« Trancher » d’Amélie Cordonnier.

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Difficile de faire plus d’actualité que ce premier roman qui dissèque avec finesse et précision la mécanique de la confusion des sentiments dans une situation de violence conjugale. Confusion d’autant plus grande que la violence est verbale (terrible, terrifiante mais… sans trace), que son auteur a toutes les apparences du prince charmant et que cela se passe au sein d’une famille « idéale » qui pourrait figurer au casting des publicités Ricoré. A travers ce texte court à la narration très tendue, Amélie Cordonnier parvient à donner corps à un dilemme toujours difficile à percevoir de l’extérieur. Sans juger, sans s’apitoyer, en décortiquant pas à pas la mécanique de décision.

Trancher. La narratrice ne l’a pas fait il y a sept ans, lors de la première « crise » d’Aurélien, la première fois où son mari, le père de son fils Vadim alors un nourrisson a déversé sur elle un flot d’insultes d’une violence extrême. Dépression, mea culpa, thérapie et basta. Or, après sept ans de calme et la naissance d’un deuxième enfant, la rechute la cloue sur place. Ça éclate n’importe quand, des bordées d’injures plus immondes les unes que les autres. Sauf que cette fois, les enfants sont les spectateurs ahuris de ces démonstrations et que la jeune femme ne peut plus réagir par rapport à elle-seule. Rester ou partir ? Se taire ou parler ? Agir ou faire le mort ? Dire, dénoncer c’est admettre aux yeux de tous, constater son échec, sa faiblesse. Et ne rien faire c’est bientôt ne plus pouvoir regarder ses enfants dans les yeux…

En choisissant d’écrire ce texte à la deuxième personne du singulier, Amélie Cordonnier nous plonge directement dans la tête de son héroïne qui se parle à elle même (en fait elle s’écrit) pour tenter de comprendre, d’analyser ses réactions, et de trouver la force de trancher. C’est certainement là que tient la réussite de ce roman. Peu à peu se dessine le contexte, le manque d’affection maternelle dont la narratrice a souffert, l’amour fou qui l’a unie et l’unit encore à Aurélien, l’envie de ce cocon familial qui lui a tant manqué. Alors… croire en la guérison ? Mettre l’amour au-dessus de tout ?  Il y a un combat féroce dans la tête de la jeune femme avec d’un côté la douleur affichée d’Aurélien à se voir rechuter et de l’autre, le regard atterré et plein de questions des enfants : comment valider cette représentation des rapports homme/femme auprès d’eux ? Mais, quand l’amour a procuré tant de bonheur, comment croire que la violence peut triompher ?

L’ensemble est très bien mené et très convaincant car il évite les situations trop marquées ce qui permet d’explorer toute la palette des hésitations et des sentiments. Les victimes devraient se sentir comprises tandis que les autres percevront peut-être un peu mieux la difficulté de trancher. Et bravo pour la fin, dans la droite ligne du parti-pris du roman !

« Trancher » – Amélie Cordonnier – Flammarion – 162 pages

9 réflexions sur “« Trancher » d’Amélie Cordonnier.

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