Appartenance XIV

je viens près de toi

faite de tout et de rien

éteindre le tison de la distance

avec l’éolienne de ma pensée

et la clarté déchirée de mon corps

je viens près de toi assister

à l’effondrement joyeux des certitudes

là où le sable a commencé

faire pivoter le socle de nos rêves

sur celui de l’habitude

t’offrir mes fruits d’eau

et le visage idéal de celle qui se sait

regardée dans l’aragne dorée des lunes

j’entourerai ma nudité d’une paix

d’herbes qui se refusent aux ombres

il n’est rien loin de toi qui me divague

ni me rue

rien de plus comblé que cette heure

qui passe sans passer

sur mon impatience de rosée

 

Barbara Auzou.

Et la gentiane travaille à son bleu / Reprise

Ce poème figure dans le recueil Mais la danse du paysage

Fjords norvégiens

rêveuses éveillées la main fougueuse et libre

nous voilà dégringolées avec notre élan

dans ces vallées étroites qui patinent leur escarpement

les fous de Bassan y chantent l’écrin de la limite

dans la verrière de ton œil la gentiane travaille à son bleu

en temps voulu elle se dressera comme on s’invite

entre deux soleils

le miracle du monde patient comme un chef-d’œuvre

maintient notre équilibre tout au bord sur les berges neuves

de nous-mêmes

 

Barbara Auzou.

Roland Dubillard / La rencontre

Il a fait semblant de ne pas m’avoir vue,

mais j’ai bien vu alors qu’il ne voyait plus rien ;

et quand je l’ai perdu de vue,

pendant des heures on m’a dit

qu’il a fait le tour de la ville.

Je l’ai vu revenir de très loin et tout droit, à la façon de ceux qui savent bien mon nom ; et il m’a dit aussi ce qu’ils me disent.
Mais je ne l’ai pas entendu.

Je me disais : que va-t-il devenir ?

Combien de temps demanderont ses yeux?

Car ses yeux n’étaient pas de leur couleur encore;

en sorte que ce n’est pas vraiment lui

qu’à cet instant j’ai vu venir,

mais sa main, qui venait la première’.

Et tandis que cette main à la rencontre de la mienne

venait, pareille à des oiseaux,

j’aurais juré que je devenais pâle et trouble

comme font, lorsqu’on les approche, les nuages.

Et lui, voyant que je ne pensais plus à moi

que comme à des oiseaux qui s’éloignent,

il dit : je reviendrai.

Et il a redressé autour de moi les champs,

et remis le bois dans ses lignes.

Et les reflets des feuilles dans le fleuve

il les a replacés dans l’arbre avec les feuilles ;

et sous ses yeux le fleuve a retrouvé sa vraie couleur.

Et moi, quand il est revenu, j’étais très claire,

à cause de mes yeux qu’il regardait.

Et quand il m’a touchée, j’ai vu s’ouvrir,

à leur vraie place, et calmes,

les cailloux du jardin comme une maison blanche.

Au pied d’un seul arbre XLVII

avec l’âge nous éloignant

de l’emphase

de la vanité des printemps

on ose un buisson d’abandon

repu de trop de guerres

des bousculades simples de la vie

des moins simples aussi

qui laissent des échardes

dans le bois tendre de l’enfance

enduit de soleils

que ne survolent plus que des avions

dorés

et dans la part restante du souffle tournée

en aile

on a soudain la vision du port

de l’eau vive et celle de l’embarcadère

l’horizon s’étend géographie évolutive

quand les pensées se resserrent

on tempère ses ravissements

on couve ses merveilles

dans le nid d’un nouveau discernement

posé sur un grand reposoir en plein ciel

tu m’aimes là où tu ne m’attendais pas

je n’attendais pas davantage le poème

toujours plus nu de nos jours ensemble

 

Barbara Auzou.

Dans un coin de l’indicible / Reprise

Parc national des prairies / Saskatchewan / Canada

tu m’entretiens d’un monde prospère

où la terre s’arpente en mottes de ciels bleus

où le moyeu fragile du cœur

répare son sang musicien en donnant

le plein pouvoir aux prairies

et le cœur a des raisons secrètes

belles comme un fouillis d’anémones

que les coteaux auraient caressé

un oiseau s’endort dans l’armoise argentée

qui s’y prête en souriant

se disant qu’il est modeste et beau

d’être un corps ensemble

et parce que je te tiens très au -dessus

des mots

parfois je tremble

au soir avec la buse rouillleuse

un sac d’étoiles sur les épaules

je monte la garde

dans ce coin de l’indicible

 

Barbara Auzou.