Première liesse

entre un peu d’air et beaucoup d’absence

ce que je voulais moi c’est la grâce

comme un vivant collier

savoir composer avec l’âme

et ses cordes au bout des doigts

ma main tout entière voulait jouer

la prendre aux hanches

pour la faire voler

l’emmener là où l’ouvert la porte fière

d’une première liesse

la plonger dans son urgence

dans l’étoffe trouée du jour où danse

le pur espace dans ses belles largesses

je voulais savoir ce que la vie contient partout

d’un amour fou et le trouver

au soir je m’échoue rassemblée

dans la minute d’un au-delà

dans cette unité plus vaste déjà

que tu veilles doucement de ton mauve

silence

s’y apaisent tous ensemble

les grands lévriers de la lune

 

Barbara Auzou

Incantation du corps / Jean-Claude Renard

Ma bouche soit délivrée!

Je goûterais l’arbre blanc.

Je mangerais le muscat

qui est planté dans la ville.

Me soit ouverte l’oreille!

Je reviendrais du désert.

J’aurais mon pacte et mes noces

avec la fable du lait.

Les mains me soient incisées!

Je sentirais le vrai sel.

Je toucherais sous le pain

la pierre rouge et royale.

L’été féconde mes yeux!

Je prendrais sang dans le fleuve.

J’entrerais mûr au foulage.

Je danserais vers le vin.

Les brigades d’interventions poétiques.

Pour la douzième fois j’ai demandé aux Brigades d’interventions poétiques d’intervenir auprès de toutes les classes de sixième du collège. Profitant d’une heure de creux, je me suis faufilée dans la salle de ma collègue Héléna pour les filmer. (Le passage dans ma classe est pour vendredi)

En janvier, ils reviendront mener un atelier d’écriture avec ma classe. Les élèves de ma collègue mettront en voix les textes produits, pour créer une brigade au sein de l’établissement.

Tendres latitudes

vivre est pointu

quand il faut garder

le beau visage de la résistance

quand il faut se faire

des ailes d’effractions

alors que s’amoncellent en nombre

les grands nuages sépia du ciel

au bout de la route aiguë

on refait dans sa bouche sept fois le langage

on délaisse ce que l’on apprend côté cour

pour ce qui s’étreint côté coeur et en contre-bas

toi tu sais combien j’aurai défatigué ma voix

dans le silence et pour le silence

je peux enfin voir le temps à l’œil nu

c’est de l’amour

je t’assiérai au soleil tout à l’heure

au bout de mes mains retardées

émue de nos rêves et de nos tendres latitudes

lentement roulés sur nos transes

ce monde qui sort du cadre est à protéger

muettement

comme mille abeilles revenues à temps

sur le miellat de l’enfance

 

Barbara Auzou

Elsa au miroir / Louis Aragon

C’était au beau milieu de notre tragédie
Et pendant un long jour assise à son miroir
Elle peignait ses cheveux d’or Je croyais voir
Ses patientes mains calmer un incendie
C’était au beau milieu de notre tragédie

Et pendant un long jour assise à son miroir
Elle peignait ses cheveux d’or et j’aurais dit
C’était au beau milieu de notre tragédie
Qu’elle jouait un air de harpe sans y croire
Pendant tout ce long jour assise à son miroir

Elle peignait ses cheveux d’or et j’aurais dit
Qu’elle martyrisait à plaisir sa mémoire
Pendant tout ce long jour assise à son miroir
À ranimer les fleurs sans fin de l’incendie
Sans dire ce qu’une autre à sa place aurait dit

Elle martyrisait à plaisir sa mémoire
C’était au beau milieu de notre tragédie
Le monde ressemblait à ce miroir maudit
Le peigne partageait les feux de cette moire
Et ces feux éclairaient des coins de ma mémoire

C’était un beau milieu de notre tragédie
Comme dans la semaine est assis le jeudi

Et pendant un long jour assise à sa mémoire
Elle voyait au loin mourir dans son miroir

Un à un les acteurs de notre tragédie
Et qui sont les meilleurs de ce monde maudit

Et vous savez leurs noms sans que je les aie dits
Et ce que signifient les flammes des longs soirs

Et ses cheveux dorés quand elle vient s’asseoir
Et peigner sans rien dire un reflet d’incendie.