Déraison de roses

Europa Rosarium / Sangerhausen / Allemagne

ce fut dit pour tant de fleurs

l’impossible essor

et les saisons sous leur manteau

de fuite

le soleil qui arpente les furies

de son âme

selon des lois que nul jamais

ne découvre

la vie dodeline fer de roses

sur la vie qui se fane

rien ne nous prouve et l’on est quitte

il reste pourtant à dire encore

le rigoureux enroulement

de ma présence contre la tienne

le silence qui s’assoit sur sa tige

pour prendre ta tête entre ses mains

du cœur l’impondérable outil

qui tourne les moulins du lendemain

la parole nue est parfumée

comme corps de femme qui se fend

et les plumes de sang

des tout premiers oiseaux

que je te cueille au beau milieu

d’une déraison de roses

 

Barbara Auzou.

Nénuphar émouvant / Reprise

Ce poème fait partie du recueil Mais la danse du paysage

Lac de Skadar / Montenegro

il y a du sommeil à boire

au creux de mon épaule marécageuse

j’y invente pour toi des regards

de fièvre et les sabres fendus du secret

que la vie enseigne

il y a de belles barques renversées

en veille derrière les persiennes

d’un soleil toujours à repeindre

bientôt la parole avec tous ses bras

retombera dans le geste de t’étreindre

et l’on pourra recommencer à dire ensemble

le vol sec de cet oiseau qui nous traverse parfois

cet oiseau que nul n’attend et qui vient seulement

pour ausculter notre constance rieuse

roulée dans le nénuphar émouvant de nos mots

 

Barbara Auzou.

La Rose / Frederico Garcia Lorca

La rose
ne cherchait pas l’aurore :
presque éternelle en son bouquet,
elle cherchait autre chose.

La rose
ne cherchait ni science ni ombre :
confins de chair et de songe,
elle cherchait autre chose.

La rose
ne cherchait pas la rose.
immobile dans le ciel
elle cherchait autre chose.

Frederico Garcia Lorca (1899-1936)

 

« La rosa

no buscaba la aurora : 

Casi eterna en su ramo

buscaba otra cosa.

La rosa

no buscaba n ciencia ni sombra :

Confín de carne y sueño

buscaba otra cosa.

La rosa

no buscaba la rosa :

Immóvil por el cielo

¡ buscaba otra cosa ! « 

Federico García Lorca

Fugacité XCI

En mes jardins / Au pied du liquidambar / Photo Julie / 14 novembre

reste le récitatif des oiseaux sous des étoiles qui tombent en s’ouvrant comme des calices

rouges encore les jambes solaires avec leurs clés jetées en pâture

et la terre te frotte maintenant dans le noyau dur de l’automne et les stations d’un temps méditatif

qui s’incline vaguement

 

Barbara Auzou.

Chaque fois que nous en prendra l’envie

Acacias / Australie

nous dormirons dehors

chaque fois que nous en prendra l’envie

présences exactement sous un pli

de drapé jaune

éblouies pariant sur la fraîcheur

que soulèvent les corps

férues d’enfance assez pour les dresser

contre un modèle bêtement libéral

nous nous souviendrons d’un monde idéal

depuis longtemps décrié

qui nous enjoignait à rêver mieux

le temps des premiers acacias

où l’on dormait les doigts collés

le nez consentant d’amour

dans la gomme arabique

mon sang vers toi penchera

comme une prairie

qui lâche ses fleurs les plus simples

dimension libre et plénitude du système

je t’aime je creuse les choses et les remplis

avec le miel et la musique de tous les voyages

 

Barbara Auzou.

Traverser une ardeur / Reprise

Parc national de Daintree / Australie

partout continuons à danser

devant les temples indifférents

dans les cheveux sombres et tressés

d’une luxuriante canopée

dans l’odeur de draps essorés

de notre complicité solaire

chaque pas en avant redresse

nos âmes davantage caresse

les hautes fougères où s’entassent

les cœurs

chaque saison il nous faudra traverser

une rivière une ardeur

ausculter encore notre courage

et dans le cycle des légendes

il est temps maintenant de nous trouver

un abri

une magie simple comme un étourdissement

l’écorce et puis la peau

qui font le boisseau d’une vie

et le chant des oiseaux

dans la fleur jumelée de nos consciences

 

Barbara Auzou.

Union libre / André Breton

Ma femme à la chevelure de feu de bois
Aux pensées d’éclairs de chaleur
A la taille de sablier
Ma femme à la taille de loutre entre les dents du tigre
Ma femme à la bouche de cocarde et de bouquet d’étoiles de dernière grandeur
Aux dents d’empreintes de souris blanche sur la terre blanche
A la langue d’ambre et de verre frottés
Ma femme à la langue d’hostie poignardée
A la langue de poupée qui ouvre et ferme les yeux
A la langue de pierre incroyable
Ma femme aux cils de bâtons d’écriture d’enfant
Aux sourcils de bord de nid d’hirondelle
Ma femme aux tempes d’ardoise de toit de serre
Et de buée aux vitres
Ma femme aux épaules de champagne
Et de fontaine à têtes de dauphins sous la glace
Ma femme aux poignets d’allumettes
Ma femme aux doigts de hasard et d’as de cœur
Aux doigts de foin coupé
Ma femme aux aisselles de martre et de fênes
De nuit de la Saint-Jean
De troène et de nid de scalares
Aux bras d’écume de mer et d’écluse
Et de mélange du blé et du moulin
Ma femme aux jambes de fusée
Aux mouvements d’horlogerie et de désespoir
Ma femme aux mollets de moelle de sureau
Ma femme aux pieds d’initiales
Aux pieds de trousseaux de clés aux pieds de calfats qui boivent
Ma femme au cou d’orge imperlé
Ma femme à la gorge de Val d’or
De rendez-vous dans le lit même du torrent
Aux seins de nuit
Ma femme aux seins de taupinière marine
Ma femme aux seins de creuset du rubis
Aux seins de spectre de la rose sous la rosée
Ma femme au ventre de dépliement d’éventail des jours
Au ventre de griffe géante
Ma femme au dos d’oiseau qui fuit vertical
Au dos de vif-argent
Au dos de lumière
A la nuque de pierre roulée et de craie mouillée
Et de chute d’un verre dans lequel on vient de boire
Ma femme aux hanches de nacelle
Aux hanches de lustre et de pennes de flèche
Et de tiges de plumes de paon blanc
De balance insensible
Ma femme aux fesses de grès et d’amiante
Ma femme aux fesses de dos de cygne
Ma femme aux fesses de printemps
Au sexe de glaïeul
Ma femme au sexe de placer et d’ornithorynque
Ma femme au sexe d’algue et de bonbons anciens
Ma femme au sexe de miroir
Ma femme aux yeux pleins de larmes
Aux yeux de panoplie violette et d’aiguille aimantée
Ma femme aux yeux de savane
Ma femme aux yeux d’eau pour boire en prison
Ma femme aux yeux de bois toujours sous la hache
Aux yeux de niveau d’eau de niveau d’air de terre et de feu.

André Breton (1931)