Au pied d’un seul arbre XVI

je me suis allumée vivante sur des rivières

et comme elle était étrange la chantante de l’eau

adossée à ma seule franchise

et elle tirait au coeur et elle tirait au corps

chevelue dans les algues chuchotée dans les roseaux

il n’est aucun oiseau que nos solitudes n’encensent

et dans la bête délivrée que l’on promène partout

trône une forêt première une friandise parfois réduite

à sa plus simple expression

un loup sous l’auvent la feuillée avant le fruit

le vent d’une chanson

ou la beauté roturière d’un genou

comme un animal d’orage et d’orange

à l’écart du grand nombre et bousculée d’embellies

des eaux non-guérie je m’endors au pied d’un seul arbre

 

Barbara Auzou.

Sous les arbres qui rêvent / Reprise 2020

sous les arbres qui rêvent comme des enfants incorrigibles oscille un soleil qui mesure le temps

et nous ment les doigts croisés dans le dos sur le temps qu’il nous reste

les oiseaux heureusement nous rendent sans cesse le décor agrandi du présent

avec tout son excès de sang et de cerises

pour longtemps tourné sur nos hanches

 

Barbara Auzou.

Arbres III / Philippe Jaccottet

Arbres, travailleurs tenaces ajourant peu à peu la terre

Ainsi le cœur endurant peut-être, purifie

Je garderai dans mon regard

comme une rougeur plutôt de couchant que d’aube qui est appel non pas au jour mais à la nuit flamme qui se voudrait cachée par la nuit

J’aurai cette marque sur moi de la nostalgie de la nuit quand même la traverserais-je avec une serpe de lait

Il y aura toujours dans mon œil cependant une invisible rose de regret comme quand au-dessus d’un lac a passé l’ombre d’un oiseau

Et des nuages très haut dans l’air bleu qui sont des boucles de glace

la buée de la voix

que l’on écoute à jamais tue

La réconciliation XIII

La Vague / Camille Claudel

et je reviens à chaque instant

vers une porteuse d’eau aux épaules de simplicité

et de ciel

parce qu’elle a les yeux ouverts comme personne

sur les songes et toutes les petites choses qui nous implorent

de rester parmi elles

parce qu’elle a des doigts de violon à creuser

des fontaines dans la pierre et ce qui veut dans ma voix

j’écoute à ses cotés couler les années et les mélodieuses

plaintes du vivant

dans l’étrange saveur de ses mains je bois

un repos lent qui m’agrée

 

Barbara Auzou.

Le poète Philippe Jaccottet est décédé

Le poète vaudois Philippe Jaccottet est décédé mercredi à l’âge de 95 ans. C’est le seul écrivain suisse à avoir été publié dans la Pléiade de son vivant.

L’écrivain suisse Philippe Jaccottet est décédé à 95 ans. Ici, une photo de 2008 (photo d’archives).
Keystone/Ayse Yavas

Mes hommages. Monsieur….

 

FRUITS

Dans les chambres des vergers ce sont des globes suspendus que la course du temps colore des lampes que le temps allume et dont la lumière est parfum

On respire sous chaque branche le fouet odorant de la hâte

*

Ce sont des perles parmi l’herbe

de nacre à mesure plus rose

que les brumes sont moins lointaines

des pendeloques plus pesantes que moins de linge elles ornent

Comme ils dorment longtemps sous les mille paupières vertes!

Et comme la chaleur

par la hâte avivée

leur fait le regard avide !

L’ombre lentement des nuages comme un sommeil d’après-dîner

Divinités de plumes

(simple image

ou portant encore sous l’aile

un vrai reflet)

cygnes ou seulement nuages

peu importe

C’est vous qui m’avez conseillé

langoureux oiseaux

et maintenant je la regarde

au milieu de son linge et de ses clefs d’écaillé

sous votre plumage éperdue

La foudre d’août

Une crinière secouée balayant la poudre des joues

si hardie que lui pèse même la dentelle

Fruits avec le temps plus bleus

comme endormis sous un masque de songe

dans la paille enflammée

et la poussière d’arrière-été

Nuit miroitante

Moment où l’on dirait

que la source même prend feu

Le souci de la tourterelle c’est le premier pas du jour

la nuit lie

Feuilles ou étincelles de la mer ou temps qui brille éparpillé

Ces eaux, ces feux ensemble dans et les montagnes suspendues : le cœur me faut soudain, comme enlevé trop haut

Où nul ne peut demeurer ni entrer voilà vers quoi j’ai couru la nuit venue comme un pillard

Puis j’ai repris le roseau qui mesure l’outil du patient

Images plus fugaces que le passage du vent bulles d’Iris où j’ai dormi!

Qu’est-ce qui se ferme et se rouvre suscitant ce souffle incertain ce bruit de papier ou de soie et de lames de bois léger?

Ce bruit d’outils si lointain

que l’on dirait à peine un éventail?

Un instant la mort paraît vaine le désir même est oublié pour ce qui se plie et déplie devant la bouche de l’aube

Le secret des atolls

îles Ha’Apai / Tonga

quand bien-même tes impératifs de corail

il y a dans les sens dont nous avons perdu

l’usage

ce plein d’impatience mesurée

nos vœux poussés doucement dans la gousse

noire du vanillier

et l’eau des mots dont on tisse l’étoffe

la mer émue dans la main

entre le sable et la faim poussent

nos rêves de bois sculpté et

je t’acquitte de tes nuits si elles n’ont pas les yeux

assez nus pour voir au travers lever ton vertige

sur les secrets les mieux gardés des atolls

 

Barbara Auzou.

île à ailes / Reprise

Luonnotar

Ce n’est pas un jeu de dupes

Notre enfance de cailloux

De l’aube féminine aux pieds nus

À l’androgynie chaussée du couchant

De nos mots virils mêlés de mains souvent

Un oiseau à gueule d’ange

S’échappe

Conscient

S’éloigne

Puis disparaît

Sous nos jupes

Se pose

Sur nos genoux

Pour s’endormir

Tranquille

 

Barbara Auzou