Atelier poésie (Suite): Viens encore te consacrer caillou…

Pour la dernière séance avant Noël, les élèves ont continué à écrire à partir d’ un autre poème de Guillevic…

auteur_371

Caillou

Viens encore une fois
Te consacrer caillou

Sur la table dans la lumière
Qui te convient,

Regardons-nous
Comme si c’était
Pour ne jamais finir.

Nous aurons mis dans l’air
De la lenteur qui restera.

 

Les élèves:

 

J’ai vu le monde marcher

Sur son chemin , milliers de pierres

Chacune était différente

Mais ce n’est pas richesse

Acquise sans effort mêlant avarice et paresse

Qui assure la valeur

Leurs couleurs infâmes, preuves d’une vie décevante

Et ces travailleurs démunis

Sans aucun repos jusqu’au trépas

De leur âme, la plus pure qui soit

Ces pierres précieuses

Saphirs, émeraudes, topazes ou diamants

Joyaux d’un monde disparu

Lorsque le temps sera venu

Ces infimes pièces du puzzle qu’est la vie

Devant les créateurs

Entreront au paradis

L’âme la plus riche et la plus sage

Accordera le passage

Viens encore une fois

Te consacrer Caillou.

 

Kimi , 3ème

 

 

 

Viens encore une fois

Te consacrer caillou

Ce soir nous danserons

Mais fais bien attention car

Les hiboux qui portent des bijoux

Sont fous et vivent dans des igloos

Viens  et deviens caillou

Et tu pourras nager dans la mer

Libre comme l’air

L’espoir au genou.

Alice, 6ème

 

 

Viens encore une fois

Te consacrer caillou

Au bord de cette chute d’eau

Tu pourras t’admirer

Et même passer à travers.

Ou alors tu resteras

Sous ce temple et tu

T’y endormiras

Sur la pierre de mes genoux

 

 

Suzane, 6ème

 

 

Une fleur tombe

Dans cet univers sombre

Comment se consacrer encore à la terre

Viens encore une fois te consacrer caillou

Et transformer ce monde en une statue de pierre

À la solde unique de la lumière

Dont la beauté éblouit la pensée des fous

Pour que le matin sur nous se lève enfin

Capucine, 3ème.

 

 

 

Viens encore une fois

Te consacrer caillou

Au bord du temple

À l’orée de la forêt

Il pleuvra des fleurs

Et les arbres riront

viens avec moi et cours

Allons dans la forêt nous consacrer caillou.

 

Alice, 6ème.

 

 

 

Viens encore une fois 

Te consacrer caillou.

Rejoins-moi

Sous les acajous

Nous danserons toute la nuit.

Je le promets jusqu’à minuit

Tu dormiras sous un clair de lune rousse

Ou sur un tas de plumes qui amassera mousse.

 

Fanette, 6ème.

 

 

 

Crisse la roche

Dure comme mon cœur.

Viens encore une fois

Te consacrer caillou

Devant l’immensité de la terre.

J’en ai vidé mes poches.

J’en ai perdu mes mots.

À cette nuit qui m’éblouit

À cette clarté floue

Cet univers tout petit

Plus petit que l’immensité de mes pensées

Je pars à la dérive.

Domitille, 3ème.

 

 

Viens encore une fois

Te consacrer caillou.

Rien qu’une fois

Dans cet univers flou.

La nature si douce

Et pourtant si dure

A construit un mur

Au milieu de la mousse.

 

Viens encore une fois

Te consacrer caillou

Apporter de la joie

À ce monde de fous.

 

Héloïse, 3ème.

 

 

Viens  encore  une fois

Te consacrer caillou

Et puis te fendre

Pour redécouvrir la forêt

La nature et les loups

Viens te surprendre.

Emma, 6ème.

 

 

 

Le cœur à nouveau brisé

Et l’âme endeuillée

L’amour autrefois sans pareil

Est aujourd’hui une flamme sans éveil.

Le mur qui me protégeait a cédé

Et mon cœur ensanglanté

De la pierre est devenu.

De la pierre de pluie.

Viens encore te consacrer caillou

Puisque plus personne

Ne se soucie de ce que je suis.

 

Kimi, 3ème.

 

 

 

 

 

Carte Postale (IV)

cc9ba6bb547ea9e74f86b6b8c2d731b7

Je vous écrirai encore

Il va bientôt faire jour sous les paupières où je vous tenais enfermé et il me faudra me distraire doucement de mon corps

Le réel prolixe veut le rêve étranger et mon pied posé sur le seuil coutumier de l’imposture tourne sa page lente sur des fossés blancs envahis à la marge par la nuit obscure

La lune incurvée sur le mitan de son âge n’en a pas fini avec ses facéties et les arbres somnolent encore au genou inconsolable de leur bonne volonté   rêvant à une possible métaphore du voyage

Entendez-vous pourtant cette langue d’oiseaux dans le ciel lucide qui se bat contre l’ombre croissante?

