Billet des Corbières 11 : Joë Bousquet: »On ne remonte pas au jour sans passer par la poésie.

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Pendant la Première Guerre mondiale, le 27 mai 1918, âgé de 21 ans, il est grièvement blessé lors du combat de Vailly : il est atteint à la colonne vertébrale par une balle allemande. Paralysé à hauteur des pectoraux, il perd l’usage de ses membres inférieurs. Il demeurera alité le reste de sa vie, au 53 rue de Verdun à Carcassonne, dans une chambre dont les volets seront fermés en permanence. Il écrira à propos de sa blessure :

« Ma blessure existait avant moi, je suis né pour l’incarner. »

Joë Bousquet se prenait parfois pour une pierre échouée mais qui connaissait le cours des rivières. Il se méfiait des spectres de midi qui promettaient la vérité car « Tout ce qui parle de vérité accuse la poésie ». La poésie qui pour Bousquet est un sens de l’être et surréalise le réel. La poésie est un appel nocturne hors de l’activité des hommes. Elle se cache parfois dans de drôles de petites comptines « Son ombre est sous la terre, ton pas la fait pleurer ».
Pourtant Bousquet n’aura publié qu’un seul recueil de poèmes : « La Connaissance du Soir ». Un seul recueil, mais le frisson des images parcourt en illuminations ses écrits.

Choix de poèmes:
L’oiseau sans ailes

La lumière se réfléchit dans ses yeux, mais il n’est
pas encore jour. Tu t’es levé trop tôt ; et te voilà.
Ta rue, le matin, ta maison et toi ; mais ce n’était
pas ton regard si cette ville qu’il a tirée du brouillard ne t’a pas recouvert.

Douze cloches d’argent ont sonné sur les eaux
pour le cheval de feuilles et l’oiseau prie-misère
et l’aiguille de nier, douze cloches de fer sonneront aux écluses pour faire place au jour plein de
feuilles cueillies, sonnent pour défleurir sa pâleur
de gisant aux paupières scellées

.Les convois aux péniches de jour, ont dormi sous
la neige. Il ne passerait que des heures, avec leurs
boutons d’or, leurs épines de mai et Rose-au-loin,
la fille rose qui t’effaçait pour t’apparaître.
Cueille la fleur qu’on ne voit pas, la plus fidèle
qu’une étoile. Emporte-la sans être vu.

L’oiseau-cerise est de retour, cheval volant, souliers de
terre.

Les morts se voient en rêve : mais on dirait qu’au-delà de la tombe ils ont continué à vieillir. Les morts nous quittent, ils vont mourir ailleurs. (Sème-chemins)

Nous ne sommes pas doubles, nous vivons
deux vies à la fois; et l’une est une vie en enfance,
l’autre la déchéance de la vie, avec la vieillesse
de l’un opprimant l’enfance de l’autre.
Elle était aussi jalouse que lui de son corps.
Elle osait à peine le regarder elle-même à cause
de mille égratignures qui en accentuaient la blancheur et défendaient qu’elle le montrât même à
un masseur. Ceux qui vivaient sous le même toit
que lui ne connaissaient que ses manières et le
réputaient à la fois indifférent et coléreux, instable et vindicatif. Sa mère, qui l’aimait comme
il était, rapportait que dans son enfance on l’avait
surnommé l’homme-chien.
Pourquoi avait-il appelé son amie la Plus que
Blanche ? Il n’a jamais voulu donner ses raisons.
On ne sut jamais s’il était sensuel, ou jaloux, ou
despote, ou infâme. Que veut dire la Plus que
Blanche. Il était un homme si épris et aimé d’une
femme si bonne qu’elle cachait sur son corps mille
égratignures qui faisaient sa chair plus éclatante
et bien plus secrète : on n’a jamais su s’il la préférait ainsi ou s’il prévoyait ainsi qu’elle ne se
montrerait à personne. Il la voit si belle qu’il voudrait enfermer ses regards dans une cachette souterraine.

Il craint pour ses yeux la clarté du jour
et il aime la Plus que Belle comme si elle était
ses yeux.

A prix d’ombre

Loin des autres, il se trouble. La solitude l’effraie,
elle lui apprend qu’un homme n’est jamais seul.
Il se salit dans un duel sans adversaire dont la
fatigue corrompt les traits qu’on lui voit. Sueur
et souillures, il a le goût du mal qu’il fait et n’a
même pas le mal dans le sang.

