara Auzou.

La lumière à mains nues / Reprise

Parc de la côte oubliée / Nouvelle-Calédonie

nous aurons des mots d’arbres

des poumons d’oiseaux

et des siestes de fougères

nous prendrons la lumière

à mains nues

pour la poser sur le rempart

de nos visages

j’aurai l’intimité de ton front

tu auras celle de mes genoux

et c’est peut-être dans cette admirable

cathédrale de vert sans âge

qui a banni le regard court

et le déclin des visions

mais qui laisse du matin au soir

chanter le cagou

que nous signerons

comme certaines fleurs

qu’on ne voit qu’au matin

et qui semblent une apparition

l’acte dérogatoire et ému

d’une enfance qui toque tout doucement

aux portes de la beauté

 

Barbara Auzou.