« Ici je t’aime » de Pablo Neruda

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Pablo NERUDA
Recueil : « Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée »

Ici je t’aime.
Dans les pins obscurs le vent se démêle.
La lune resplendit sur les eaux vagabondes.
Des jours égaux marchent et se poursuivent.

Le brouillard en dansant qui dénoue sa ceinture.
Une mouette d’argent du couchant se décroche.
Une voile parfois. Haut, très haut, les étoiles.

Ô la croix noire d’un bateau.
Seul.
Le jour parfois se lève en moi, et même mon âme est humide.
La mer au loin sonne et résonne.
Voici un port.
Ici je t’aime.

Ici je t’aime. En vain te cache l’horizon.
Tu restes mon amour parmi ces froides choses.
Parfois mes baisers vont sur ces graves bateaux
qui courent sur la mer au but jamais atteint.

Suis-je oublié déjà comme ces vieilles ancres.
Abordé par le soir le quai devient plus triste.
Et ma vie est lassée de sa faim inutile.
J’aime tout ce que je n’ai pas. Et toi comme tu es loin.

Mon ennui se débat dans les lents crépuscules.
Il vient pourtant la nuit qui chantera pour moi.
La lune fait tourner ses rouages de songe.

Avec tes yeux me voient les étoiles majeures.
Pliés à mon amour, les pins dans le vent veulent
chanter ton nom avec leurs aiguilles de fer.

 

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Fais-moi un nid de reine sous le chaume d’un ultime soleil

et dans le rapt d’un coude un berceau

Du délire des étoiles que plus rien n’étonne

déclare moi apte à recoudre les ciels

égarés que trop de peine engendre

Et parfume d’anémones

mes plumes du soir qui gisent sur le dos

grises et pommelées comme des légendes

 

Barbara Auzou

Un extrait des « Vrilles de la Vigne »/ Colette

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J’appartiens à un pays que j’ai quitté. Tu ne peux empêcher qu’à cette heure s’y épanouisse au soleil toute une chevelure embaumée de forêts. Rien ne peut empêcher qu’à cette heure l’herbe profonde y noie le pied des arbres, d’un vert délicieux et apaisant dont mon âme a soif…

Viens, toi qui l’ignores, viens que je te dise tout bas : le parfum des bois de mon pays égale la fraise et la rose ! Tu jurerais, quand les taillis de ronces y sont en fleurs qu’un fruit mûrit on ne sait où – là-bas, ici, tout près – un fruit insaisissable qu’on aspire en ouvrant les narines. Tu jurerais, quand l’automne pénètre et meurtrit les feuillages tombés, qu’une pomme trop mûre vient de choir, et tu la cherches et tu la flaires, ici, là-bas, tout près…

Et si tu passais, en juin, entre les prairies fauchées, à l’heure où la lune ruisselle sur les meules rondes qui sont les dunes de mon pays, tu sentirais, à leur parfum, s’ouvrir ton cœur. Tu fermerais les yeux, avec cette fierté grave dont tu voiles ta volupté, et tu laisserais tomber ta tête, avec un muet soupir…

Et si tu arrivais, un jour d’été, dans mon pays, au fond d’un jardin que je connais, un jardin noir de verdure et sans fleurs, si tu regardais bleuir, au lointain, une montagne ronde où les cailloux, les papillons et les chardons se teignent du même azur mauve et poussiéreux, tu m’oublierais, et tu t’assoirais là, pour n’en plus bouger jusqu’au terme de ta vie.

Les vrilles de la vigne/ Colette

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« East Village Blues » de Chantal Thomas

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Au milieu des années 1970, Chantal Thomas, qui vient juste de soutenir sa thèse, décide de partir. Loin. À New York, alors cité de tous les dangers. Elle s’installe chez une amie d’amie. Le désir circule, les fêtes s’enchaînent. Un puissant souffle d’aventure anime la ville.

Aujourd’hui, amenée à séjourner dans l’East Village pour un été, elle retrouve un quartier totalement changé. Seules quelques traces demeurent de la marginalité d’autrefois, des graffitis sur les rares immeubles non encore « réhabilités » et dont Allen S. Weiss, partenaire de ce livre, va extraire des images photographiques qui rappellent un temps révolu.