On l’a rencontré nu-tête, couvert de sciures et
de salives, il courait en hésitant, les yeux vides.
Personne ne reconnaît les chemins où il s’est
perdu. Il veut être partout à la fois comme pour
y devancer quelque espérance. Vêtu à tâtons dans
sa hâte de gagner la rue avant l’aube ; il ne voit
pas plus le jour que s’il en était la chute. Avec la
fureur d’exister, il ne craint rien autant que d’apparaître.

Il fuit la lumière parce que la lumière lui ressemble ;

et, lui-même, il est né de cette ressemblance.
Pourquoi se masquerait-il, à tout ce qui s’enfonce,
ce lutteur est lié par la haine de ce qui grandit. A
peine seul, il sent une menace ; il se cherche, ne
se trouve personne. Il retrouve sa vie et elle se
passe de lui. S’il veut courir son existence lui fait
obstacle.

Marche, on dirait qu’il va faire beau.
Rivage ou rocher, lave du flot ou la pierre à ton cou, même
un baiser des mers, tout ce qui prend une forme
se pénètre d’un devoir.

Tu as craint l’eau dont on n’apercevait pas le fond
et les endroits où le jour s’était noyé pour te donner tes jours.

Pleure, pleure ta nuit blanche de larmes, tu portes ton
mal sur le visage et le matin que tu déchires est
entré dans ton cœur.

Pleure, forme qui brille sur l’ombre humaine
que tu es, tes yeux pleurent une autre clarté de
qui ton visage et ton corps promènent l’ombre
tremblante.

***
L’oreille est un coquillage si difficile, là, les
chansons craquent comme l’étincelle du sang
dans le cheveu d’une tresse noire.
C’est le sort le plus doux que d’être une
veine de minerai dans la ténèbre… et cette vaste
odeur de nuit parmi les ronces et les genêts du
plateau nu.
Manger la mort… Enfant, m’a dit la Mort.
tu M’as brûlé la bouche avec ton charbon.
et tout le poids de tes montagnes m’est passé
dans les veines.
Tu m’as donné ces rires que tu avais et une
faim plus étrange que ton plus étrange rêve d’enfance.
Tu vivras bien autant que moi, puissé-je
vivre un de tes jours.

C’était au milieu d’une grande pluie d’automne une maison perdue.
L’instant vécu dans l’irréel est notre étoile.
L’amour hors de la chair.
Quelqu’un la rappelle.
Un autre la poursuit
avec son nom, que le troisième redit pour se souvenir.

Billet des Corbières 10: Le château de Villerouge-Termenes

Pourquoi lui parmi les innombrables et non-moins illustres châteaux cathares?

Parce que le parcours est resté sauvage (et non-payant!) peut-être aussi parce qu’il est moins connu que les autres justement…

Située au cœur du village médiéval s’offre la masse imposante du château (XIII-XIVème siècle) .

 L’archevêque confiait à un bayle (ou Bailli) la perception de la dîme et Villerouge était centre de Baylerie. La citadelle construite au XIIIème marque le souci de l’église de mieux se défendre et de mieux conserver ses biens. Le village est lié au catharisme finissant car c’est ici que fut brûlé, en 1321, Guilhem Bélibaste, dernier parfait cathare, né non loin de là, à Cubières, vers 1280 et qui mena une vie errante, tuant un berger qui voulait le dénoncer au bayle pour catharisme. Initié, Bélibaste fut arrêté mais s’évada de sa prison de Carcassonne, vécut avec une femme contre les règles des parfaits. Trahi et capturé, il fut remis, à la suite d’un procès, à son seigneur temporel, l’archevêque de Narbonne, Bernard de Farges qui le fit brûler vif à Villerouge en 1321. Son souvenir est l’objet d’évocations historiques. Le corps du château abrite une exposition permanente .

Billet des Corbières 9: On a tous une porte étroite qui chancelle quelque part….

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Après trois ans
Paul Verlaine
Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
Je me suis promené dans le petit jardin
Qu’éclairait doucement le soleil du matin,
Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle.

Rien n’a changé. J’ai tout revu : l’humble tonnelle
De vigne folle avec les chaises de rotin…
Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin
Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.

Les roses comme avant palpitent ; comme avant,
Les grands lys orgueilleux se balancent au vent,
Chaque alouette qui va et vient m’est connue.