Le vocable absolu s’est étendu sur la plaine en attente

Il me semble l’avoir vu sourire

D’un sourire enfantin comme une fente      devant la roue des astres rompue

À nous réunir

 

Barbara Auzou.

 

Un gentleman à Moscou d’Amor Towle

zoom-un-gentleman-a-moscou

C’est à un poème, « Où est-il à présent ? », paru en 1913 et auquel certains trouvèrent des échos séditieux, que le comte Rostov doit les étranges conditions de l’exil intérieur auquel le con­damne, une dizaine d’années plus tard, le Comité exceptionnel du Commissariat du peuple : membre de l’exécrée « classe des rentiers », mais aussi « héros de la cause pré-révolutionnaire » par la grâce de quelques vers, l’aristocrate se voit assigné à résidence à l’hôtel Metropol, le palace moscovite où déjà il résidait. Quittant la luxueuse suite 217, il emménage au dernier étage, dans un bout de grenier, avec deux fauteuils Voltaire, ses lampes de table en forme d’éléphant, la vaisselle en porcelaine de Limoges de sa grand-mère, un portrait de sa sœur, deux bouteilles de ­cognac et ses chers livres. Le voici donc reclus et décidé, tel Robinson échoué sur son île sans espoir d’en partir bientôt, à consacrer son énergie non aux ­lamentations ou à la soif de revanche, mais à « la gestion des détails pratiques ».Autrement dit : à continuer de vivre.

Sous les ors, dans les tentures épais­ses et couloirs feutrés du grand hôtel, sous les boiseries du bar Chaliapine ou du restaurant Le Piazza, sur le toit de l’édifice lorsque l’envie lui vient de con­templer la ville ou d’en humer l’atmosphère…, Alexandre Ilitch Rostov demeurera trente ans, et c’est de ce drôle de point de vue que le romancier Amor Towles (Les Règles du jeu) nous invite à observer l’histoire au long cours de l’Union soviétique, jusqu’aux années 1950. Un subtil mélange de fantaisie et d’insondable gravité nimbe ce roman, dont le charme piquant repose tant sur la précision de la reconstitution historique et la qualité des multiples seconds rôles que sur la personnalité de son fantasque personnage principal. Une sorte d’antihéros flegmatique, méditatif et hédoniste, intensément mélancolique, plus ironique et réfractaire qu’il y paraît — paré de vertus qui font de lui l’incarnation même de l’homme sans qualités.

A gentleman in Moscow, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nathalie Cunnington, éd. Fayard, 574 p.

Un article Télérama.

Oui, mais à peine. (Déjà publié)

lavis-italien1-690x380

 

 

 

Cavalier/Cheval de Franck Venaille. (Théâtre/Poésie)

AVT_Franck-Venaille_9136

Description

En hiver, sur la plage d’Ostende, deux vieux messieurs se balancent comme chaque jour sur des chevaux à bascule. Là, ils revivent leur commune et très ancienne passion pour une femme qui les a abandonnés l’un après l’autre. Dans leur grande solitude, ils doivent faire face à la présence de cet amour, affronter trois jeunes garçons qui leur soutirent de l’argent, renseigner un homme mystérieux qui cherche vainement la mer. Il arrive que ces deux personnages passionnés chantent : c’est qu’ils sortent tout droit d’un opéra bouffe. C’est évidemment l’amour qu’il porte à Fons et Ludo, ses deux héros flamands, qui permet à Franck Venaille d’ironiser, en se moquant de l’angoisse, de la maladie et de la mort. Les chevaux jouent leur rôle de sages dans ce texte à l’humour volontairement baroque.

(Il s’agit de la réédition du livre (épuisé) paru à l’Imprimerie nationale en 1989.)

Le Castor Astral. 2007.

 

Franck Venaille:

Je crois que la poésie peut prendre parfois les traits d’un visage défiguré. Oui, j’aime cette idée. Être devant quelqu’un qui fut le charme même mais dont une cicatrice a modifié les traits. Toute vie, tout poème est brisure ou accident, d’où cette marque sur le visage. Et j’aime les poèmes qui savent échapper à l’impérialisme de la beauté.

Justement, on ne dit pas des animaux qu’ils ont de beaux visages, on parle de leur gueule, du museau, on irait presque leur refuser leur beauté intime pour la réduire à leur plasticité extérieure. Vous, vous passez constamment du cavalier au cheval, vous allez même jusqu’à devenir un cheval, hennir avec lui…

Franck Venaille:

À un certain moment d’écriture on est à la fois le cheval et son cavalier. Celui qui crée une forme de beauté fondée sur la vitesse, l’élégance, l’énergie, et en même temps celui qui accepte le poids, la lourdeur sans charme du cavalier. Et c’est de cet assemblage hétéroclite, de cette sorte d’affrontement que naît, pour moi, la véritable poésie. Il existe un acharnement dans l’écriture qui évoque l’effort de celui qui peine à extraire des mottes de terre de l’immensité d’un de ces champs du Nord afin de créer, avec la glaise, un personnage, un corps anonyme, une silhouette. Cet homme sème-t-il quelque chose ? Se contente-t-il de marcher d’un point à un autre ? Est-il prisonnier des songes, des rêveries qui l’habitent ? Constant Permeke a magnifiquement exprimé tout cet univers du questionnement avec ses semeurs, ses mangeurs de pommes de terre. Sortent-ils du réel ? De son imaginaire ? On ne le saura jamais. Il me semble qu’il doit en être de même avec la poésie qui naît toujours d’un combat avec l’écriture.

