La main de nos chemins.

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Nous étions faits pour l’instinct

et nous flairions d’autres routes

que celles qui éloignent de la fraîcheur

et à la bouche assoiffée sèment le doute

comme une main qui nous retient.

 

Nous apprenions du silence

ce qui est bon pour la mémoire

et de l’instant à déjouer l’impatience

qui suspend le geste allant de soi

au front bombé du soir

comme une main qui nous maintient.

 

Nous accomplissions le partage

de l’ombre et de la lumière

pour alléger le poids à la paupière

et à la nuque qui ployait

éprise de la gravité du voyage

nous devenions les mains de nos chemins.

 

 

Barbara Auzou.

 

« Le Lambeau » par Philippe Lançon.

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La scène de l’attentat, longue d’une soixantaine de pages, est presque insoutenable à lire. Les balles des frères Kouachi lui ont arraché la mâchoire, l’ont défiguré, en ont fait une gueule cassée. « Blessure de guerre » a dit le pompier qui le transportait.

Le livre de Lançon court de janvier à novembre 2015. C’est-à-dire les mois d’hospitalisation à la Salpêtrière, où il a subi 17 opérations, et ensuite aux Invalides. Mois de souffrance (« Je ne souffrais pas, j’étais la souffrance ») et de reconstruction : « Ma mâchoire inférieure ayant disparu, on avait greffé à la place mon péroné droit, accompagné d’une veine et d’un bout de peau de jambe qui, sous le nom de palette, me tenait lieu de menton ».

Un livre très intime où il dit aussi ce qu’il doit à ce que Char appelait ses « alliés substantiels », parmi lesquels Proust, Kafka, Thomas Mann, Vélasquez et Bach, sa « morphine ». Un livre bouleversant et impressionnant… 

Paru le 12 avril 2018 Essai .

« Lol .V.Stein c’est quelqu’un qui réclame qu’on parle pour elle , longtemps, puisqu’elle est sans voix… ».Marguerite Duras.

Relu cette semaine pour la huitième fois…

Marguerite Duras. Le Ravissement de Lol V. Stein, Folio, 1976

Marguerite Duras a déjà publié huit romans et récits aux Éditions Gallimard quand paraît en mars 1964 Le Ravissement de Lol V. Stein. Ce livre, qu’elle croyait « impubliable » et qui fut sans doute le plus controversé, sera considéré dix ans après sa parution comme le « roman charnière » de son œuvre.

 

Avant qu’elle ne s’aventure « avec effroi » dans l’écriture de Lol V. Stein, Marguerite Duras en a griffonné deux ébauches, là-haut, dans sa chambre de Neauphle, face à l’étang. La première, c’était en 1960. Peter Brook, venant de monter une adaptation au cinéma de son roman Moderato Cantabile, lui avait proposé une scène de théâtre pour qu’elle y fît « n’importe quoi, ce qui [lui] viendrait à l’esprit ». La seconde, c’était dans l’hiver 1962, lorsque Barney Rosset lui avait demandé un scénario pour la société américaine Four Star Television. Elle avait donc posé les grandes lignes d’une assez banale intrigue entre deux couples et un amant, espérant que les personnages de femmes soient bientôt jouées par deux actrices qu’elle aimait : Lol(eh) Bellon et Tatiana Mouchkhine. Aucun de ces deux projets n’avait pu aboutir.
Mais il faut préciser qu’à la fin de 1962 Duras est très malade : moralement d’abord, car sa liaison avec Gérard Jarlot lui échappe ; et physiquement, à cause de l’alcool, et puisqu’elle ne peut plus en boire, cela la rend plus sensible à une sorte de folie. Or, c’est dans cet état que Duras voit « Lol », la future Lol de son livre, à un bal de Noël dans un asile psychiatrique de Villejuif. Elle est là, belle, et comme une « automate ». Duras est fascinée. Sur sa demande, elle la revoie d’ailleurs peu de temps après et s’étonne qu’elle lui parle « comme tout le monde », avec « une banalité extraordinaire » ; qu’elle parle, si vous voulez, « pour paraître comme normal, et plus elle le fai[t], plus elle [est] singulière à [s]es yeux. » Cette rencontre bouleversante lui fait reprendre ses vieux brouillons. En juin 1963, Duras interrompt même la rédaction d’un autre roman, Le Vice-Consul, pour s’isoler à Trouville dans un appartement des Roches-Noires qu’elle vient d’acheter.