Même j’ai retrouvé debout la Velléda,
Dont le plâtre s’écaille au bout de l’avenue,
– Grêle, parmi l’odeur fade du réséda.

Paul Verlaine, Poèmes saturniens

Billet des Corbières 8: Paul Pugnaud, une poésie épurée…

Paul Pugnaud né le 2 juillet 1912 à Banyuls sur mer (Pyrénées Orientales), mort le 13 juin 1995 à Lézignan-Corbières (Aude), poète, marin et vigneron français.
Il envoie à René Rougerie son premier manuscrit Minéral en 1968 et confiera à l’éditeur ses douze recueils suivants. Homme, attaché à la mer et à la terre, à contrario de sa vie concrète, il tente d’approcher l’indicible par une poésie dense et abstraite.
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Ecoute la fontaine
Jaillie de la mémoire
S’écouler dans la nuit
À travers les vivants

Son ruissellement draine
Le chant profond des pierres
Mais arrête le temps

extrait de Ombre du feu, éditions Rougerie, 1979

*****

Un labyrinthe où le silence
Est seul à guider notre marche
Nous mène dans la nuit

Le moment paraît mal venu
D’appeler un secours qui ne vient plus

extrait de Aride Lumière, éditions Rougerie, 1983

*****

Un nuage éclairé
Par sa propre lumière
Déclenche un incendie
Qui fera le tour de la terre

extrait de Aride Lumière, éditions Rougerie, 1983

*****

LES MOTS ONT FROID dans la mémoire des hommes
Quand la tête de chien du souvenir
Hume la laine rêche de la terre

Jamais les voix perdues
Ne viennent murmurer
Ce qui ne sera plus
La plainte où jaillissait
Toute l’horreur du monde

Un homme est à l’affût
Sur les crêtes du vent
Il écoute la pierre
La poussière et le sable
Il écoute la mer
Mais son cœur est muet

extrait de Minéral, (1970, prix Artaud), repris dans Poèmes choisis, éditions Rougerie, 1996

Accoudés aux balcons du soir
Nous contemplons la fuite
D’un monde en partie oublié
Les grandes forêts abattues
S’écoulent au rythme des fleuves
Et vont s’accumuler
Dans les barrages où le jour et la nuit dorment
Nous attendons d’autres saisons
Plus favorables où le fleuve
Fertilise la plaine
Le retour n’est pas prévisible
Même si le soleil appelle et crie
Pour arrêter ceux qui dépassent
Le rythme trop lent de la vie

extrait de Aux portes interdites, éditions Rougerie, 2005

Billet des corbières 7: Quelques chatteries…

Sur mon lieu de vacances il y a quatre chats…J’avoue que, maîtresse d’un chien , les chats sont absolument fascinants et à chaque fois les belles pages de Colette me reviennent en mémoire….

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« A l’espèce Chat, je suis redevable d’une certaine sorte, honorable de dissimulation, d’un grand empire sur moi-même, d’une aversion caractérisée pour les sons brutaux, et du besoin de me taire longuement. (…)

« Ce caractère farouche et dominateur qui nous fait les rivaux des femmes », proclame Kiki-la-Doucette, l’une de ses chattes… »

 

Le perron au soleil. La sieste après déjeuner. Toby-Chien et Kiki-la-Doucette gisent sur la pierre brûlante. Un silence de Dimanche. Pourtant, Toby-Chien ne dort pas, tourmenté par les mouches et par un déjeuner pesant. Il rampe sur le ventre, le train de derrière aplati en grenouille, jusqu’à Kiki-La-Doucette, fourrure tigrée, immobile.

TOBY-CHIEN : Tu dors ?

KIKI-LA-DOUCETTE, ronron faible : …

TOBY-CHIEN : Vis tu seulement ? Tu es si plat ! Tu as l’air d’une peau de chat vide.

KIKI-LA-DOUCETTE, voix mourante : Laisse…

TOBY-CHIEN : Tu n’es pas malade ?

KIKI-LA-DOUCETTE : Non… laisse-moi. Je dors. Je ne sais plus si j’ai un corps. Quel tourment de vivre près de toi ! J’ai mangé, il est deux heures… dormons.

