Parle -moi d’elle

aphrodite

Tyrannie de la beauté

qui se déroule toujours ailleurs

quand on la couve de si près

perle dans l’herbe parée d’or

pour le festin des vents

émigrant transparente vers le coeur

Toi qui as vu ses yeux en larmes

sous le fronton d’une nuit tremblante

derrière une fenêtre que l’on avait forcée

parle-moi d’elle maintenant

Confirme-moi une fois encore

que c’est bien moi qu’elle venait chercher

quand elle caressait absente sa blessure aveugle

 

Barbara Auzou.

 

La Mer Quand Elle A Fait Son Lit/ Guy Goffette

guy goffette

La mer quand elle a fait son lit sous la lune et les étoiles
et qu’elle veut sombrer tout à fait dans le sommeil ou dans
l’extase
la mer quand les poissons ont trouvé une autre route
pour tirer la soie du cocon et gagner leur temps de paresse
la mer quand plus rien ne la retient d’en faire à sa tête
le contrat des Compagnies maritimes ni le traité des Eaux territoriales
ni le cours du baril ni celui du dollar
la mer enfin quand elle peut se ranger pour de bon et voyager incognito
ne descend pas à l’hôtel comme on pourrait s’attendre
de la part d’une personne de son importance, non
car elle n’a rien à voir avec les chambres de hasard
et peu lui importe que des princes y soient descendus
la mer comme tout ce qui cherche mesure à sa soif ne descend pas, elle monte
elle monte dans les trains à petite vitesse les derniers survivants de l’ère
vagabonde
à pratiquer le précepte bouddhique du voyage
et qui vont de gare en gare abandonnées dans la bruyère pour le plaisir de
quelques vaches
elle monte dans les collines pour voir les toits d’ardoise et les tuiles
et la lumière sur eux qui pêche à la ligne et le mouvement de la terre alertée
elle monte aussi dans les chambres pour saluer les femmes
qui savent aimer et dont le corps garde longtemps la chaleur des étreintes
et là, s’arrête enfin et ses vagues l’une après l’autre se couchent dans leurs
yeux
alors les femmes se lèvent car il est l’heure du café dans la cuisine
l’heure à nouveau d’affronter la houle des enfants et ces pensées en grand
tumulte.
qui vont viennent se brisent en éclats de verre et toujours ressuscitent
comme cet oiseau inlassable au fond du noyer qui répète
la même question — deux ou trois mots seulement — et le cœur est au large…

— Mère, que disais-tu déjà ?
(J’ai vu bouger tes lèvres) et ces yeux, qui te les a changés?

 

Eloge pour une cuisine de province

Une incision

laissez moi

Laissez-moi

cueillir avec la rose la belle déraison

là où l’oiseau cumule ses vols

dans la précision de sa fièvre

et sous un ciel d’os essorés

que je ne m’étonne plus jamais

de voir mon ombre danser

avec l’enfant pâle son air de rien qui s’impose

et qu’on avait promis au peloton d’exécution

Laissez-le s’accommoder de ses ailes

et s’exiler doucement dans son nom

que le monde excessif rend irréel

par ses exclamations pour ne lui laisser

qu’un lieu inhabité de toute poésie

une brutalité folle

une incision

 

 

Barbara Auzou.

 

 

 

 

Maria Casares à Albert Camus (9 février 1950)

Suite de la lecture de Proust….

maria casares

Mon amour chéri,

Ce matin j’ai lu dans mon lit jusqu’à midi. Je me dépêche de finir À l’ombre des jeunes-filles en fleurs. J’ai hâte de lire les lettres de Van Gogh…Je tiens à me reposer quelques jours de Proust. Maintenant il m’agace un peu moins-j’ai passé le temps des salons-mais il m’effraie. Les fins travaux de chirurgie intellectuelle qu’il fait sur cette pauvre Albertine m’épuisent et m’épouvantent. Quand je pense qu’il t’est peut-être arrivé de me décortiquer ainsi j’en ai des frissons…Et puis..J’ai appris qu’Albertine était en réalité un Albert et là…Tu comprends..Je proteste!

Echelle des valeurs

echelle pommes et pommier

Il me faut prendre en main la veine neuve

tenir ce corps aux anses pour l’amener à l’échelle qu’il mérite

Moitié de ciel moitié de terre pommes et pensées mûrissent

le même poids de silence mais faute de preuves

la balance penche toujours du même côté et n’est pas quitte

des sucres qu’à l’âme elle a laissé

 

Barbara Auzou.