Face à la Manche, elle veut traduire non pas tant l’histoire de Lol que son impossibilité à dire elle-même sa propre histoire : le rapt de son amoureux par une autre lors d’un bal, le ravissement de cette scène. Avec Lol, cette « petite dingue », Duras pense avoir enfin trouvé dans la vie, chez une femme qui n’est pas elle, de quoi justifier pleinement le mouvement qu’elle a engagé dans ses livres après Le Marin de Gibraltar (1952), lorsqu’elle a rompu (comme beaucoup de ses camarades Nouveaux Romanciers) avec la « vieille algèbre » des dispositifs narratifs classiques. Vu que la Lol de l’asile se tient à distance du langage, Duras s’interdit d’emblée toute attitude de surplomb pour la décrire ; elle voudrait effondrer grammaire et syntaxe trop habituelles. Cette Lol, si pareille à une figure mystique, l’attend pour l’essentiel « au tournant du langage ». Ainsi, de juin à octobre, entre Trouville et Paris, Duras s’efforce de faire tomber tout un théâtre de mots dans une prose hallucinatoire, flottante, insaisissable. Elle ne sait pas où elle va, la frontière même entre ses personnages lui devient poreuse, certaines voix interchangeables. Elle a renoncé à « dire » pour « faire résonner », et tourne autour d’un « mot-absence, un mot-trou ». Il s’agit pour elle d’atteindre à travers l’écriture un état d’indifférence, une anesthésie des affects, qui n’est pas une maladie : « c’est un état que je pense que beaucoup de gens frôlent ».

Mensualisée par Gallimard depuis 1960, elle envoie son dactylogramme rue Sébastien-Bottin fin octobre 1963. Elle est « dans la certitude » d’avoir « fait un livre impubliable ». Pourtant, Le Ravissement de Lol V. Stein paraît dans la Blanche le 25 mars 1964 et connaît tout de suite un beau succès de librairie, même si la grande presse rend compte à la fois d’un malaise et d’une incompréhension. Le 25 avril, Jacqueline Piatier déclare dans Le Monde que le roman est « artificiel et forcé ». Le 29, Claude Mauriac loue son éclatante « intelligence » dans Le Figaro. Jérôme Lindon (son ancien éditeur chez Minuit) lui écrit pour la remercier de « cet admirable roman », sans doute « le plus beau qu[‘elle ait] encore écrit ».

Cahiers Renaud Barrault n° 52, décembre 1965. Archives Éditions Gallimard

Cahiers Renaud Barrault,
décembre 1965

 

Par surprise, un jour, Lacan lui téléphone et lui donne rendez-vous à minuit dans un café de la rue Bernard-Palissy, au sous-sol. Il lui parle alors de Lol pendant deux heures et « de façon inoubliable », Duras s’avérant « savoir sans [lui] ce qu’[il] enseigne ». En décembre 1965, il lui rend un « Hommage » dans les Cahiers Renaud-Barrault. Duras comprend, au reste, fort bien que les psychanalystes soient attentifs à la « lucidité limite » de ce roman de « la dé-personne […], de l’im-personnalité ».
Entre 1964 et 1966, elle songe en vain à en tirer un film avec Jeanne Moreau et Silvana Mangaro. Le livre est traduit en 1967 aux États-Unis et en Angleterre. L’année suivante, elle envisage d’en faire un roman-photo, n’enregistrant finalement que quelques prises pour une émission de Michel Tournier.
Lorsque le roman paraît en Folio en juin 1976, elle y apporte plusieurs modifications légères. Le Ravissement de Lol V. Stein inaugure dans son œuvre le « cycle indien » (L’AmourLa Femme du GangeIndia Song…), où Lol revient imposer sa présence. Le ton de Duras dans ce livre, obscur, elliptique, a été souvent pillé, ou pastiché, ou interprété par les romanciers qui lui ont fait suite ; – on pense aujourd’hui naturellement à Angot, Laurens, ou Barbéris, mais il est possible d’en sentir l’influence aussi sur certaines héroïnes de Pascal Quignard. Sans doute son ami Blanchot avait raison de signaler que tout lecteur de Lol V. Stein entre avec elle dans l’envoûtant « tourment de l’impossible narration ».