TOBY-CHIEN : Je ne peux pas. Quelque chose fait boule dans mon estomac. Cela va descendre, mais lentement. Et puis ces mouches !… La vue d’une seule tire mes yeux hors de ma tête. Comment font-elles ? Je ne suis que mâchoires hérissées de dents terribles (entends les claquer) et ces bêtes damnés m’échappent. Hélas ! mes oreilles ! Hélas ! mon tendre ventre bistré ! ma truffe enfiévrée !… Là ! juste sur mon nez, tu vois ? Comment faire ? Je louche tant que je peux… Il y a deux mouches maintenant ? Non, une seule… Non, deux… Je les jette en l’air comme un morceau de sucre. C’est le vide que je happe… Je n’en puis plus. Je déteste le soleil, et les mouches, et tout !…

Il Gémit.

KIKI-LA-DOUCETTE, assis, les yeux pâles de sommeil et de lumière : Tu as réussi à m’éveiller. C’est tout ce que tu voulais n’est-ce pas ? Mes rêves sont partis. A peine sentais-je, à la surface de ma fourrure profonde, les petits pieds agaçants de ces mouches que tu poursuis. Un effleurement, une caresse parfois ridait d’un frisson l’herbe incliné et soyeuse qui me revêt… Mais tu ne sais rien faire discrètement ; ta joie populacière encombre, ta douleur cabotine gémit. Méridional va !

TOBY-CHIEN, amer : Si c’est pour me dire ça que tu t’es réveillé !…

KIKI-LA-DOUCETTE, rectifiant : Que tu m’as réveillé.

TOBY-CHIEN :J’étais mal à l’aise, je quêtais une aide, une parole encourageante…

KIKI-LA-DOUCETTE : Je ne connais point de verbes digestifs. Quand je pense que de nous deux, c’est moi qui passe pour un sale caractère ! Mais rentre un peu en toi-même, compare ! La chaleur t’excède, la faim t’affole, le froid te fige…

TOBY-CHIEN, vexé : Je suis un sensitif.

KIKI-LA-DOUCETTE : Dis : Un énergumène.

TOBY-CHIEN : Non, je ne le dirai pas. toi, tu es un monstrueux égoïste.

KIKI-LA-DOUCETTE : Peut-être. Les Deux-Pattes – ni toi – n’entendent rien à l’égoïsme, à celui des Chats… Ils baptisent ainsi, pêle-mêle, l’instinct de préservation, la pudique réserve, la dignité, le renoncement fatigué qui nous vient de l’impossibilité d’être compris par eux. Chien peu distingué, mais dénué de parti pris, me comprendras-tu mieux ? Le chat est un hôte et non un jouet. En vérité, je ne sais en quel temps nous vivons ! Les Deux-Pattes, Lui et Elle, ont-ils seuls le droit de s’attrister, de se réjouir, de laper les assiettes, de gronder, de promener par la maison une humeur capricieuse ? J’ai, moi aussi, MES caprices, MA tristesse, mon appétit inégal, mes heures de retraite rêveuse où je me sépare du monde…

COLETTE : DIALOGUE DE BÊTES : LE CHAT ET LE CHIEN.

 

Billet des Corbières 6: François Leclerc, un photographe du silence…

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Une belle rencontre à mon arrivée dans les Corbières,  fugace mais sensible…

Images prises, prises aux mots:

… »prises, prises comme on cueille ,récolte vénéneuse ou bucolique, prises comme on dérobe les fruits tentateurs d’un verger,prises comme une maîtresse, bouleversante et si convoitée… »

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Les Actualités de François Leclerc se trouve ici

Billet des Corbières 5: La miellerie des Clauses à Montserret

Au coeur des Corbières et du Parc naturel régional de la Narbonnaise en Méditerranée, venez découvrir un monde fascinant… Partager une histoire et des passions, apprécier un savoir-faire ancestral, retrouver les goûts de son enfance et les senteurs méditerranéenne.

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En 2017, la Miellerie des Clauses vous propose de partager le métier d’apiculteur. Les mercredis matins de juillet et août, sur réservation, venez à la rencontre des abeilles et vivez au plus près le travail de l’apiculteur.

Mon préféré: l’excellent miel des garrigues!

Miel de fin de printemps, à dominante thym, mais aussi dorycnium, lavande, miellat de chêne… D’un goût soutenu mais équilibré, c’est un délice!