Car l’East Village était un lieu d’immigration et de bohème pauvre, inventive, où tout le monde se rêvait poète, où se rencontraient Allen Ginsberg, William Burroughs, Herbert Huncke, et les fantômes bien vivants d’Andy Warhol, de Lou Reed et du Velvet Underground.

Au fil des pages, sur un mode à la fois précis et romanesque, Chantal Thomas évoque St. Mark’s Church, le Chelsea Hotel, les bars, les rues, les peurs, les amours, dans un flottement des genres qu’elle restitue à plaisir, comme portée par la grâce d’une mémoire à même de revivre et faire revivre l’intensité d’une époque ouverte à tout. Par les temps qui courent, ce livre est une merveilleuse évasion, et le rappel d’une chose : la liberté est possible, elle est même un excellent principe de vie…

I remember you well in the Chelsea Hotel

You were talking so brave and so free…

Leonard Cohen

Avec des photos d’Allen S. Weiss

 

Les Editions du Seuil.

Un temps vide Un temps plein

 

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Avec des limes très douces

viens

dans la masse des murs

te faire le sourcier volontaire

d’un sang copieux perdu un matin

dans l’armature la prison

d’un tambour muet petit jouet offert

aux mâchoires d’un horizon où rien ne pousse

plus qu’un sel sans cesse ajusté au pouls de la mer

Et entre ces deux images qu’elle laisse

choisis celle qui fait l’économie de l’ombre

et encaisse la mousse au cœur battant de l’alluvion

 

Barbara Auzou

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Un vent sans oiseaux parfois se penche sur l’amour

À l’impatience nous aurons arraché ce surcroît de patience qui laisse la tige sous la bourrasque

promise aux lampes d’une autre altitude Là où la parole se porte haut et se tisse de roseaux à la voix

sans ruse et sans détour au bord de comprendre toujours

 

Barbara Auzou.

« La Prisonnière du temps » de Kate Morton.

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À l’été 1862, un groupe de jeunes peintres proches des Préraphaélites, menés par le talentueux Edward Radcliffe, s’installe au Birchwood Manor, sur les rives de la Tamise. Là, inspiré par sa muse, la sulfureuse Lily avec qui il vit une passion ravageuse, Edward peint des toiles qui marqueront l’histoire de l’art. Mais à la fin de sa retraite, une femme a été tuée, une autre a disparu, un inestimable diamant a été dérobé, et la vie d’Edward Radcliffe est brisée.

Des décors luxuriants et des détails d’époque fantastiques. Des impressions des gens sur les lieux à travers l’histoire. Beaucoup de personnages qui racontent leur histoire, non pas dans des chapitres alternatifs comme il est d’usage dans ce type d’histoires à double ligne du temps, mais dans un brillant rendu du mélange du temps sur cette maison qui a vu tant de choses. Les histoires du présent et du passé se fondent l’une dans l’autre, jusqu’à ce que les liens entre elles soient révélés.

Il y a l’art, un mystère, la disparition d’une belle pierre précieuse et une personne aimée. Il y a des enfants orphelins, des parents sans parents et quelques jeunes filles qui détiennent chacune une clé pour démêler l’histoire. La résolution ne plaira peut-être pas à tout le monde, mais j’ai trouvé cela approprié, certaines maisons ne dévoileront peut-être jamais tous leurs secrets.

« Les êtres humains sont des conservateurs. Chacun peaufine ses souvenirs préférés, afin de créer un récit qui plait. Certains événements sont réparés et polis pour être exposés ; d’autres sont jugés indignes et mis de côté, stockés sous terre dans la réserve débordante de l’esprit. Le processus n’est pas malhonnête : c’est la seule façon pour les gens de vivre avec eux-mêmes et le poids de leurs expériences.

« Parents et enfants. La relation la plus simple au monde et pourtant la plus complexe. D’une génération à l’autre, une valise remplie de pièces de puzzles enchevêtrées provenant d’innombrables puzzles recueillis au fil du temps et qui disent : « Voyez ce que vous pouvez en faire. »

Presses de la cité.