Comme si travailler à cette extraction des mottes de terre revenait à ériger sa forme animale…

Franck Venaille:

Un après-midi, dans un train entre Gand et Bruges, je me suis rendu compte que, dans leurs prés, les chevaux étaient presque toujours immobiles, et tournaient tous leur regard vers la mer. Et pour moi cela a été une véritable révélation. J’ai pensé qu’ils étaient habités par ce qu’il faut bien nommer un charme, qu’ils avaient quelque chose de primitif et de très savant aussi à m’apprendre, en fait qu’ils avaient en eux une sorte de connaissance échappant aux humains. Ne me demandez pas quel est le contenu exact de cette connaissance, je suis bien incapable de le dire, mais cela a à voir avec cette certitude : ce sont les démunis du langage qui nous apprennent l’essentiel sur la parole.

Entretien réalisé par

Jean-Patrice Courtois et Emmanuel Laugier en 2007.

 

Carte Postale (III)

(Photo Louis Bourdon)

_RAW3812

Je vous écrirai encore

Même si la lumière oblique ce matin me blesse les yeux et que mon corps

à nouveau est rongé par la bête familière

Les boules de givre sont sorties de l’aire

de jeu pour lancer le cochonnet plus loin   emportant dans le nœud de mon mouchoir un être qui me fut cher

Il pleut

Le temps -égal toujours- tape au fer pour nourrir la ténébreuse insomnie et vous seul savez comme je veux me tenir loin de cette langue ternie

devenue le nombre

pour garder en commun avec vous la cérémonie silencieuse à la bouche des étoiles qui se sont tues

Il fait noir

Et je vous entends me dire encore:

-Soyez-en sûre

Nos soleils ont des jambes à escalader les murs

Vous avez dans les yeux l’indispensable folie de vivre

à ranger dans tous mes livres

les ardents documents de ma mémoire

 

Barbara Auzou.

 

« J’ai droit au repos du cheval journalier » de Franck Venaille.

AVT_Franck-Venaille_9136

 

[J’AI DROIT AU REPOS DU CHEVAL JOURNALIER]

J’ai droit au repos du cheval journalier Dé-
sormais je ne partirai plus vers quel labeur

Et je suis ce centaure qui s’éveille et geint
Autour de lui les aveugles s’affolent craignant

Ses ruades Ô grand cheval qui, autrefois, tractais
vers la berge les navires, te voilà effacé Il ne

demeure de toi que ce signe sur cette feuille
Sont-ce tes traces dernières ? Ta signature de sabot ?

Ébroue-toi ! Redonne-moi confiance ! Plongeons en-
Semble Je saurai bien te faire retrouver cette joie

Enfantine que tu poursuis sur la rive noyée à demi.

Franck Venaille, La Descente de l’Escaut, Gallimard, Collection Poésie, pp. 139-140. Préface de Jean-Baptiste Para.

Vingt ans après…Dans mon collège.

Je suis arrivée dans ce collège dont j’occupe désormais  (en propriétaire!) le poste, en 1999, à la suite d’une mesure de carte scolaire qui m’annonçait pendant ma seconde grossesse que mon poste était supprimé dans mon établissement précédent et qu’il fallait que je postule ailleurs…J’y suis arrivée en même temps qu’un autre collègue de lettres et je peux dire que nous avons un peu grandi ensemble, et puis surtout en même temps qu’un chef nouvellement promu qui allait me marquer durablement. Dégaine impossible, chevelure qui lui valut les surnoms de Touffe-touffe ou Louis XIV…et qui nous annonça aussitôt qu’il avait toujours souhaité être chanteur de rock mais qu’à défaut il serait un bon principal…Un franc-parler que je n’ai jamais retrouvé dans mon milieu professionnel

Il est décédé à 66 ans, il y a quelques jours. Il avait acheté pour sa retraite un camping car qui l’emmenait un peu partout 4 mois par an…Je recevais les cartes postales de ses périples régulièrement. Il venait parfois dans mes cours pour se faire plaisir et déclamer des belles pages de la littérature française… Et puis , il y a 20 ans, profs, chefs, surveillants, agents se retrouvaient chaque jour (Pour fumer, oui je sais, comme c’est mal!!!) et communiquaient. Aujourd’hui, chaque « catégorie » est dans son coin..Oh, tout se passe bien, c’est lisse, propre, sans aucun heurt…Et c’est tellement loin de la vie….

Pour lui rendre hommage, ce « Dix commandements du chef parfait » que je lui avais offert pour son départ…C’est comme cela que l’énergie et le don de soi au travail me paraissait être à son summum.

Capture

Merci .