Billets des Corbières 4: Les étangs de Bages

Il est de ces endroits encore secrets que les touristes novices ignorent … chut …  C’est le cas de Bages, village de pêcheurs, méconnu, de quelques 700 âmes. Datant du 11ème siècle, il se situe au sud de Narbonne et fait partie du Parc Naturel Régional de la Narbonnaise.

 

 

 Situé en bordure de la Méditerranée, ce système lagunaire s’étend à proximité de Narbonne et de Sigean.

On y trouve les villages de Bages, dont le toponyme ancien est Baias, et celui de Peyriac de Mer.
Anciens marais salants, les étangs ont été transformés en parc naturel, aubaine pour la gente à plumes, en particulier.
12 000 ha, c’est la taille de ces étendues entre terre et mer, entre eau douce, eau saumâtre et eau salée. Plusieurs villages occupent les rivages des étangs dont ceux de Bages et Peyriac de Mer.

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Au cœur du quartier médiéval de Bages, on emprunte les ruelles aux noms évocateurs : rue des pêcheurs, rue du cadran, du castel … pour ensuite s’offrir l’un des plus beaux panoramas du coin depuis le belvédère des remparts avec vue sur les étangs, la montagne catalane du Canigou au loin.

L’aventure littéraire familiale de la famille Brontë…

Lettres choisies de la famille Brontë (1821-1855)
Trad. de l’anglais par Constance Lacroix
Collection Quai Voltaire, La Table Ronde
Parution : 13-04-2017

 

Les trois soeurs prodiges ont  nourri une riche correspondance, traduite dans ce recueil comme un écho troublant de leur courte vie.
Le 13 juin 1849, quelques jours après la mort de sa soeur Anne, dans une lettre à son ami l’éditeur W.S. Williams, Charlotte Brontë dresse ce bilan navré des derniers mois écoulés : « Si, il y a un an, un prophète m’avait prédit en quel état ce mois de juin 1849 me trouverait — dépossédée, endeuillée —, s’il m’avait peint à l’avance l’automne, l’hiver et le printemps de maladie et de souffrances à traverser, j’aurais juré ne pouvoir endurer un tel supplice. Tout est fini. Branwell, Emily, Anne ont passé comme autant de rêves — comme étaient passées Maria et Elizabeth vingt années plus tôt. Un à un, je les ai veillés tandis qu’ils s’endormaient dans mes bras — et j’ai fermé leurs yeux voilés, un à un, je les ai vu mettre en terre… » A 33 ans, ayant perdu (de la tuberculose) et enterré en l’espace de trois saisons ses trois cadets — Maria et Elizabeth, les deux aînées de la fratrie qu’elle mentionne, étaient mortes encore enfants, en 1825 —, Charlotte Brontë se retrouvait seule, « dans un silence fatal ». Seule au presbytère de Haworth, la maison familiale du Yorkshire, en compagnie de son père, le révérend Patrick Brontë, de deux servantes et des deux vieux chiens d’Emily et d’Anne. « C’est du travail que doit venir la guérison, et non de la compassion — le travail seul triomphe des chagrins les plus tenaces », ajoutait-elle, le 25 juin, dans une autre lettre, destinée au même ami.
Parce qu’elle vécut un peu plus longtemps que ses frère et soeurs, parce que aussi, certainement, elle était d’un tempérament plus sociable, parce que enfin son amie et principale correspondante, Ellen Nussey, prit soin dès l’adolescence de conserver les lettres qu’elle avait reçues, Charlotte figure au tout premier plan de ce volume rassemblant les lettres des Brontë — l’édition anglaise en regroupe plus de mille, dont trois cents ont été conservées pour composer cette première version française, traduite et annotée avec beaucoup de soin. Dès l’adolescence, c’est essentiellement grâce aux missives de Charlotte — entre elles, de temps à autre, vient se glisser une lettre de Branwell, d’Emily ou du révérend — que s’entrouvre l’intimité de l’extraordinaire fratrie, dont le quotidien et les pensées s’organisent autour de la religion, de l’étude et de la poésie.
Entre les murs du presbytère de Haworth infusait un formidable et imprévisible phénomène littéraire. L’éclosion se produisit en 1846. Sous les pseudonymes masculins Currer, Ellis et Acton Bell, Charlotte, Emily et Anne publiaient un recueil de poésie à six mains. Ce n’était qu’un prélude. « C., E. et A. Bell travaillent aujourd’hui à une oeuvre de fiction destinée à la publication. Elle se compose de trois récits distincts, sans lien aucun, que l’on pourra soit réunir dans une édition en trois tomes du même format que ceux des romans ordinaires, soit publier en volumes uniques — comme bon semblera », écrivit Charlotte à l’éditeur Aylott and Jones, le 6 avril de cette même année. Les trois soeurs soumettaient alors ­ensemble leurs premiers manuscrits romanesques. L’année suivante paraissaient Jane Eyre, Agnes Grey et Wuthering Heights (Les Hauts de HurleVent), ce chef-d’oeuvre gothique que Georges Bataille tenait pour « peut-être la plus belle, la plus profondément violente des histoires d’amour ».
Les lettres de Charlotte ne lèvent en rien le voile sur le secret prodige littéraire survenu au milieu du xixe siècle, dans une bourgade ordinaire du pluvieux Yorkshire — mais elles l’incarnent en une jeune femme vive et sensible qui, à 39 ans, rejoignit ses soeurs dans la tombe.

