Je t’ai cherchée / Eugène Guillevic

Je t’ai cherchée
Dans tous les regards,
Et dans l’absence des regards,
Dans toutes les robes, dans le vent,
Dans toutes les eaux qui se sont gardées,
Dans le frôlement des mains,
Dans les couleurs des couchants,
Dans les mêmes violettes,
Dans les ombres sous les hêtres,
Dans mes moments qui ne servaient à rien,
Dans le temps possédé,
Dans l’horreur d’être là,
Dans l’espoir toujours
Que rien n’est sans toi,
Dans la terre qui monte
Pour le baiser définitif,
Dans un tremblement
Où ce n’est pas vrai que tu n’y es pas.

L’ENVOLÉE MANDARINE de BARBARA AUZOU (textes) et FRANCINE HAMELIN (sculptures) [Ed. 5 Sens] / Une lecture de Claude LUEZIOR

L’envolée mandarine / Une recension de Claude Luezior sur le site  » Les Belles phrases » d’Eric Allard…
Merci à eux deux…

LES BELLES PHRASES


Beau livre imprimé avec soin avec une quarantaine de photographies d’art. La poétesse Barbara Auzou vit en Normandie, Francine Hamelin, la sculptrice, habite au Québec, Jeanne Champel Grenier, ici préfacière, a du sang mêlé entre Ardèche et Catalogne, l’éditeur est genevois et l’impression vient de Pologue : autant dire que ce métissage est précieux, puissant, original.

Le titre interpelle. À force de polir son albâtre, l’artiste est intriguée par la couleur mandarine de la pierre. De ces veines chromatiques qui se révèlent peu à peu, s’envolent des interactions partagées avec Barbara Auzou. Magie du mot, de la forme aux limites de l’art figuratif, aux franges de l’expression surréaliste. Il serait vain de classifier cette démarche tout à la fois commune et solitaire, tant les synergies nous portent haut, nous portent loin. Mais il faut savourer à petite ligne, reprendre la lecture, rêver un peu, beaucoup, jusqu’à satiété… L’image devient…

Voir l’article original 312 mots de plus

Fugacité CCLXXXVI

Photo Julie

et le coeur s’ouvre comme une fenêtre

jusqu’à labourer de l’autre côté de l’ombre celui côté fête

à y déloger à la pelle les événements qui ne sont pas les nôtres

mettre sous cloche notre chair qui ne fait pas le poids contre

les vents du sud  se coucher contre les grands chiens de l’oubli

et de nos défaites

aider à pousser s’il faut souffrir pareillement tous les chemins

les grands arbres tendres de la résistance sur lesquels on inscrit

l’adresse de l’horizon

 

Barbara Auzou.

L’ampleur des pistes

prends ma main et viens avec moi

t’asseoir dans les yeux de l’instant

regardons danser celles qui consentent

à s’étonner d’être là

dans l’ampleur des pistes

et dans le désordre des pierres à feu

dis-moi encore le banc

dans l’étendue tremblante de l’entre-saison

qui descend voir la rose du sang

au plus profond

dis-moi aussi des corps le tendre abandon

les plumes du soleil tout autour

comment les arbres ces grands lecteurs du vent

feront la toilette du rire sans raison

quand l’attente aura pris fin

rien ne ment si longtemps

sans susciter le chant l’alouette et puis l’amour

 

Barbara Auzou

Poisson volant / Une sculpture de Francine Hamelin accompagnée de mon poème et de ma voix.

L’envolée mandarine est disponible dans vos Fnac, auprès de l’éditeur et en commande dans vos librairies.

