Les esprits siamois / Sculpture et voix de Francine Hamelin / Poème de Barbara Auzou.

Et Francine Hamelin c’est ici

on a donné un corps à notre chant

on a échangé de bons procédés

on a dansé jusqu’à la charnière du regard

et si on a tiré sur nos liens

ce n’était que pour rejoindre le sommet

où la grâce de rêver nous avait placées

la terre promise à chaque instant

ce n’était que pour hisser nos existences

jusqu’au bleu rare de l’âme indivise

et toucher au matin les ailes 

des oiseaux voluptueux

entends respirer en ricochets riants

l’eau et la durée

les vents solaires éblouis obstinément

on a gagné en poli

dans le coeur on s’est bâti

un observatoire d’étoiles sans noms

une graphie de lumière tout entière à sa définition

j’aurais cherché à mesurer toute chose avec toi

du calibre des couleurs aux réseaux

des circonstances

le pied toujours en enfance

droit sur la case des saisons

Barbara Auzou.

Valse pour Camille Claudel / Zéno Bianu

Mettre le cap près du soleil…


Ian Curtis

Tu tournes sans relâche
jusqu’à enlacer l’univers
tu cherches infiniment
cette seconde avant le contact
celle qui nous mène à l’essentiel vertige
tu tournes et t’en retournes
en suspens continu en volutes instables
toute une vie en bascule
pour ce seul tourbillon qui te prend maintenant
ce lent tourbillon de langueur
cette ronde enfantine qui fait vaciller les siècles
en drapé de nuit
douce et profonde l’enroulement
l’étreinte
l’ardent abandon jamais
tu n’interromps
le souffle du vivant par effleurements
par torsades
par souvenirs renversés tu avances
petite châtelaine de l’intensité
spontanément universelle tu avances et tournes
promesse
des plus savants déséquilibres par sinuosités
par accès de véhémence
par étourdissements voici le temps
d’offrir toute ta lumière
fol amour qui tout emporte
tu sombres
et prends les poissons du ciel dans un flot d’onyx
tu écoutes
ce qui tournoie en toi pour jaillir
hors de tous les sillons
labourer les nuages pénétrer la parole
éclairer les atomes
nue si sauvage et si nue
te laissant submerger
par l’impossible sous l’emprise d’un amour
qui se déverse
sans fin dans l’amour bienheureuse
par l’étendue
de ta seule consumation sous l’emprise d’un tourment
de haute haleine
tu sens palpiter l’invisible
possédée dépossédée
tu ramasses les comètes errantes
pour en faire des fagots
allez allez
entre dans la ronde
jusqu’à son point de rupture allez
entre dans la ronde
pour recueillir la vie jusque dans la mort
allez
trois petits tours encore et puis t’en vas vers le silence

(Zéno Bianu) Recueil: Infiniment proche et Le désespoir n’existe pas
Traduction:
Editions: Gallimard

Quarantième lettre pour toi

montent des parfums de pain et d’oiseaux dans l’air surpris

dans ce doux retrait des journées de congé je t’écris

je mesure ma rusticité sur des arpents de campagne qui battent dans leurs cages de buée languides

et j’enferme ma fragilité dans le regard placide de ceux qui ne comprennent pas toujours leurs semblables

je ne veux pas être guérie du seigle simple de mes envies

elles ne sèchent pas plus dans un herbier que dans la huche farineuse d’un précuit qu’on m’obligerait à remâcher affable et sans amour

je joue au jeu du c’était mieux avant -un peu

avant

bien avant la hache quand les mains chevauchaient l’air dans la crypte du soir et s’embrassaient sous des porches comme des vautours somptueux

avant

avant la cravache les bouches partageaient le secret d’un or inépuisable et le silence des puits montait dans le ciel et dans les yeux

avant

avant les carrières dépouillées de leur chair et des derniers éperviers on veillait longtemps sur la santé des jardins

pourtant la vie encore dentelle d’un rien

vivre est un mystère qui a de beaux seins

et je suis le loup gris de mon coeur silencieux qui sait mieux que quiconque habiter l’instant

tu sais

je t’entends dans le gémir du vent

 

B.

Le sauvage et le singulier / Reprise

îles Berlengas / Portugal

ne reste pas trop longtemps

à distance des caresses quand

tu te reprends à mesurer le temps

le monde est un poème que l’on tourne

en plein coeur bien au-delà des mots

avec plus ou moins d’adresse

et le soleil marche sur nos talons

comme une tendre preuve

vois comme le pays le plus dénudé

balayé par les vents lève des ponts

sur des perspectives insoupçonnées

comme le rocher qui aspire à l’océan

vaque pourtant à son affaire de durer

comme la vague écume pour ne pas mourir

tout à fait

comme l’air essaie ses oiseaux

sans se mouiller jamais laissant

sur terre le guillemot pour en faire

son insolite messager

mettons tout en commun

le sauvage et le singulier

lançons nos regards de chambres

et de chemins dans un perpétuel présent

d’autant que mes mains veillent sans sommeil

sur les tiennes

pour leur laisser une place toujours plus neuve

 

Barbara Auzou.