Amaury Nauroy

« Lol V. Stein c’est quelqu’un qui réclame qu’on parle pour elle sans fin, puisqu’elle est sans voix. C’est d’elle que j’ai parlé le plus, et c’est elle que je connais le moins. Quand Lol V. Stein a crié, je me suis aperçue que c’était moi qui criais. Je ne peux montrer Lol V. Stein que cachée, comme le chien mort sur la plage. » Marguerite Duras, entretien avec Catherine Francblin, Art Press International, janvier 1979.

« La scène dont le roman n’est tout entier que la remémoration, c’est proprement le ravissement de deux en une danse qui les soude, et sous les yeux de Lol, troisième, avec tout le bal, à y subir le rapt de son fiancé par celle qui n’a eu qu’à soudaine apparaître. » Jacques Lacan, « Hommage fait à Marguerite Duras, du Ravissement de Lol. V. Stein », Cahiers Renaud Barrault, décembre 1965.

Atelier théâtre autour du journal d’Anne Frank: projection et débat.

Ce matin les élèves de troisième ont pu visionner la mise en scène créée par Julia Picquet de la compagnie Naxos, qui est venue les former une vingtaine d’heures et ainsi la confronter à leur propre jeu. (je m’excuse à l’avance de la qualité des vidéos mais j’ai filmé dans le noir total…)

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ils ont beaucoup apprécié et moi aussi! en voici quelques extraits!


Le final ci-dessous qui a fait pleurer quelques élèves qui s’étaient bien habitués à cette famille…

Julia a ensuite échangé avec eux autour de la mise en scène…Le rôle des marionnettes a tenu une grande place dans le questionnement des élèves…

La formation est terminée à priori mais comme nous avons du mal à nous quitter, Julia va revenir finalement en Mai, notre objectif étant maintenant de décider les élèves à se produire devant public lors de la matinée portes ouvertes du collège le samedi 16 juin…

Le travail des élèves, filmé, sera disponible au mois de Mai.

 

 

Corona. Paul Celan.

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Corona

 

Du dedans de la main, l’automne dévore sa feuille : nous sommes amis

Nous libérons le temps de la coquille de noix

Et nous lui apprenons à marcher

Le temps retourne vers sa coquille

Dans le miroir c’est dimanche

Dans le rêve nous dormons

La bouche parle vérité

Mon regard descend vers le sexe de l’aimée

Nous regardons

Nous nous parlons des ténèbres

Nous nous aimons comme pavot et mémoire

Nous dormons comme vin dans les coquillages

Comme mer dans les rayons de sang de la lune

Nous nous tenons enlacés près de la fenêtre

Ils nous dévisagent de la rue

Il est grand temps que l’on sache

Il est grand temps que la pierre s’habitue à fleurir

Que le non-repos batte au cœur

Il est temps que le temps soit

Il est temps.

 

Recueil : « Pavot et Mémoire ». 

Variations autour du jardin. (IV): crépuscule.

Variations autour du jardin I, II et III sont ici, ici et là.

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C’est l’heure de l’onagre qui s’ouvre obstinée

quand tout s’éteint en silence de champ déserté.

Peut-être serait-il sage de saluer les murs

qui bâtissent graves et sûrs le berceau de la nuit

et de rafraîchir le plâtre de la peau livide

à l’herbe assoupie.

Ce qui n’a pas été résolu ce soir et reste au secret

de l’ardoise

se lave le visage des songes futurs

sous la lumière translucide.

 

Et nous nous taisons étonnés du demain

qui déjà nous devance et nous surprend

et de son ombre qui soulève doucement

la robe du vent

avant de refermer sur l’éphémère oubli

la porte étroite du jardin.

 

 

Barbara Auzou.

Vol interrompu.

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j’ai offert mon aile avide

au hoquet de la distance.

J’ai contrarié le vent

qui l’a foudroyée, paisible

et sans complaisance

devant ma frivole agonie

de soleil sanglant et de cris vides.

Désormais privé de voyage

Je guette les aspects changeants

de la séparation à son tranchant.

et à son front fiévreux et livide.

 

 

Barbara Auzou.