À réécouter sur France Culture:

https://www.franceculture.fr/player/export-reecouter?content=73bd493b-1ee0-4db6-9279-1b7b1c508de6

https://www.franceculture.fr/player/export-reecouter?content=22fc4d1f-3843-4907-9143-2a7ed8729f97

https://www.franceculture.fr/player/export-reecouter?content=4cf2e01f-f5ce-4579-b9eb-a7ed578cb845

https://www.franceculture.fr/player/export-reecouter?content=ac0ba49a-b9a5-4503-8a5a-452197216889

Billet des Corbières 3: Pierre Reverdy, un poète du silence

 

Narbonnais aux sourcils noirs, à la mèche combattante et à l’accent épais et râpeux comme le vin lourd de la Clape!
Pudique il parlait peu de sa vie, aussi il sera simplement mentionné qu’il est né 13 septembre 1889 à Narbonne, qu’il aura été imprégné des odeurs de la Montagne noire et de la mer, qu’il aura connu Paris et ses artistes dès octobre 1910.
Là il débarque dans les brumes de la ville et des locomotives. Il aura froid, il aura faim.
« En ce temps-là le charbon était devenu aussi précieux et rare que des pépites d’or et j’écrivais dans un grenier où la neige, en tombant par les fentes du toit, devenait bleue. » Il survivra en faisant des livres, des revues, encore des livres.

Sa poésie est traces de passage, avertissement des feuilles qui craquent, de la nuit qui rôde. Il est totalement limpide, dangereusement limpide, aux frontières de la transparence et de la disparition.

Choix de textes

Tard dans la vie

Je suis dur
je suis tendre
Et j’ai perdu mon temps
À rêver sans dormir
À dormir en marchant
Partout où j’ai passé
J’ai trouvé mon absence
je ne suis nulle part
Excepté le néant
je porte accroché au plus haut des entrailles
À la place où la foudre a frappé trop souvent
Un cœur où chaque mot a laissé son entaille
Et d’où ma vie s’égoutte au moindre mouvement

Outre mesure

Le monde est ma prison
Si je suis loin de ce que j’aime
Vous n’êtes pas trop loin barreaux de l’horizon
L’amour la liberté dans le ciel trop vide
Sur la terre gercée de douleurs
Un visage éclaire et réchauffe les choses dures
Qui faisaient partie de la mort
À partir de cette figure
De ces gestes de cette voix
Ce n’est que moi-même qui parle
Mon cœur qui résonne et qui bat
Un écran de feu abat-jour tendre
Entre les murs familiers de la nuit
Cercle enchanté des fausses solitudes
Faisceaux de reflets lumineux
Regrets
Tous ces débris du temps crépitent au foyer
Encore un plan qui se déchire
Un acte qui manque à l’appel
Il reste peu de chose à prendre
Dans un homme qui va mourir

Lucarnes

Le timbre et la pensée sous le battant énorme
retentissent dans la voûte, en marche vers le seul
point lumineux qui tremble, au bout du bras, des
branches, entre les feuilles.
Un coin de soleil entre les deux rochers, où la
bouche est ouverte, quand le vent se met à souffler.
Toutes les vitrines s’allument
Les fleurs qui bordent la prairie se baignent
Le soir
La même nuit sans lune.