Poisson volant / Une sculpture de Francine Hamelin

Et Francine Hamelin c’est ici:

à toi qui fais si bien ton métier de vivant

qui sais que chaque pierre concentre 

toutes les forces universelles

et qu’on ne pénètre le silence

qu’avec une infinie émotion

je dis qu’il n’est jamais trop tôt 

ou trop tard

parfois les pavillons clairs de nos yeux

partis vers l’horizon en balance

et derrière le patriarcat des nuages

plongent d’un seul tenant leurs filets

dans des profondeurs d’eaux

et si un baiser

tombe parfois de très haut

et se noie

quelque chose d’écorché et sans âge 

dans l’araignée d’un même ciel

se répare

pacifiée la nageoire devenue aile

égrène d’insensées croisières

on sait alors que la solitude n’est pas un fardeau

qu’elle s’enfonce dans les sources

pour revenir rivière

et c’est autant d’écailles sur la peau 

que caressent pour longtemps

les poissons volants de nos vœux

Barbara Auzou

Le bonheur / Henri Michaux

Parfois, tout d’un coup, sans cause visible, s’étend sur moi un grand frisson de bonheur. Venant d’un centre de moi-même si intérieur que je l’ignorais, il met, quoique roulant à une vitesse extrême, il met un temps considérable à se développer jusqu’à mes extrémités. Ce frisson est parfaitement pur.
Si longuement qu’il chemine en moi, jamais il ne rencontre d’organe bas, ni d’ailleurs d’aucune sorte, ni ne rencontre non plus idées ni sensations, tant est absolue son intimité. Et
Lui et moi sommes parfaitement seuls. Peut-être bien, me parcourant dans toutes mes parties, demande-t-il au passage à celles-ci : «
Eh bien? ça va?
Est-ce que je peux faire quelque chose pour vous ici? »
C’est possible, et qu’il les réconforte à sa façon.
Mais je ne suis pas mis au courant. Je voudrais aussi crier mon bonheur, mais quoi dire? cela est si strictement personnel. Bientôt la jouissance est trop forte.
Sans que je m’en rende compte, en quelques secondes cela est devenu une souffrance atroce, un assassinat. La paralysie! me dis-je. Je fais vite quelques mouvements, je m’asperge de beaucoup d’eau, ou plus simplement, je me couche sur le ventre et cela passe.

Soixante-et-onzième lettre pour toi

un ciel pantelant repeint notre bleu au creuset d’une lune belle comme un oui

je t’écris

parce que t’écrire est aussi nous inscrire dans un temps qui ne compose pas avec l’artificiel et laisse l’arbre-sentinelle aux trois bras tendrement veiller en notre endroit

descendue sans préparatifs d’un temps plein et immobile à un temps vide et actif où commence le soupir des roses je subis comme autant de coups de canifs le bec crochu des paroles vaines

auquel j’oppose une puissante échine et la sève d’une encre bien trempée

c’est ma manière de résister

une nuit noire gagnera bientôt les rues de novembre

qui s’efforcent de m’étreindre

et son convoi stationne à portée de mains sous une durée divisée par les horloges

quand moi je veux dormir au coeur de la chose tendre

là où on loge bercée aux reins

et qu’une terre fertile mesure la distance du rêve qui nous positionne ailleurs que dans le bruit ou le profit

qui voudraient même soudoyer le poème qui pourtant ne rapporte rien

comme tu vois je me fabrique la peau des lendemains

et je t’ouvre mon palier sur le printemps de notre maison compagne des bois et des souches hétéroclites

parce que je sais que notre regard unique en soutient l’opacité pure

 

B

Toute la vie / Paul Celan

Les soleils des demi-sommeils sont bleus comme tes cheveux une heure avant le jour.
Eux aussi poussent vite comme l’herbe sur la tombe d’un oiseau.
Eux aussi sont pris dans notre jeu, joué comme un rêve sur les bateaux des plaisirs.
Aux falaises crayeuses du temps les poignards les rencontrent aussi.

Les soleils des sommeils profonds sont plus bleus: ta boucle ne fut telle qu’une seule fois:
Je m’attardais comme un vent de nuit au sein vénal de ta soeur;
tes cheveux étaient à l’arbre au-dessus de nous, mais tu n’étais pas là.
Nous étions le monde, et tu étais un arbuste devant les porches.

Les soleils de la mort sont blancs comme les cheveux de notre enfant:
hors des hautes eaux il s’éleva quand tu dressas une tente sur la dune.
Les yeux éteints, il brandit sur nous le couteau du bonheur.